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LA CHAMBRE SCELLÉE / Arthur Conan Doyle / CONTES D’AVENTURES

LA CHAMBRE SCELLÉE
 
Un avoué possédant des habitudes d’activité et des goûts sportifs, et que l’attente de clients éventuels contraint à rester entre les quatre murs de son bureau de dix heures du matin à cinq heures de l’après-midi, doit prendre le soir tout l’exercice possible. Voilà pourquoi je m’étais adonné à de longues promenades nocturnes. Pendant que j’arpentais les hauteurs de Hampstead et de Highate, je nettoyais mon organisme de l’air impur d’Abchurch Lane. C’est au cours de l’une de ces randonnées sans but précis que j’ai rencontré Felix Stanniford pour la première fois, et que j’ai été amené à vivre la plus extraordinaire aventure de mon existence.
 
Un soir (c’était en avril ou au début de mai 1894), je m’étais dirigé vers la lisière nord de Londres, et arpentais l’une de ces larges avenues bordées de hautes villas en brique que la capitale pousse toujours plus avant dans la campagne. La nuit était belle, la lune brillait dans un ciel sans nuages. Comme j’avais déjà marché pendant plusieurs kilomètres, j’ai ralenti mon pas et je me suis soudainement intéressé à ce qui m’environnait. Dans cette humeur contemplative, je me suis arrêté pour regarder l’une des maisons devant lesquelles je passais.
 
C’était un grand immeuble, bâti sur son propre terrain, un peu en arrière de la route. Il paraissait moderne, et pourtant il l’était beaucoup moins que ses voisins qui tous étaient crûment et péniblement neufs. La perspective des maisons se trouvait interrompue par le trou creusé par une pelouse garnie de lauriers, et au fond de laquelle se dressait la masse noire et confuse     

du grand immeuble. Il avait certainement servi de maison de campagne à un riche négociant, et il avait dû être construit à l’époque où la rue la plus proche était à un ou deux kilomètres de là et puis il avait été rattrapé, cerné par les tentacules de brique rouge de la pieuvre londonienne. Le prochain stade serait sans doute consacré à son absorption et à sa digestion par la pieuvre, et des entrepreneurs de maisons à bon marché élèveraient sur le jardin une douzaine de villas à quatre-vingts livres l’année. Mais, alors que toutes ces pensées me traversaient l’esprit, un accident s’est produit sous mes yeux, et j’ai été bientôt préoccupé par tout autre chose.
 
Un fiacre à quatre roues (cet opprobre de Londres) survenait en grinçant et cahotant ; dans la direction opposée avançait le phare jaune d’un cycliste. Sur cette chaussée éclairée par la lune, ils étaient les deux seuls véhicules en marche. Et pourtant ils se sont tamponnés avec la précision maligne qui permettrait à deux paquebots de s’emboutir en plein milieu de l’Atlantique. C’était la faute du cycliste, il avait essayé de traverser devant le fiacre, il avait mal calculé la distance, et le cheval l’avait envoyé rouler sur le sol. Il s’est relevé en geignant. Le cocher l’a d’abord accablé de jurons ; puis il s’est rendu compte que son numéro n’avait pas été relevé, il a fouetté son cheval et s’est éloigné. Le cycliste a voulu saisir le guidon de son vélo, mais il est retombé assis par terre et il a poussé un gémissement.
 
J’ai traversé la chaussée en courant et je me suis approché de lui.
 
– Vous êtes blessé ? lui ai-je demandé.
 
– C’est ma cheville. Seulement une foulure, je crois. Mais c’est assez douloureux. Voulez-vous me donner la main, s’il vous plaît ?



Pendant que je l’aidais à se remettre debout, j’ai remarqué qu’il s’agissait d’un jeune homme comme il faut, qui avait une petite moustache brune et de grands yeux foncés, sensibles, je dirais même nerveux, ses joues creuses n’indiquaient pas une bonne santé, le travail ou un chagrin avait marqué son visage maigre et jaune. Une fois debout, il s’est tenu sur un pied, et il a fait la grimace quand il a essayé de remuer l’autre.
 
– Je ne peux pas le poser à terre ! a-t-il soupiré.
 
– Où habitez-vous ?
 
– Ici !
 
Il a fait un signe de tête vers le grand immeuble noir au fond du jardin.
 
– Je coupais pour arriver à la grille quand ce maudit fiacre s’est jeté sur moi. Pourriez-vous m’aider à aller jusque-là ?
 
J’ai rangé sa bicyclette de l’autre côté de la grille, puis je l’ai aidé à suivre l’allée et à monter les marches du perron. Il n’y avait aucune lumière, la maison semblait aussi sombre et déserte que si personne ne l’avait jamais habitée.
 
– Cela ira. Je vous remercie beaucoup, m’a-t-il dit en introduisant sa clé dans la serrure.
 
– Non ! Permettez-moi de vous savoir tout à fait hors de danger.
 
Il a commencé par protester faiblement, mais il s’est vite rendu compte qu’il ne pourrait rien faire sans moi. La porte s’était ouverte sur un vestibule obscur. Il s’est avancé en boitant, toujours à mon bras.

 
– Cette porte sur la droite…
 
J’ai ouvert la porte pendant qu’il frottait une allumette. Une lampe était placée sur la table ; nous l’avons allumée.
 
– Maintenant, ça va très bien. Vous pouvez me laisser ici ! Bonsoir !
 
Sur ces mots, il s’est assis sur un fauteuil, et il s’est évanoui.
 
Je me trouvais dans une situation peu banale. Ce jeune homme paraissait si blême que je me demandais s’il n’était pas mort. Bientôt pourtant, ses lèvres ont frémi et sa poitrine s’est soulevée mais ses yeux n’étaient que deux fentes minces et blanches, et il avait une mine épouvantable. Après avoir pesé mes responsabilités, j’ai tiré sur un cordon de sonnette. J’ai entendu une cloche lointaine battre furieusement. Mais personne ne s’est présenté, la cloche a continué de vibrer dans le silence de l’immeuble. J’ai sonné une deuxième fois sans plus de résultat. C’était invraisemblable, il devait y avoir quelqu’un quelque part ; ce jeune homme ne vivait sûrement pas seul dans cette grande maison ! Il fallait que sa famille fût mise au courant de son état. Puisque mes coups de sonnette restaient sans réponse, je n’avais qu’à aller moi-même chercher du monde. J’ai pris la lampe et j’ai quitté la chambre.
 
Ce que j’ai vu alors m’a étonné. Le vestibule était vide. Les marches de l’escalier n’avaient pas de tapis et étaient jaunes de poussière. Trois portes ouvraient sur de vastes pièces, toutes étaient absolument nues, des toiles d’araignée pendaient du plafond, des champignons pourrissaient sur les murs. L’écho de mes pas résonnait bruyamment. Je suis descendu dans les cuisines avec l’espoir d’y trouver un domestique endormi. Erreur, l’office était désert. J’ai suivi alors un autre couloir, et j’ai découvert quelque chose qui m’a surpris plus que tout le reste.
 

Ce couloir aboutissait à une grande porte brune, dont la serrure était recouverte d’un sceau de cire rouge qui avait la taille d’une pièce de cinq shillings. Le sceau devait être posé là depuis longtemps, car le rouge était déteint et sale. J’étais en train de le considérer et de supputer ce que cette pièce pouvait contenir quand j’ai entendu une voix qui m’appelait ; je suis revenu sur mes pas, et j’ai trouvé mon jeune homme assis sur son fauteuil, tout étonné de la disparition de sa lampe.
 
– Pourquoi diable aviez-vous emporté la lampe ? m’a-t-il demandé.
 
– Je cherchais du secours pour vous.
 
– Vous auriez pu en chercher longtemps. Je suis seul dans cette maison.
 
– Fâcheux quand vous tombez malade !
 
– J’ai été stupide de m’évanouir. J’ai hérité de ma mère un cœur assez faible, une souffrance, une émotion et je perds connaissance. Un jour, je ne me réveillerai pas, comme elle. Seriez-vous médecin ?
 
– Non. Je suis juriste. Je m’appelle Frank Alder.
 
– Et moi Felix Stanniford. C’est amusant que je fasse la connaissance d’un homme de loi, car mon ami, M. Percival, me disait tout à l’heure que nous en aurions besoin d’un sous peu.
 
– Je serai très heureux de vous rendre service.
 
– Cela dépend de lui, comprenez-vous ? Avez-vous parcouru tout le rez-de-chaussée avec cette lampe ?
 
– Oui.


– Tout le rez-de-chaussée ? a-t-il insisté en me dévisageant attentivement.
 
– Je pense que oui. J’espérais découvrir quelqu’un.
 
– Êtes-vous entré dans toutes les pièces ?
 
– Celles où j’ai pu entrer, oui.
 
– Ah ! alors vous l’avez remarquée ? m’a-t-il dit.
 
Et il a haussé les épaules comme quelqu’un qui fait contre mauvaise fortune bon cœur.
 
– Remarqué quoi ?
 
– La porte avec le sceau dessus.
 
– Oui.
 
– Et vous ne vous êtes pas demandé ce que renfermait cette pièce ?
 
– Ma foi, j’ai trouvé cela un peu anormal.
 
– Croyez-vous que l’on peut vivre dans cette maison, pendant des années, en se demandant ce qu’il y a derrière cette porte, sans avoir regardé une fois ?
 
– Comment ! me suis-je écrié. Vous ne le savez pas ?
 

– Pas plus que vous.
 
– Pourquoi n’avez-vous pas regardé ?
 
– Parce que je ne dois pas regarder, m’a-t-il répondu.
 
Il m’a fait cette déclaration sur un ton contraint, et j’ai compris que je m’étais aventuré sur un terrain délicat. Je ne crois pas être plus curieux que n’importe qui, mais le côté bizarre de cette aventure excitait fortement ma curiosité. N’ayant cependant plus d’excuse pour m’incruster dans cette maison, puisque mon compagnon avait repris connaissance, je me suis levé pour partir.
 
– Êtes-vous pressé ? m’a-t-il demandé.
 
– Non. Je n’ai rien à faire.
 
– Eh bien ! je serais très heureux si vous consentiez à rester encore un peu avec moi. Le fait est que je mène une existence de reclus. Je ne crois pas qu’à Londres quelqu’un d’autre vive de la même manière. Je n’ai pas souvent l’occasion de bavarder.
 
J’ai jeté un coup d’œil autour de moi dans la petite chambre, elle était pauvrement meublée, un lit-divan était disposé sur un côté. Puis j’ai pensé à ce grand immeuble vide et à la sinistre porte scellée. Il y avait quelque chose de grotesque dans cette situation, et j’ai eu envie d’en savoir davantage. Si j’attendais un peu, peut-être obtiendrais-je des précisions ? Je lui ai répondu que je ne demandais pas mieux que de rester encore un peu avec lui.
 
– Sur la table latérale, vous trouverez de l’alcool et un siphon. Vous voudrez bien m’excuser si je ne peux pas me comporter en maître de maison mais je serais incapable de traverser ma chambre. Les cigares sont là. Je pense que je vais en fumer un. Ainsi, vous êtes avoué, monsieur Alder ?

 
– Oui.
 
– Et moi je ne suis rien. Je suis le plus misérable des êtres humains, le fils d’un millionnaire. J’ai été élevé avec la perspective d’une grosse fortune. Et me voici, pauvre homme sans métier. Pour comble, j’ai sur les bras ce grand immeuble que je suis incapable d’entretenir. N’est-ce pas absurde ? Que j’habite une maison pareille, c’est un peu comme si un marchand des quatre-saisons faisait tirer sa charrette par un pur-sang. Un âne lui serait plus utile et à moi une chaumière.
 
– Mais pourquoi ne vendez-vous pas la maison ? lui ai-je demandé.
 
– Je ne dois pas la vendre.
 
– Louez-la, alors !
 
– Non. Je ne dois pas louer non plus…
 
J’ai sans doute eu l’air intrigué, il a souri.
 
– Je vais vous mettre au courant de tout, si je ne vous ennuie pas.
 
– Au contraire. Vous m’intéresserez beaucoup.
 
– Je pense qu’étant donné votre sollicitude envers moi, je ne puis faire moins que satisfaire une curiosité légitime. Apprenez d’abord que mon père était Stanislaus Stanniford, le banquier…
 
Stanniford, le banquier ! Je me rappelais bien le nom. Il avait fui l’Angleterre sept ans plus tôt, avant d’avoir été l’un des sujets de scandale de l’époque.
 
– Je vois que vous avez de la mémoire, a poursuivi le jeune homme. Mon pauvre père a quitté le pays pour ne plus rencontrer de nombreux amis dont il avait investi les économies dans une spéculation malheureuse. C’était un homme sensible, tout en nerfs ! L’étendue de ses responsabilités lui a fait perdre la tête. Il n’avait commis aucun délit légal. C’était purement et simplement une question sentimentale. Il n’a même pas voulu revoir sa propre famille, et il est mort à l’étranger sans nous avoir dit où il se trouvait.
 
– Il est mort !
 
– Nous n’avons pas eu la preuve de son décès, mais nous en sommes sûrs, car la spéculation en question s’est finalement révélée excellente, et dès lors il n’avait plus aucune raison pour se cacher. S’il avait survécu, il serait rentré. Mais il a dû mourir au cours de ces deux dernières années.
 
– Pourquoi au cours de ces deux dernières années ?
 
– Parce que nous avons eu de ses nouvelles il y a deux ans.
 
– Ne vous disait-il pas où il vivait ?
 
– La lettre était postée de Paris, mais sans adresse. C’était au moment de la mort de ma pauvre mère. Il m’a écrit alors, pour me donner quelques instructions et des conseils. Depuis, je n’ai plus jamais entendu parler de lui.
 
– Mais auparavant vous étiez resté en relations ?

 
– Oh ! oui. Et voilà où nous en arrivons au mystère de la chambre scellée sur lequel vous avez trébuché ce soir. Passezmoi ce sous-main, je vous prie. J’y ai enfermé les lettres de mon père. Vous serez, avec M. Percival, le seul à en avoir pris connaissance.
 
– Puis-je vous demander qui est M. Percival ?
 
– Le secrétaire particulier de mon père. Il a continué d’être l’ami et le conseiller de ma mère, puis le mien. Je ne sais pas ce que nous aurions fait sans Percival. C’est lui qui est venu le premier nous voir, le jour même de la fuite de mon père, vous comprenez ? Lisez cette lettre.
 
J’ai lu la lettre suivante :
 
Ma femme à jamais chérie,
 
Depuis que sir William m’a informé de la faiblesse de votre cœur et des dangers que vous ferait courir le moindre choc, je ne vous ai jamais parlé de mes affaires. L’heure est venue où coûte que coûte je ne peux plus vous cacher que ma situation est très mauvaise. Elle m’oblige à vous quitter pour quelque temps, mais je vous donne l’assurance formelle que nous nous reverrons très bientôt. Vous pouvez en être absolument certaine. Notre séparation ne sera que très brève, mon cher amour ; aussi ne vous inquiétez pas, et ne mettez pas votre santé en péril, car elle m’importe le plus au monde.
 
J’ai une prière à vous adresser, et je vous supplie par tout ce qui nous unit de vous conformer scrupuleusement à mon désir. Il y a certaines choses dont je ne veux pas qu’elles soient vues par quiconque dans ma cabine noire, celle dont je me sers pour les photographies, au bout du couloir du jardin. Pour vous épargner la moindre pensée pénible, je vous certifie une fois pour toutes, ma chérie, qu’elle ne contient rien dont vous pourriez avoir honte. Cependant, je ne tiens pas à ce que vous ou Felix y pénétriez. Elle est fermée à clé, et je vous demande instamment, dès le reçu de cette lettre, de poser immédiatement un sceau sur la serrure et de l’y laisser. Ne vendez pas, ne louez pas la maison, autrement mon secret serait découvert. Tant que vous ou Felix habiterez la maison, je suis sûr que vous vous conformerez à mes désirs. Lorsque Felix aura vingt et un ans, il pourra entrer dans la chambre, pas avant.
 
Et maintenant, au revoir, la meilleure des épouses ! Pendant notre brève séparation, n’hésitez pas à consulter M. Percival. Il a toute ma confiance. Je suis terriblement au regret de vous abandonner, Felix et vous, même pour peu de temps, mais je n’ai vraiment pas le choix.
 
Toujours et à jamais votre mari aimant,
 
Stanislaus Stanniford.
 
4 juin 1887.
 
– Je vous ai importuné avec des affaires de famille en vérité très intimes, m’a dit pour s’excuser mon compagnon. Considérez cela de votre point de vue professionnel. Il y a des années que je désirais en parler à quelqu’un.
 
– Votre confiance m’honore, ai-je répondu. Et les faits m’intéressent prodigieusement.
 
– Mon père était connu pour son amour de la vérité, un amour presque morbide. Il était d’une précision mathématique. Quand il a écrit qu’il espérait revoir ma mère très bientôt, et quand il a ajouté qu’il n’y avait rien de honteux dans la chambre scellée, vous pouvez être absolument certain qu’il le pensait.

 
– Alors, que peut-il y avoir dedans ?
 
– Ni ma mère ni moi n’en avions la moindre idée. Nous avons suivi ses conseils à la lettre, et placé le sceau sur la serrure, il n’en a jamais bougé. Ma mère a vécu cinq ans après la disparition de mon père, bien qu’à l’époque tous les médecins eussent affirmé qu’elle ne survivrait pas au choc. Son cœur était en très mauvais état. Pendant les tous premiers mois, elle a reçu deux lettres de mon père, toutes deux timbrées de Paris et sans adresse. Elles étaient brèves et affirmaient la même chose, qu’ils seraient bientôt réunis et qu’en attendant elle ne se tracasse pas. Puis il y a eu un silence, qui s’est prolongé jusqu’à la mort de ma mère. Alors j’ai reçu une lettre de lui, mais d’un caractère si personnel, si privé que je ne puis vous la montrer, il me priait de ne jamais avoir mauvaise opinion de lui, il me donnait plusieurs bons conseils, et il ajoutait que le sceau sur la chambre avait moins d’importance depuis que ma mère n’était plus, mais que son ouverture pourrait causer de la peine à d’autres et que, par conséquent, il préférait que l’ouverture n’ait pas lieu avant ma vingt et unième année, ce laps de temps rendant les choses plus faciles. Jusque-là, il me confiait la garde de cette chambre. Vous comprenez à présent pourquoi, tout en étant très pauvre, je ne puis ni vendre ni louer cette grande maison.
 
– Vous pourriez l’hypothéquer.
 
– Mon père l’avait déjà fait.
 
– Votre situation n’est pas banale !
 
– Ma mère et moi, nous avons été obligés de vendre peu à peu le mobilier et de renvoyer les domestiques si bien que maintenant je vis seul, sans domestique, dans une chambre. Mais je n’en ai plus que pour deux mois.
 
– Qu’entendez-vous par là ?
 
– Eh bien ! dans deux mois j’aurai l’âge requis. La première chose que je ferai sera d’ouvrir cette porte. La deuxième de me débarrasser de la maison.

 
– Pourquoi votre père est-il demeuré à l’étranger quand ses investissements ont repris de la valeur ?
 
– Il devait être mort.
 
– Vous m’avez dit qu’il n’avait commis aucun délit légal avant de quitter l’Angleterre ?
 
– Aucun.
 
– Pourquoi n’a-t-il pas emmené votre mère ?
 
– Je l’ignore.
 
– Pourquoi cachait-il son adresse ?
 
– Je ne sais pas.
 
– Pourquoi a-t-il laissé enterrer votre mère sans revenir ?
 
– Je n’en sais rien.
 
– Mon cher monsieur, ai-je dit, si vous m’autorisez à parler avec la sincérité d’un conseiller professionnel, je dirai qu’il paraît évident que votre père avait de solides motifs pour fuir le pays et que, si rien n’a pu être prouvé contre lui, il pensait du moins le contraire et refusait de se placer sous le pouvoir de la loi. Cela me semble évident, je vous le répète, car comment expliquer les faits d’une autre façon ?
 
Ma suggestion n’a guère été prisée par mon compagnon.

 
– Vous n’avez pas eu l’avantage de connaître mon père, m’a-t-il répondu fraîchement. Je n’étais qu’un enfant quand il nous a quittés, mais je le considérai toujours comme le portrait de l’homme idéal. Son seul défaut était d’être trop sensible et trop désintéressé. Que quelqu’un ait perdu de l’argent par sa faute, voilà ce qui a déchiré son cœur. Son sens de l’honneur était extrême. Toute théorie contredisant ce point est absolument fausse.
 
J’ai été content d’entendre le jeune homme me parler aussi carrément. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que les faits lui donnaient tort, et qu’il était incapable de juger impartialement de la situation.
 
– Je vous ai parlé en profane, lui ai-je dit. Et maintenant je vais vous laisser, car une longue marche m’attend. Votre histoire m’a tellement intéressé que je serais heureux si vous me faisiez connaître la suite.
 
– Donnez-moi votre carte, m’a-t-il répondu.
 
Et nous nous sommes quittés là-dessus.
 
Pendant quelque temps, je n’ai plus eu de nouvelles, et je commençais à me demander si je ne m’étais pas trouvé mêlé à l’une de ces aventures éphémères qui, lorsqu’elles échappent à l’observation directe, n’ont comme conclusion qu’un espoir ou un soupçon. Un après-midi cependant, mon secrétaire m’a fait passer une carte au nom de M. J. H. Percival, et il a introduit peu après dans mon bureau un petit homme sec d’une cinquantaine d’années, aux yeux clairs.
 
– Je crois, monsieur, m’a-t-il dit, que mon nom vous a été mentionné par mon jeune ami M. Felix Stanniford.
 
– En effet. Je m’en souviens très bien.
 

– Il vous a parlé, me semble-t-il, des circonstances qui ont trait à la disparition de mon ancien directeur, M. Stanislaus Stanniford, et de l’existence d’une chambre scellée dans sa résidence.
 
– C’est exact.
 
– Et vous avez manifesté un certain intérêt pour cette affaire.
 
– Elle m’a très vivement intéressé.
 
– Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons l’autorisation de M. Stanniford d’ouvrir cette porte pour le vingt et unième anniversaire de son fils ?
 
– Je me le rappelle.
 
– Ce vingt et unième anniversaire tombe aujourd’hui.
 
– L’avez-vous ouverte ? ai-je demandé aussitôt.
 
– Non, monsieur, pas encore. Je pense, non sans raisons, qu’il serait préférable d’avoir un témoin présent à l’ouverture. Vous êtes avoué, et vous connaissez les faits. Voudriez-vous nous servir de témoin ?
 
– Très certainement.
 
– Vous êtes occupé pendant la journée, et moi aussi. Voudriez-vous que nous nous retrouvions à neuf heures dans la maison ?
 
– J’irai avec plaisir.
 

– Nous vous attendrons donc là-bas. Au revoir, monsieur.
 
Il m’a adressé un salut solennel et il m’a laissé.
 
Jusqu’à l’heure du rendez-vous, mon cerveau a vainement cherché une explication plausible au mystère qui allait être éclairci. M. Percival et le jeune homme étaient réunis dans la chambre que je connaissais. Je n’ai pas été surpris devant la pâleur et la nervosité de Felix Stanniford, mais l’intense surexcitation du petit homme de la City, qu’il dominait mal, m’a étonné. Il avait les joues rouges, les mains crispées, et il était incapable de demeurer en place.
 
Stanniford m’a accueilli avec chaleur et m’a remercié d’être venu.
 
– Et maintenant, Percival, a-t-il dit en se tournant vers son compagnon, je suppose qu’il n’y a plus d’obstacle à l’élucidation de cette énigme ? Je serais heureux d’en avoir terminé avec la chambre scellée.
 
Le secrétaire du banquier a pris la lampe et nous a précédés. Mais il s’est arrêté dans le couloir, devant la porte, et sa main tremblait si fort que nos ombres dansaient sur le mur.
 
– Monsieur Stanniford, a-t-il déclaré d’une voix cassée, j’espère que vous vous êtes préparé pour le cas où vous subiriez un choc, une fois le sceau brisé et la porte ouverte.
 
– De quoi pourrait-il s’agir, Percival ? Vous essayez de me faire peur !
 
– Non, monsieur Stanniford. Mais je voudrais que vous soyez prêt… à vous ressaisir… à ne pas vous laisser aller…
 

Il était obligé d’humecter ses lèvres sèches entre chaque bribe de phrase. J’ai compris tout à coup qu’il savait ce qu’il y avait derrière cette porte fermée, et que c’était quelque chose de terrible.
 
– Voici les clés, monsieur Stanniford. Mais rappelez-vous mon avertissement !
 
Il avait un trousseau de clés dans la main ; le jeune homme le lui a arraché. Puis il a enfoncé un couteau sous le sceau décoloré et l’a brisé. La lampe vacillait tellement dans la main de Percival que je la lui ai prise et que je l’ai approchée moi-même de la serrure. Stanniford a essayé diverses clés. Enfin l’une d’entre elles a tourné, la porte s’est ouverte, il a fait un pas dans la chambre puis, poussant un cri horrible, il s’est effondré sans connaissance à nos pieds.
 
Si je n’avais pas pris garde à l’avertissement du secrétaire et si je ne m’étais pas préparé au pire, j’aurais certainement laissé tomber la lampe. La chambre, sans fenêtre et nue, était équipée pour servir de laboratoire photographique, avec un robinet et un évier sur un côté. J’ai entrevu sur une étagère des flacons, des bouteilles, des mesures. Et j’ai surtout respiré une odeur particulière, lourde, mi-chimique mi-animale. En face de nous, il y avait une table et une chaise ; sur cette chaise, devant cette table, un homme était assis dans l’attitude d’écrire. Il paraissait normalement en vie. Mais lorsque la lumière l’a éclairé, mes cheveux se sont dressés sur ma tête : il avait la nuque noire et ridée, pas plus grosse que mon poignet. Il était couvert de poussière : d’une poussière épaisse, jaune ; il en avait sur les cheveux, sur les épaules, sur ses mains ratatinées et couleur de citron. Sa tête était tombée en avant. Sa plume reposait sur une feuille de papier décolorée.
 
– Mon pauvre maître ! Mon pauvre, pauvre maître ! s’est écrié le secrétaire.
 
Des larmes coulaient sur ses joues.
 
– Comment ! me suis-je exclamé. M. Stanislaus Stanniford ?

 
– Il est assis depuis sept ans. Oh ! pourquoi a-t-il fait cela ? Je l’ai prié, supplié, je suis tombé à genoux. Il n’a rien voulu entendre. Vous voyez la clé sur la table. Il avait fermé la porte de l’intérieur. Et il a écrit quelque chose. Nous devons savoir ce qu’il a écrit.
 
– Oui. Prenez cette feuille de papier et sortons d’ici. L’air est empoisonné. Venez, Stanniford, venez !
 
Nous l’avons empoigné chacun par un bras et nous avons plus ou moins porté le jeune homme dans sa chambre.
 
– C’était mon père ! s’est-il écrié, quand il a repris connaissance. Il est mort sur sa chaise. Vous le saviez, Percival ! Voilà pourquoi vous m’aviez averti.
 
– Oui, je le savais, monsieur Stanniford. J’ai constamment agi pour le mieux, mais ma situation a été terriblement difficile. Depuis sept ans, je savais que votre père était mort dans cette chambre.
 
– Vous le saviez, et vous ne nous l’aviez pas dit !
 
– Ne me rudoyez pas, monsieur Stanniford ! Tenez compte du rôle que j’ai été obligé de jouer.
 
– Ma tête tourne. Je ne vois plus clair…
 
Il s’est levé avec difficulté, et il a bu quelques gorgées de cognac.
 
– Ces lettres à ma mère et à moi-même, c’étaient des faux ?
 
– Non, monsieur. C’est votre père qui les a écrites et qui m’a laissé le soin de les poster. J’ai exécuté loyalement ses instructions en toutes choses. Il était mon maître, je lui ai obéi.

 
Le cognac avait calmé les nerfs du jeune homme.
 
– Dites-moi tout. Maintenant je tiendrai le coup.
 
– Eh bien ! monsieur Stanniford, vous savez que votre père a eu de gros ennuis ; il pensait que beaucoup de gens allaient perdre leurs économies par sa faute. Il avait si bon cœur que cette idée lui était insupportable, elle le tourmentait, le torturait, finalement, il a décidé de mettre fin à ses jours. Oh ! monsieur Stanniford, si vous saviez comme je l’ai supplié, comme j’ai lutté contre lui, vous ne me blâmeriez jamais ! À son tour, il m’a supplié comme aucun homme ne l’aurait fait. Il avait pris son parti, il n’y renoncerait en aucun cas, m’a-t-il dit. Mais il dépendait de moi que sa mort fût légère et facile ou misérable et malheureuse. J’ai lu dans son regard ce qu’il entendait par là. Et finalement j’ai cédé devant ses prières ; j’ai consenti à exécuter ses instructions.
 
« Il était très affligé par ce que lui avait dit le meilleur médecin de Londres au sujet de sa femme, dont le cœur ne supporterait pas le moindre choc. Il envisageait avec horreur le risque de hâter sa fin, et cependant vivre lui était devenu intolérable. Comment attenterait-il à ses jours sans lui faire de mal ?
 
« Vous savez maintenant comment il s’y est pris. Il a écrit la lettre qu’elle a reçue. Il n’y avait dans ces lignes rien qui ne fût rigoureusement exact. Quand il parlait de la revoir bientôt, il songeait qu’elle n’avait plus longtemps à vivre, le médecin lui avait certifié qu’elle ne passerait pas le cap de l’année en cours. Il en était tellement convaincu qu’il n’a pas laissé plus de deux lettres pour elle, ces lettres devaient lui parvenir à des dates qu’il avait fixées. Elle a vécu cinq années et je n’avais plus de lettres à lui envoyer.
 
« Il a laissé une autre lettre pour vous, monsieur. Je devais vous l’adresser à l’occasion du décès de votre mère. Je les ai toutes fait partir de Paris afin d’accréditer l’idée qu’il se trouvait à l’étranger. Il avait désiré que je ne dise rien, je n’ai rien dit, j’ai agi comme un employé fidèle. Il pensait que sept ans après sa mort, le chagrin que causerait la découverte de son corps à ses amis survivants serait moins vif. Il a toujours songé aux autres.

 
Un silence est tombé. Le jeune Stanniford l’a rompu le premier.
 
– Je ne peux pas vous blâmer, Percival. Vous avez épargné à ma mère un choc terrible qui l’aurait certainement tuée. Qu’est ce papier ?
 
– C’est ce que votre père était en train d’écrire, monsieur. Vous le lirai-je ?
 
– Je vous en prie.
 
J’ai pris le poison. Je le sens qui œuvre dans mes veines. C’est une sensation étrange, mais non douloureuse. Quand ces lignes seront lues, je serai, si mes désirs ont été fidèlement respectés, mort depuis sept ans. Ceux à qui j’ai fait perdre de l’argent ne m’en voudront sans doute plus. Et vous, Felix, vous me pardonnerez ce scandale de famille. Que Dieu veuille accorder un peu de repos à une âme affreusement lasse !
 
– Ainsi soit-il ! nous sommes-nous écriés tous les trois.

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PRIX OCEANE 2016 DE LA GALERNE AU HAVRE / LITTERATURE

Les résultats du Prix Océanes sont désormais connus. Les résultats définitifs pour cette année sont :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1er :  Il était une ville , Thomas B. Reverdy (Flammarion) 7.20 sur 10

2e :  Ce pays qui te ressemble, Tobie Nathan (Stock) 7.12/10

3e :  Victor Hugo vient de mourir, Judith Perrignon (L’Iconoclaste) 6.64/10

4e :  Les gens dans l’enveloppe, Isabelle Monnin (éditions Jean-Claude Lattès) 6.24/10

5e :  La cache, Christophe Boltanski (Stock) 6.01/10

6e :  Le cœur du problème, Christian Oster (éditions de l’Olivier) 5.49/10

 

 

 

Nous avons annoncé l’heureuse nouvelle à Thomas B. Reverdy et à son éditeur, qui sont absolument ravis de ce résultat. Il n’y aura pas de remise de prix cette année, les agendas n’ayant pas permis de trouver une date commune. 

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L'APPEAU D'ECOUILLE / UN CANULAR DE POTACHES / HUMOUR

Internet propage tout et n'importe quoi...

Ayant reçu une belle histoire sur le langage, jai voulu vérifié son authenticité et voici ce que j'ia trouvé concernant l'expression:

 

"Ca coûte la peau des couilles"

Tout le monde a reçu un jour un beau diaporama prétendant remonter aux origines de telle ou telle expression. Le problème, c'est que ces étymologies sont le plus souvent fantaisistes. Petite revue de détail.

 

Coûter/valoir la peau des couilles/fesses
Cette expression serait la déformation de "l'appeau d'Ecouille" ou de "l'appeau d'Ephèse". Mais c'est un vieux canular de potaches - la vérité est beaucoup plus triviale. Il suffit pour s'en persuader de consulter un des rares sites (Expressio) ayant relayé la véritable origine de l'expression ou de se pencher, comme nous l'avons fait, sur des ouvrages de référence en la matière.

 

Et que nous ont appris ces vénérables grimoires ?

 

D'abord que l'expression n'apparaît qu'à la fin du XIXème, sous la plume d'Alphonse Allais notamment (en 1897), et sous une forme raccourcie : "coûter la peau" (d'après le "Dictionnaire historique de la Langue Française"). Aucun lien avec un quelconque "appeau" donc, ni avec le Moyen-Age.

 

Ensuite qu'elle trouve sa forme étendue actuelle vers le milieu du XXème siècle. Ainsi, d'après le "Trésor de la Langue Française", l'expression "ça vaut la peau des fesses" est attestée dans un article du "Nouvel Observateur" du 12 janvier 1976. Claude Duneton et Sylvie Claval, les auteurs du "Bouquet des expressions imagées", l'ont retrouvée quant à eux sous la forme "ça coûte la peau des fesses" dans "Les Ruskoffs" de Cavanna, publié en 1979.

 

Cette extension de l'expression s'explique peut-être par contamination d'autres expressions comme "je vous attraperai par la peau du cul", qui se retrouve par exemple dans "Travelingue" de Marcel Aymé, publié en 1941 (d'après la deuxième édition du "Grand Robert"). A noter que ce type d'expression était déjà en usage du temps d'Alphonse Allais : on trouve la phrase "à moins que je vous prenne par la peau du cou" dans "L'Embrasseur", une histoire du recueil "A se tordre" publié en 1891.

L'APPEAU D'ECOUILLE / UN CANULAR DE POTACHES / HUMOUR

 

 

CANULAR DE POTACHES

 

 

"Pourquoi cette expression : "La peau des couilles" ?


Voilà l'histoire réelle d'une expression connue de tous,

 mais très souvent  mal orthographiée. 

Par un  beau jour d'automne 1820, le duc de Mirnouf, passionné par la chasse, mais frustré par le maigre gibier qu'il ramenait de  ses pérégrinations forestières, imagina qu'il devait être possible de   fabriquer un outil apte à lui faciliter la tâche et rendre plus plaisante sa traque des animaux.
Il convoqua tous les artisans de la contrée pour mettre au concours  la concrétisation de cette idée et leur laissa deux mois pour fabriquer  le plus inventif et le plus efficace des appareils.
 A peine une semaine plus tard, un marchand du nom de

 Marcel Écouille,   se présenta au château clamant à qui voulait l'entendre qu'il possédait   ce dont le duc rêvait.
 

Il obtint sans peine une audience auprès du noble seigneur et   s'empressa de  lui faire la démonstration de sa merveille.
Devant une assemblée dubitative mais curieuse, il sortit de sa poche   un minuscule sifflet (un appeau) et le porta à la bouche pour produire un son  strident qui aussitôt imposa le silence parmi les personnes présentes.
A peine quelques secondes plus tard, des dizaines d'oiseaux de toutes sortes  s'étaient approchés et virevoltaient autour de lui, comme attirés  et charmés par cette étrange mélodie.
 Le duc imagina sans peine le profit qu'il pouvait tirer d'un tel accessoire lors  de ses futures chasses.
Il s'éclaircit la  gorge et ne prononça qu'une seule phrase :  - Combien cela va-t-il me coûter ?  
 Marcel Écouille, sûr de lui, répondit  qu'il accepterait de se séparer de son objet en échange  du quart de la fortune de son interlocuteur.
Cette requête fit sourire l'assemblée,  mais le duc garda tout son sérieux et accepta la transaction.
  La nouvelle fit grand bruit et se  répandit vite bien au-delà des limites du duché.
   Un marchand avait vendu un sifflet  pour une somme astronomique au Duc qui  en paya le coût sans broncher.

 Ainsi, cette anecdote a subsisté dans la langue française pour qualifier les  objets hors de prix :
 

- « Ça coûte l'appeau d'Écouille».
>  
 ( L'appeau est un instrument utilisé à la chasse pour produire  un son particulier attirant les oiseaux  ou le gibier). 
 
ET NON  PAS  LA PEAU   DES  COUILLES."

LA PEAU DES FESSES

LA PEAU DES FESSES

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Jules Amédée Barbey d’Aurevilly

Jules Amédée Barbey d’Aurevilly

Jules Amédée Barbey d’Aurevilly

LES DIABOLIQUES

(1850 – 1874)

Le rideau cramoisi
 

Really.

Il y a terriblement d’années, je m’en allais chasser le gibier d’eau dans les marais de l’Ouest, – et comme il n’y avait pas alors de chemins de fer dans le pays où il me fallait voyager, je prenais la diligence de *** qui passait à la patte d’oie du château de Rueil et qui, pour le moment, n’avait dans son coupé qu’une seule personne. Cette personne, très remarquable à tous égards, et que je connaissais pour l’avoir beaucoup rencontrée dans le monde, était un homme que je vous demanderai la permission d’appeler le vicomte de Brassard. Précaution probablement inutile ! Les quelques centaines de personnes qui se nomment le monde à Paris sont bien capables de mettre ici son nom véritable… Il était environ cinq heures du soir. Le soleil éclairait de ses feux alentis une route poudreuse, bordée de peupliers et de prairies, sur laquelle nous nous élançâmes au galop de quatre vigoureux chevaux dont nous voyions les croupes musclées se soulever lourdement à chaque coup de fouet du postillon, – du postillon, image de la vie, qui fait toujours trop claquer son fouet au départ !

Le vicomte de Brassard était à cet instant de l’existence où l’on ne fait plus guère claquer le sien… Mais c’est un de ces tempéraments dignes d’être Anglais (il a été élevé en Angleterre), qui blessés à mort, n’en conviendraient jamais et mourraient en soutenant qu’ils vivent. On a dans le monde, et même dans les livres, l’habitude de se moquer des prétentions à la jeunesse de ceux qui ont dépassé cet âge heureux de l’inexpérience et de la sottise, et on a raison, quand la forme de ces prétentions est ridicule ; mais quand elle ne l’est pas, – quand, au contraire, elle est imposante comme la fierté qui ne veut pas déchoir et qui l’inspire, je ne dis pas que cela n’est point insensé, puisque cela est inutile, mais c’est beau comme tant de choses insensées !… Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas est héroïque à Waterloo, il ne l’est pas moins en face de la vieillesse, qui n’a pas, elle, la poésie des baïonnettes pour nous frapper. Or, pour des têtes construites d’une certaine façon militaire, ne jamais se rendre est, à propos de tout, toujours toute la question, comme à Waterloo !

Le vicomte de Brassard, qui ne s’est pas rendu (il vit encore, et je dirai comment, plus tard, car il vaut la peine de le savoir), le vicomte de Brassard était donc, à la minute où je montais dans la diligence de ***, ce que le monde, féroce comme une jeune femme, appelle malhonnêtement « un vieux beau ». Il est vrai que pour qui ne se paie pas de mots ou de chiffres dans cette question d’âge, où l’on n’a jamais que celui qu’on paraît avoir, le vicomte de Brassard pouvait passer pour « un beau » tout court. Du moins, à cette époque, la marquise de V…, qui se connaissait en jeunes gens et qui en aurait tondu une douzaine, comme Dalila tondit Samson, portait avec assez de faste, sur un fond bleu, dans un bracelet très large, en damier, or et noir, un bout de moustache du vicomte que le diable avait encore plus roussie que le temps… Seulement, vieux ou non, ne mettez sous cette expression de « beau », que le monde a faite, rien du frivole ; du mince et de l’exigu qu’il y met, car vous n’auriez pas la notion juste de mon vicomte de Brassard, chez qui, esprit, manières, physionomie, tout était large, étoffé, opulent, plein de lenteur patricienne, comme il convenait au plus magnifique dandy que j’aie connu, moi qui, ai vu Brummell devenir fou, et d’Orsay mourir !

C’était, en effet, un dandy que le vicomte de Brassard. S’il l’eût été moins, il serait devenu certainement maréchal de France. Il avait été dès sa jeunesse un des plus brillants officiers de la fin du premier Empire. J’ai ouï dire, bien des fois, à ses camarades de régiment, qu’il se distinguait par une bravoure à la Murat, compliquée de Marmont. Avec cela, – et avec une tête très carrée et très froide, quand le tambour ne battait pas, – il aurait pu, en très peu de temps, s’élancer aux premiers rangs de la hiérarchie militaire, mais le dandysme !… Si vous combinez le dandysme avec les qualités qui font l’officier : le sentiment de la discipline, la régularité dans le service, etc., etc., vous verrez ce qui restera de l’officier dans la combinaison et s’il ne saute pas comme une poudrière ! Pour qu’à vingt instants de sa vie l’officier de Brassard n’eût pas sauté, c’est que, comme tous les dandys, il était heureux. Mazarin l’aurait employé, – ses nièces aussi, mais pour une autre raison : il était superbe.

Il avait eu cette beauté nécessaire au soldat plus qu’à personne, car il n’y a pas de jeunesse sans la beauté, et l’armée, c’est la jeunesse de la France ! Cette beauté, du reste, qui ne séduit pas que les femmes, mais les circonstances elles-mêmes, – ces coquines, – n’avait pas été la seule protection qui se fût étendue sur la tête du capitaine de Brassard. Il était, je crois, de race normande, de la race de Guillaume le Conquérant, et il avait, dit-on, beaucoup conquis… Après l’abdication de l’Empereur, il était naturellement passé aux Bourbons, et, pendant les Cent-Jours, surnaturellement leur était demeuré fidèle. Aussi, quand les Bourbons furent revenus, la seconde fois, le vicomte fut-il armé chevalier de Saint-Louis de la propre main de Charles X (alors MONSIEUR). Pendant tout le temps de la Restauration, le beau de Brassard ne montait pas une seule fois la garde aux Tuileries, que la duchesse d’Angoulême ne lui adressât, en passant, quelques mots gracieux. Elle, chez qui le malheur avait tué la grâce, savait en retrouver pour lui. Le ministre, voyant cette faveur, aurait tout fait pour l’avancement de l’homme que Madame distinguait ainsi ; mais, avec la meilleure volonté du monde, que faire pour cet enragé dandy qui – un jour de revue – avait mis l’épée à la main, sur le front de bandière de son régiment, contre son inspecteur général, pour une observation de service ?… C’était assez que de lui sauver le conseil de guerre. Ce mépris insouciant de la discipline, le vicomte de Brassard l’avait porté partout. Excepté en campagne, où l’officier se retrouvait tout entier, il ne s’était jamais astreint aux obligations militaires. Maintes fois, on l’avait vu, par exemple, au risque de se faire mettre à des arrêts infiniment prolongés, quitter furtivement sa garnison pour aller s’amuser dans une ville voisine et n’y revenir que les jours de parade ou de revue, averti par quelque soldat qui l’aimait, car si ses chefs ne se souciaient pas d’avoir sous leurs ordres un homme dont la nature répugnait à toute espèce de discipline et de routine, ses soldats, en revanche, l’adoraient. Il était excellent pour eux. Il n’en exigeait rien que d’être très braves, très pointilleux et très coquets, réalisant enfin le type de l’ancien soldat français, dont la Permission de dix heures et trois à quatre vieilles chansons, qui sont des chefs-d’œuvre, nous ont conservé une si exacte et si charmante image. Il les poussait peut-être un peu trop au duel, mais il prétendait que c’était là le meilleur moyen qu’il connût de développer en eux l’esprit militaire. « Je ne suis pas un gouvernement, disait-il, et je n’ai point de décorations à leur donner quand ils se battent bravement entre eux ; mais les décorations dont je suis le grand-maître (il était fort riche de sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de rechange, et tout ce qui peut les pomponner, sans que l’ordonnance s’y oppose. » Aussi, la compagnie qu’il commandait effaçait-elle, par la beauté de la tenue, toutes les autres compagnies de grenadiers des régiments de la Garde, si brillante déjà. C’est ainsi qu’il exaltait à outrance la personnalité du soldat, toujours prête, en France, à la fatuité et à la coquetterie, ces deux provocations permanentes, l’une par le ton qu’elle prend, l’autre par l’envie qu’elle excite. On comprendra, après cela, que les autres compagnies de son régiment fussent jalouses de la sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-là, et battu encore pour n’en pas sortir.

Telle avait été, sous la Restauration, la position tout exceptionnelle du, capitaine vicomte de Brassard. Et comme il n’y avait pas alors, tous les matins, comme sous l’Empire, la ressource de l’héroïsme en action qui fait tout pardonner, personne n’aurait certainement pu prévoir ou deviner combien de temps aurait duré cette martingale d’insubordination qui étonnait ses camarades, et qu’il jouait contre ses chefs avec la même audace qu’il aurait joué sa vie s’il fût allé au feu, lorsque la révolution de 1830 leur ôta, s’ils l’avaient, le souci, et à lui, l’imprudent capitaine, l’humiliation d’une destitution qui le menaçait chaque jour davantage. Blessé grièvement aux Trois jours, il avait dédaigné de prendre du service sous la nouvelle dynastie des d’Orléans qu’il méprisait. Quand la révolution de Juillet les fit maîtres d’un pays qu’ils n’ont pas su garder, elle avait trouvé le capitaine dans son lit, malade d’une blessure qu’il s’était faite au pied en dansant – comme il aurait chargé – au dernier bal de la duchesse de Berry. – Mais au premier roulement de tambour, il ne s’en était pas moins levé pour rejoindre sa compagnie, et comme il ne lui avait pas été possible de mettre des bottes, à cause de sa blessure, il s’en était allé à l’émeute comme il s’en serait allé au bal, en chaussons vernis et en bas de soie, et c’est ainsi qu’il avait pris la tête de ses grenadiers sur la place de la Bastille, chargé qu’il était de balayer dans toute sa longueur le boulevard. Paris, où les barricades n’étaient pas dressées encore, avait un aspect sinistre et redoutable. Il était désert. Le soleil y tombait d’aplomb, comme une première pluie de feu qu’une autre devait suivre, puisque toutes ces fenêtres, masquées de leurs persiennes, allaient, tout à l’heure, cracher la mort… Le capitaine de Brassard rangea ses soldats sur deux lignes, le long et le plus près possible des maisons, de manière que chaque file de soldats ne fût exposée qu’aux coups de fusil qui lui venaient d’en face, – et lui, plus dandy que jamais, prit le milieu de chaussée. Ajusté des deux côtés par des milliers de fusils, de pistolets et de carabines, depuis la Bastille jusqu’à la rue de Richelieu, il n’avait pas été atteint, malgré la largeur d’une poitrine dont il était peut-être un peu trop fier, car le capitaine de Brassard poitrinait au feu, comme une belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur, quand, arrivé devant Frascati, à l’angle de la rue de Richelieu, et au moment où il commandait à sa troupe de se masser derrière lui pour emporter la première barricade qu’il trouva dressée sur son chemin, il reçut une balle dans sa magnifique poitrine, deux fois provocatrice, et par sa largeur, et par les longs brandebourgs d’argent qui y étincelaient d’une épaule à l’autre, et il eut le bras cassé d’une pierre, – ce qui ne l’empêcha pas d’enlever la barricade et d’aller jusqu’à la Madeleine, à la tête de ses hommes enthousiasmés. Là, deux femmes en calèche, qui fuyaient Paris insurgé, voyant un officier de la Garde blessé, couvert de sang et couché sur les blocs de pierre qui entouraient, à cette époque-là, l’église de la Madeleine à laquelle on travaillait encore, mirent leur voiture à sa disposition, et il se fit mener par elles au Gros-Caillou, où se trouvait alors le maréchal de Raguse, à qui il dit militairement : « Maréchal, j’en ai peut-être pour deux heures ; mais pendant ces deux heures-là, mettez-moi partout où vous voudrez ! » Seulement il se trompait… Il en avait pour plus de deux heures. La balle qui l’avait traversé ne le tua pas. C’est plus de quinze ans après que je l’avais connu, et il prétendait alors, au mépris de la médecine et de son médecin, qui lui avait expressément défendu de boire tout le temps qu’avait duré la fièvre de sa blessure, qu’il ne s’était sauvé d’une mort certaine qu’en buvant du vin de Bordeaux.

Et en en buvant, comme il en buvait ! car, dandy en tout, il l’était dans sa manière de boire comme dans tout le reste… il buvait comme un Polonais. Il s’était fait faire un splendide verre en cristal de Bohême, qui jaugeait, Dieu me damne ! une bouteille de bordeaux tout entière, et il le buvait d’une haleine ! Il ajoutait même, après avoir bu, qu’il faisait tout dans ces proportions-là, et c’était vrai ! Mais dans un temps où la force, sous toutes les formes, s’en va diminuant, on trouvera peut-être qu’il n’y a pas de quoi être fat. Il l’était à la façon de Bassompierre, et il portait le vin comme lui. Je l’ai vu sabler douze coups de son verre de Bohême, et il n’y paraissait même pas ! Je l’ai vu souvent encore, dans ces repas que les gens décents traitent « d’orgies », et jamais il ne dépassait, après les plus brûlantes lampées, cette nuance de griserie qu’il appelait, avec une grâce légèrement soldatesque, « être un peu pompette », en faisant le geste militaire de mettre un pompon à son bonnet. Moi, qui voudrais vous faire bien comprendre le genre d’homme qu’il était, dans l’intérêt de l’histoire qui va suivre, pourquoi ne vous dirai-je pas que je lui ai connu sept maîtresses, en pied, à la fois, à ce bon braguard du XIXe siècle ; comme l’aurait appelé le XVIe en sa langue pittoresque. Il les intitulait poétiquement « les sept cordes de sa lyre », et, certes, je n’approuve pas cette manière musicale et légère de parler de sa propre immoralité ! Mais, que voulez-vous ? Si le capitaine vicomte de Brassard n’avait pas été tout ce que je viens d’avoir l’honneur de vous dire, mon histoire serait moins piquante, et probablement n’eussé-je pas pensé à vous la conter.

Il est certain que je ne m’attendais guère à le trouver là, quand je montai dans la diligence de *** à la patte d’oie du château de Rueil. Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, et j’eus du plaisir à rencontrer ; avec la perspective de passer quelques heures ensemble, un homme qui était encore de nos jours, et qui différait déjà tant des hommes de nos jours. Le vicomte de Brassard, qui aurait pu entrer dans l’armure, de François Ier et s’y mouvoir avec autant d’aisance que dans son svelte frac bleu d’officier de la Garde royale, ne ressemblait, ni par la tournure, ni par les proportions, aux plus vantés dés jeunes gens d’à présent. Ce soleil couchant d’une élégance grandiose et si longtemps radieuse, aurait fait paraître bien maigrelets et bien pâlots tous ces petits croissants de la mode, qui se lèvent maintenant à l’horizon ! Beau de la beauté de l’empereur Nicolas, qu’il rappelait par le torse, mais moins idéal de visage et moins grec de profil, il portait une courte barbe, restée noire, ainsi que ses cheveux, par un mystère d’organisation ou de toilette… impénétrable, et cette barbe envahissait très haut ses joues, d’un coloris animé et mâle. Sous un front de la plus haute noblesse, – un front bombé, sans aucune ride, blanc comme le bras d’une femme, – et que le bonnet à poil du grenadier, qui fait tomber les cheveux, comme le casque, en le dégarnissant un peu au sommet, avait rendu plus vaste et plus fier, le vicomte de Brassard cachait presque, tant ils étaient enfoncés sous l’arcade sourcilière, deux yeux étincelants, d’un bleu très sombre, mais très brillants dans leur enfoncement et y piquant comme deux saphirs taillés en pointe ! Ces yeux-là ne se donnaient pas la peine de scruter, et ils pénétraient. Nous nous prîmes la main, et nous causâmes. Le capitaine de Brassard parlait lentement, d’une voix vibrante qu’on sentait capable de remplir un Champ-de-Mars de son commandement. Élevé dès son enfance, comme je vous l’ai dit, en Angleterre, il pensait peut-être en anglais ; mais cette lenteur, sans embarras du reste, donnait un tour très particulier à ce qu’il disait, et même à sa plaisanterie, car le capitaine aimait la plaisanterie, et il l’aimait même un peu risquée. Il avait ce qu’on appelle le propos vif. Le capitaine de Brassard allait toujours trop loin, disait la comtesse de F…, cette jolie veuve, qui ne porte plus que trois couleurs depuis son veuvage : du noir, du violet et du blanc. Il fallait qu’il fût trouvé de très bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la mauvaise. Mais quand on en est réellement, vous savez bien qu’on se passe tout, au faubourg Saint-Germain !

Un des avantages de la causerie en voiture, c’est qu’elle peut cesser quand on n’a plus rien à se dire, et cela sans embarras pour personne. Dans un salon, on n’a point cette liberté. La politesse vous fait un devoir de parler quand même, et on est souvent puni de cette hypocrisie innocente par le vide et l’ennui de ces conversations où les sots, même nés silencieux (il y en a), se travaillent et se détirent pour dire quelque chose et être aimables. En voiture publique, tout le monde est chez soi autant que chez les autres, – et on peut sans inconvenance rentrer dans le silence qui plaît et faire succéder à la conversation la rêverie… Malheureusement, les hasards de la vie sont affreusement plats, et jadis (car c’est jadis déjà) on montait vingt fois en voiture publique, – comme aujourd’hui vingt fois en wagon, – sans rencontrer un causeur animé et intéressant… Le vicomte de Brassard échangea d’abord avec moi quelques idées que les accidents de la route, les détails du paysage et quelques souvenirs du monde où nous nous étions rencontrés autrefois avaient fait naître, – puis, le jour déclinant nous versa son silence dans son crépuscule. La nuit, qui, en automne, semble tomber à pic du ciel, tant elle vient vite ! nous saisit de sa fraîcheur, et nous nous roulâmes dans nos manteaux, cherchant de la tempe le dur coin qui est l’oreiller de ceux qui voyagent. Je ne sais si mon compagnon s’endormit dans son angle de coupé ; mais moi, je restai éveillé dans le mien. J’étais si blasé sur la route que nous faisions là et que j’avais tant de fois faite, que je prenais à peine garde aux objets extérieurs, qui disparaissaient dans le mouvement de la voiture, et qui semblaient courir dans la nuit, en sens opposé à celui dans lequel nous courions. Nous traversâmes plusieurs petites villes, semées, çà et là, sur cette longue route que les postillons appelaient encore : un fier « ruban de queue », en souvenir de la leur, pourtant coupée depuis longtemps. La nuit devint noire comme un four éteint, – et, dans cette obscurité, ces villes inconnues par lesquelles nous passions avaient d’étranges physionomies et donnaient l’illusion que nous étions au bout du monde… Ces sortes de sensations que je note ici, comme le souvenir des impressions dernières d’un état de choses disparu, n’existent plus et ne reviendront jamais pour personne. À présent, les chemins de fer, avec leurs gares à l’entrée des villes, ne permettent plus au voyageur d’embrasser, en un rapide coup d’œil, le panorama fuyant de leurs rues, au galop des chevaux d’une diligence qui va, tout à l’heure, relayer pour repartir. Dans la plupart de ces petites villes que nous traversâmes, les réverbères, ce luxe tardif, étaient rares, et on y voyait certainement bien moins que sur les routes que nous venions de quitter. Là, du moins, le ciel avait sa largeur, et la grandeur de l’espace faisait une vague lumière, tandis qu’ici le rapprochement des maisons qui semblaient se baiser, leurs ombres portées dans ces rues étroites, le peu de ciel et d’étoiles qu’on apercevait entre les deux rangées des toits, tout ajoutait au mystère de ces villes endormies, où le seul homme qu’on rencontrât était – à la porte de quelque auberge – un garçon d’écurie avec sa lanterne, qui amenait les chevaux de relais, et qui bouclait les ardillons de leur attelage, en sifflant ou en jurant contre ses chevaux récalcitrants ou trop vifs… Hors cela et l’éternelle interpellation, toujours la même, de quelque voyageur, ahuri de sommeil, qui baissait une glace et criait dans la nuit, rendue plus sonore à force de silence : « Où sommes-nous donc, postillon ?… » rien de vivant ne s’entendait et ne se voyait autour et dans cette voiture pleine de gens qui dormaient, en cette ville endormie, où peut-être quelque rêveur, comme moi, cherchait, à travers la vitre de son compartiment, à discerner la façade des maisons estompée par la nuit, ou suspendait son regard et sa pensée à quelque fenêtre éclairée encore à cette heure avancée, en ces petites villes aux mœurs réglées et simples, pour qui la nuit était faite surtout pour dormir. La veille d’un être humain, – ne fût-ce qu’une sentinelle, – quand tous les autres êtres sont plongés dans cet assoupissement qui est l’assoupissement de l’animalité fatiguée, a toujours quelque chose d’imposant. Mais l’ignorance de ce qui fait veiller derrière une fenêtre aux rideaux baissés, où la lumière indique la vie et la pensée, ajoute la poésie du rêve à la poésie de la réalité. Du moins, pour moi, je n’ai jamais pu voir une fenêtre, – éclairée la nuit, – dans une ville couchée, par laquelle je passais, – sans accrocher à ce cadre de lumière un monde de pensées, – sans imaginer derrière ces rideaux des intimités et des drames… Et maintenant, oui, au bout de tant d’années, j’ai encore dans la tête de ces fenêtres qui y sont restées éternellement et mélancoliquement lumineuses, et qui me font dire souvent, lorsqu’en y pensant, je les revois dans mes songeries :

« Qu’y avait-il donc derrière ces rideaux ? »

Eh bien ! une de celles qui me sont restées le plus dans la mémoire (mais tout à l’heure vous en comprendrez la raison) est une fenêtre d’une des rues de la ville de ***, par laquelle nous passions cette nuit-là. C’était à trois maisons – vous voyez si mon souvenir est précis – au-dessus de l’hôtel devant lequel nous relayions ; mais cette fenêtre, j’eus le loisir de la considérer plus de temps que le temps d’un simple relais. Un accident venait d’arriver à une des roues de notre voiture, et on avait envoyé chercher le charron qu’il fallut réveiller. Or, réveiller un charron, dans une ville de province endormie, et le faire lever pour resserrer un écrou à une diligence qui n’avait pas de concurrence sur cette ligne-là, n’était pas une petite affaire de quelques minutes… Que si le charron était aussi endormi dans son lit qu’on l’était dans notre voiture, il ne devait pas être facile de le réveiller… De mon coupé, j’entendais à travers la cloison les ronflements des voyageurs de l’intérieur, et pas un des voyageurs de l’impériale, qui, comme on le sait, ont la manie de toujours descendre dès que la diligence arrête, probablement (car la vanité se fourre partout en France, même sur l’impériale des voitures) pour montrer leur adresse à remonter, n’était descendu… Il est vrai que l’hôtel devant lequel nous nous étions arrêtés était fermé. On n’y soupait point. On avait soupé au relais précédent. L’hôtel sommeillait, comme nous. Rien n’y trahissait la vie. Nul bruit n’en troublait le profond silence… si ce n’est le coup de balai, monotone et lassé, de quelqu’un (homme ou femme… on ne savait ; il faisait trop nuit pour bien s’en rendre compte) qui balayait alors la grande cour de cet hôtel muet, dont la porte cochère restait habituellement ouverte. Ce coup de balai traînard, sur le pavé, avait aussi l’air de dormir, ou du moins d’en avoir diablement envie ! La façade de l’hôtel était noire comme les autres maisons de la rue où il n’y avait de lumière qu’à une seule fenêtre… cette fenêtre que précisément j’ai emportée dans ma mémoire et que j’ai là, toujours, sous le front !… La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que cette lumière brillait, car elle était tamisée par un double rideau cramoisi dont elle traversait mystérieusement l’épaisseur, était une grande maison qui n’avait qu’un étage, – mais placé très haut…

– C’est singulier ! – fit le comte de Brassard, comme s’il se parlait à lui-même, on dirait que c’est toujours le même rideau !

Je me retournai vers lui, comme si j’avais pu le voir dans notre obscur compartiment de voiture ; mais la lampe, placée sous le siège du cocher, et qui est destinée à éclairer les chevaux et la route, venait justement de s’éteindre… Je croyais qu’il dormait, et il ne dormait pas, et il était frappé comme moi de l’air qu’avait cette fenêtre ; mais, plus avancé que moi, il savait, lui, pourquoi il l’était !

Or, le ton qu’il mit à dire cela – une chose d’une telle simplicité ! – était si peu dans la voix de mon dit vicomte de Brassard et m’étonna si fort, que je voulus avoir le cœur net de la curiosité qui me prit tout à coup de voir son visage, et que je fis partir une allumette comme si j’avais voulu allumer mon cigare. L’éclair bleuâtre de l’allumette coupa l’obscurité.

Il était pâle, non pas comme un mort… mais comme la Mort elle-même.

Pourquoi pâlissait-il ?… Cette fenêtre, d’un aspect si particulier, cette réflexion et cette pâleur d’un homme qui pâlissait très peu d’ordinaire, car il était sanguin, et l’émotion, lorsqu’il était ému, devait l’empourprer jusqu’au crâne, le frémissement que je sentis courir dans les muscles de son puissant biceps, touchant alors contre mon bras dans le rapprochement de la voiture, tout cela me produisit l’effet de cacher quelque chose… que moi, le chasseur aux histoires, je pourrais peut-être savoir en m’y prenant bien.

– Vous regardiez donc aussi cette fenêtre, capitaine, et même vous la reconnaissiez ? – lui dis-je de ce ton détaché qui semble ne pas tenir du tout à la réponse et qui est l’hypocrisie de la curiosité.

– Parbleu ! si je la reconnais ! fit-il de sa voix ordinaire, richement timbrée et qui appuyait sur les mots.

Le calme était déjà revenu dans ce dandy, le plus carré et le plus majestueux des dandys, lesquels – vous le savez ! – méprisent toute émotion, comme inférieure, et ne croient pas, comme ce niais de Gœthe, que l’étonnement puisse jamais être une position honorable pour l’esprit humain.

– Je ne passe pas par ici souvent, – continua donc, très tranquillement, le vicomte de Brassard, – et même j’évite d’y passer. Mais il est des choses qu’on n’oublie point. Il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a. J’en connais trois : le premier uniforme qu’on a mis, la première bataille où l’on a donné, et la première femme qu’on a eue. Eh bien ! pour moi, cette fenêtre est la quatrième chose que je ne puisse pas oublier.

Il s’arrêta, baissa la glace qu’il avait devant lui… Était-ce pour mieux voir cette fenêtre dont il me parlait ?… Le conducteur était allé chercher le charron et ne revenait pas. Les chevaux de relais, en retard, n’étaient pas encore arrivés de la poste. Ceux qui nous avaient traînés, immobiles de fatigue, harassés, non dételés, la tête pendant dans leurs jambes, ne donnaient pas même sur le pavé silencieux le coup de pied de l’impatience, en rêvant de leur écurie. Notre diligence endormie ressemblait à une voiture enchantée, figée par la baguette des fées, à quelque carrefour de clairière, dans la forêt de la Belle-au-Bois dormant.

– Le fait est, – dis-je, – que pour un homme d’imagination, cette fenêtre a de la physionomie.

– Je ne sais pas ce qu’elle a pour vous, – reprit le vicomte de Brassard, – mais je sais ce qu’elle a pour moi. C’est la fenêtre de la chambre qui a été ma première chambre de garnison. J’ai habité là… Diable ! il y a tout à l’heure trente-cinq ans ! derrière ce rideau… qui semble n’avoir pas été changé depuis tant d’années, et que je trouve éclairé, absolument éclairé, comme il l’était quand…

Il s’arrêta encore, réprimant sa pensée ; mais je tenais à la faire sortir.

– Quand vous étudiiez votre tactique, capitaine, dans vos premières veilles de sous-lieutenant ?

– Vous me faites beaucoup trop d’honneur, répondit-il. J’étais, il est vrai, sous-lieutenant dans ce moment-là, mais les nuits que je passais alors, je ne les passais pas sur ma tactique, et si j’avais ma lampe allumée, à ces heures indues, comme disent les gens rangés, ce n’était pas pour lire le maréchal de Saxe.

– Mais, – fis-je, preste comme un coup de raquette, – c’était, peut-être, tout de même, pour l’imiter ?

Il me renvoya mon volant.

– Oh ! – dit-il, – ce n’était pas alors que j’imitais le maréchal de Saxe, comme vous l’entendez… Ça n’a été que bien plus tard. Alors, je n’étais qu’un bambin de sous-lieutenant, fort épinglé dans ses uniformes, mais très gauche et très timide avec les femmes, quoiqu’elles n’aient jamais voulu le croire, probablement à cause de ma diable de figure… je n’ai jamais eu avec elles les profits de ma timidité. D’ailleurs, je n’avais que dix-sept ans dans ce beau temps-là. Je sortais de l’École militaire. On en sortait à l’heure où vous y entrez à présent, car si l’Empereur, ce terrible consommateur d’hommes, avait duré, il aurait fini par avoir des soldats de douze ans, comme les sultans d’Asie ont des odalisques de neuf.

« S’il se met à parler de l’Empereur et des odalisques, – pensé-je, – je ne saurai rien.

– Et pourtant, vicomte, – repartis-je, – je parierais bien que vous n’avez gardé si présent le souvenir de cette fenêtre, qui luit là-haut, que parce qu’il y a eu pour vous une femme derrière son rideau !

– Et vous gagneriez votre pari, Monsieur, – fit-il gravement.

– Ah ! parbleu ! – repris-je, – j’en étais bien sûr ! Pour un homme comme vous, dans une petite ville de province où vous n’avez peut-être pas passé dix fois depuis votre première garnison, il n’y a qu’un siège que vous y auriez soutenu ou quelque femme que vous y auriez prise, par escalade, qui puisse vous consacrer si vivement la fenêtre d’une maison que vous retrouvez aujourd’hui éclairée d’une certaine manière, dans l’obscurité !

– Je n’y ai cependant pas soutenu de siège… du moins militairement, – répondit-il, toujours grave ; mais être grave, c’était souvent sa manière de plaisanter, – et, d’un autre côté, quand on se rend si vite la chose peut-elle s’appeler un siège ?… Mais quant à prendre une femme avec ou sans escalade, je vous l’ai dit, en ce temps-là, j’en étais parfaitement incapable… Aussi ne fut-ce pas une femme qui fut prise ici : ce fut moi !

Je le saluai ; – le vit-il dans ce coupé sombre ?

– On a pris Berg-op-Zoom, – lui dis-je.

– Et les sous-lieutenants de dix-sept ans, – ajouta-t-il, – ne sont ordinairement pas des Berg-op-Zoom de sagesse et de continence imprenables !

– Ainsi, – fis-je gaîment, – encore une madame ou une mademoiselle Putiphar…

– C’était une demoiselle, – interrompit-il avec une bonhomie assez comique.

– À mettre à la pile de toutes les autres, capitaine ! Seulement, ici, le Joseph était militaire… un Joseph qui n’aura pas fui…

– Qui a parfaitement fui, au contraire, – repartit-il, du plus grand sang-froid, – quoique trop tard et avec une peur ! ! ! Avec une peur à me faire comprendre la phrase du maréchal Ney que j’ai entendue de mes deux oreilles et qui, venant d’un pareil homme, m’a, je l’avoue, un peu soulagé : « Je voudrais bien savoir quel est le Jean-f… (il lâcha le mot tout au long) qui dit n’avoir jamais eu peur !… »

– Une histoire dans laquelle vous avez eu cette sensation-là doit être fameusement intéressante, capitaine !

– Pardieu ! – fit-il brusquement, – je puis bien, si vous en êtes curieux, vous la raconter, cette histoire, qui a été un événement, mordant sur ma vie comme un acide sur de l’acier, et qui a marqué à jamais d’une tache noire tous mes plaisirs de mauvais sujet… Ah ! ce n’est pas toujours profit que d’être un mauvais sujet ! – ajouta-t-il, avec une mélancolie qui me frappa dans ce luron formidable que je croyais doublé de cuivre comme un brick grec.

Et il releva la glace qu’il avait baissée, soit qu’il craignît que les sons de sa voix ne s’en allassent par là, et qu’on n’entendît, du dehors, ce qu’il allait raconter, quoiqu’il n’y eût personne autour de cette voiture, immobile et comme abandonnée ; soit que ce régulier coup de balai, qui allait et revenait, et qui râclait avec tant d’appesantissement le pavé de la grande cour de l’hôtel, lui semblât un accompagnement importun de son histoire ; – et je l’écoutai, – attentif à sa voix seule, – aux moindres nuances de sa voix, – puisque je ne pouvais voir son visage, dans ce noir compartiment fermé, – et les yeux fixés plus que jamais sur cette fenêtre, au rideau cramoisi, qui brillait toujours de la même fascinante lumière, et dont il allait me parler :

« J’avais donc dix-sept ans ; et je sortais de l’École militaire, – reprit-il. – Nommé sous-lieutenant dans un simple régiment d’infanterie de ligne, qui attendait, avec l’impatience qu’on avait dans ce temps-là, l’ordre de partir pour l’Allemagne, où l’Empereur faisait cette campagne que l’histoire a nommée la campagne de 1813, je n’avais pris que le temps d’embrasser mon vieux père au fond de sa province, avant de rejoindre dans la ville où nous voici, ce soir, le bataillon dont je faisais partie ; car cette mince ville, de quelques milliers d’habitants tout au plus, n’avait en garnison que nos deux premiers bataillons… Les deux autres avaient été répartis dans les bourgades voisines. Vous qui probablement n’avez fait que passer dans cette ville-ci, quand vous retournez dans votre Ouest, vous ne pouvez pas vous douter de ce qu’elle est – ou du moins de ce qu’elle était il y a trente ans – pour qui est obligé comme je l’étais alors, d’y demeurer. C’était certainement la pire garnison où le hasard – que je crois le diable toujours, à ce moment-là ministre de la guerre – pût m’envoyer pour mon début. Tonnerre de Dieu ! quelle platitude ! Je ne me souviens pas d’avoir fait nulle part, depuis, de plus maussade et de plus ennuyeux séjour. Seulement, avec l’âge que j’avais, et avec la première ivresse de l’uniforme, – une sensation que vous ne connaissez pas, mais que connaissent tous ceux qui l’ont porté, – je ne souffrais guère de ce qui, plus tard, m’aurait paru insupportable. Au fond, que me faisait cette morne ville de province ?… Je l’habitais, après tout, beaucoup moins que mon uniforme, – un chef-d’œuvre de Thomassin et Pied, qui me ravissait ! Cet uniforme, dont j’étais fou, me voilait et m’embellissait toutes choses ; et c’était – cela va vous sembler fort, mais c’est la vérité ! – cet uniforme qui était, à la lettre, ma véritable garnison ! Quand je m’ennuyais par trop dans cette ville sans mouvement, sans intérêt et sans vie, je me mettais en grande tenue, – toutes aiguillettes dehors, – et l’ennui fuyait devant mon hausse-col ! J’étais comme ces femmes qui n’en font pas moins leur toilette quand elles sont seules et qu’elles n’attendent personne. Je m’habillais… pour moi. Je jouissais solitairement de mes épaulettes et de la dragonne de mon sabre, brillant au soleil, dans quelque coin de Cours désert où, vers quatre heures, j’avais l’habitude de me promener, sans chercher personne pour être heureux, et j’avais là des gonflements dans la poitrine, tout autant que, plus tard, au boulevard de Gand, lorsque j’entendais dire derrière moi, en donnant le bras à quelque femme : “Il faut convenir que voilà une fière tournure d’officier !” Il n’existait, d’ailleurs, dans cette petite ville très peu riche, et qui n’avait de commerce et d’activité d’aucune sorte, que d’anciennes familles à peu près ruinées, qui boudaient l’Empereur, parce qu’il n’avait pas, comme elles disaient, fait rendre gorge aux voleurs de la Révolution, et qui pour cette raison ne fêtaient guère ses officiers. Donc, ni réunions, ni bals, ni soirées, ni redoutes. Tout au plus, le dimanche, un pauvre bout de Cours où, après la messe de midi, quand il faisait beau temps, les mères allaient promener et exhiber leurs filles jusqu’à deux heures, – l’heure des Vêpres, qui, dès qu’elle sonnait son premier coup, raflait toutes les jupes et vidait ce malheureux Cours. Cette messe de midi où nous n’allions jamais, du reste, je l’ai vue devenir, sous la Restauration, une messe militaire à laquelle l’état-major des régiments était obligé d’assister, et c’était au moins un événement vivant dans ce néant de garnisons mortes ! Pour des gaillards qui étaient, comme nous, à l’âge de la vie où l’amour, la passion des femmes, tient une si grande place, cette messe militaire était une ressource. Excepté ceux d’entre nous qui faisaient partie du détachement de service sous les armes, tout le corps d’officiers s’éparpillait et se plaçait à l’église, comme il lui plaisait, dans la nef. Presque toujours nous nous campions derrière les plus jolies femmes qui venaient à cette messe, où elles étaient sûres d’être regardées, et nous leur donnions le plus de distractions possible en parlant, entre nous, à mi-voix, de manière à pouvoir être entendus d’elles, de ce qu’elles avaient de plus charmant dans le visage ou dans la tournure. Ah ! la messe militaire ! J’y ai vu commencer bien des romans. J’y ai vu fourrer dans les manchons que les jeunes filles laissaient sur leurs chaises, quand elles s’agenouillaient près de leurs mères, bien des billets doux, dont elles nous rapportaient la réponse, dans les mêmes manchons, le dimanche suivant ! Mais, sous l’Empereur, il n’y avait point de messe militaire. Aucun moyen par conséquent d’approcher des filles comme il faut de cette petite ville où elles n’étaient pour nous que des rêves cachés, plus ou moins, sous des voiles, de loin aperçus ! Des dédommagements à cette perte sèche de la population la plus intéressante de la ville de ***, il n’y en avait pas… Les caravansérails que vous savez, et dont on ne parle point en bonne compagnie, étaient des horreurs. Les cafés où l’on noie tant de nostalgies, en ces oisivetés terribles des garnisons, étaient tels, qu’il était impossible d’y mettre le pied, pour peu qu’on respectât ses épaulettes… Il n’y avait pas non plus, dans cette petite ville où le luxe s’est accru maintenant comme partout, un seul hôtel où nous puissions avoir une table passable d’officiers, sans être volés comme dans un bois, si bien que beaucoup d’entre nous avaient renoncé à la vie collective et s’étaient dispersés dans des pensions particulières, chez des bourgeois peu riches, qui leur louaient des appartements le plus cher possible, et ajoutaient ainsi quelque chose à la maigreur ordinaire de leurs tables et à la médiocrité de leurs revenus.

« J’étais de ceux-là. Un de mes camarades qui demeurait ici, à la Poste aux chevaux, où il avait une chambre, car la Poste aux chevaux était dans cette rue en ce temps-là – tenez ! à quelques portes derrière nous, et peut-être, s’il faisait jour, verriez-vous encore sur la façade de cette Poste aux chevaux le vieux soleil d’or à moitié sorti de son fond de céruse, et qui faisait cadran avec son inscription : “AU SOLEIL LEVANT !” – Un de mes camarades m’avait découvert un appartement dans son voisinage ; – à cette fenêtre qui est perchée si haut, et qui me fait l’effet, ce soir, d’être la mienne toujours, comme si c’était hier ! Je m’étais laissé loger par lui. Il était plus âgé que moi, depuis plus longtemps au régiment, et il aimait à piloter dans ces premiers moments et ces premiers détails de ma vie d’officier, mon inexpérience, qui était aussi de l’insouciance ! Je vous l’ai dit, excepté la sensation de l’uniforme sur laquelle j’appuie, parce que c’est encore là une sensation dont votre génération à congrès de la paix et à pantalonnades philosophiques et humanitaires n’aura bientôt plus la moindre idée, et l’espoir d’entendre ronfler le canon dans la première bataille où je devais perdre (passez-moi cette expression soldatesque !) mon pucelage militaire, tout m’était égal ! Je ne vivais que dans ces deux idées, – dans la seconde surtout, parce qu’elle était une espérance, et qu’on vit plus dans la vie qu’on n’a pas que dans la vie qu’on a. Je m’aimais pour demain, comme l’avare, et je comprenais très bien les dévots qui s’arrangent sur cette terre comme on s’arrange dans un coupe-gorge où l’on n’a qu’à passer une nuit. Rien ne ressemble plus à un moine qu’un soldat, et j’étais soldat ! C’est ainsi que je m’arrangeais de ma garnison. Hors les heures des repas que je prenais avec les personnes qui me louaient mon appartement et dont je vous parlerai tout à l’heure, et celles du service et des manœuvres de chaque jour, je vivais la plus grande partie de mon temps chez moi, couché sur un grand diable de canapé de maroquin bleu sombre, dont la fraîcheur me faisait l’effet d’un bain froid après l’exercice, et je ne m’en relevais que pour aller faire des armes et quelques parties d’impériale chez mon ami d’en face : Louis de Meung, lequel était moins oisif que moi, car il avait ramassé parmi les grisettes de la ville une assez jolie petite fille, qu’il avait prise pour maîtresse, et qui lui servait, disait-il, à tuer le temps… Mais ce que je connaissais de la femme ne me poussait pas beaucoup à imiter mon ami Louis. Ce que j’en savais, je l’avais vulgairement appris, là où les élèves de Saint-Cyr l’apprennent les jours de sortie… Et puis, il y a des tempéraments qui s’éveillent tard… Est-ce que vous n’avez pas connu Saint-Rémy, le plus mauvais sujet de toute une ville, célèbre par ses mauvais sujets, que nous appelions “le Minotaure”, non pas au point de vue des cornes, quoiqu’il en portât, puisqu’il avait tué l’amant de sa femme, mais au point de vue de la consommation ?… »

– Oui, je l’ai connu, – répondis-je, – mais vieux, incorrigible, se débauchant de plus en plus à chaque année qui lui tombait sur la tête. Pardieu ! si je l’ai connu, ce grand rompu de Saint-Rémy, comme on dit dans Brantôme !

– C’était en effet un homme de Brantôme, – reprit le vicomte.

– Eh bien ! Saint-Rémy, à vingt-sept ans sonnés, n’avait encore touché ni à un verre ni à une jupe. Il vous le dira, si vous voulez ! À vingt-sept ans, il était, en fait de femmes, aussi innocent que l’enfant qui vient de naître, et quoiqu’il ne tétât plus sa nourrice, il n’avait pourtant jamais bu que du lait et de l’eau.

– Il a joliment rattrapé le temps perdu ! – fis-je.

– Oui, – dit le vicomte, – et moi aussi ! Mais j’ai eu moins de peine à le rattraper ! Ma première période de sagesse, à moi, ne dépassa guère le temps que je passai dans cette ville de *** ; et quoique je n’y eusse pas la virginité absolue dont parle Saint-Rémy, j’y vivais cependant, ma foi ! comme un vrai chevalier de Malte, que j’étais, attendu que je le suis de berceau… Saviez-vous cela ? J’aurais même succédé à un de mes oncles dans sa commanderie, sans la Révolution qui abolit l’Ordre, dont, tout aboli qu’il fût, je me suis quelquefois permis de porter le ruban. Une fatuité !

« Quant aux hôtes que je m’étais donnés, en louant leur appartement, – continua le vicomte de Brassard, – c’était bien tout ce que vous pouvez imaginer de plus bourgeois. Ils n’étaient que deux, le mari et la femme, tous deux âgés, n’ayant pas mauvais ton, au contraire. Dans leurs relations avec moi, ils avaient même cette politesse qu’on ne trouve plus, surtout dans leur classe, et qui est comme le parfum d’un temps évanoui. Je n’étais pas dans l’âge où l’on observe pour observer, et ils m’intéressaient trop peu pour que je pensasse à pénétrer dans le passé de ces deux vieilles gens à la vie desquels je me mêlais de la façon la plus superficielle deux heures par jour, – le midi et le soir, – pour dîner et souper avec eux. Rien ne transpirait de ce passé dans leurs conversations devant moi, lesquelles conversations trottaient d’ordinaire sur les choses et les personnes de la ville, qu’elles m’apprenaient à connaître et dont ils parlaient, le mari avec une pointe de médisance gaie, et la femme, très pieuse, avec plus de réserve, mais certainement non moins de plaisir. Je crois cependant avoir entendu dire au mari qu’il avait voyagé dans sa jeunesse pour le compte de je ne sais qui et de je ne sais quoi, et qu’il était revenu tard épouser sa femme… qui l’avait attendu. C’étaient, au demeurant, de très braves gens, aux mœurs très douces, et, de très calmes destinées. La femme passait sa vie à tricoter des bas à côtes pour son mari, et le mari, timbré de musique, à racler sur son violon de l’ancienne musique de Viotti, dans une chambre à galetas au-dessus de la mienne… Plus riches, peut-être l’avaient-ils été. Peut-être quelque perte de fortune qu’ils voulaient cacher les avait-elle forcés à prendre chez eux un pensionnaire ; mais autrement que par le pensionnaire, on ne s’en apercevait pas. Tout dans leur logis respirait l’aisance de ces maisons de l’ancien temps, abondantes en linge qui sent bon, en argenterie bien pesante, et dont les meubles semblent des immeubles, tant on se met peu en peine de les renouveler ! Je m’y trouvais bien. La table était bonne, et je jouissais largement de la permission de la quitter dès que j’avais, comme disait la vieille Olive qui nous servait, “les barbes torchées”, ce qui faisait bien de l’honneur de les appeler “des barbes” aux trois poils de chat de la moustache d’un gamin de sous-lieutenant, qui n’avait pas encore fini de grandir !

J’étais donc là environ depuis un semestre, tout aussi tranquille que mes hôtes, auxquels je n’avais jamais entendu dire un seul mot ayant trait à l’existence de la personne que j’allais rencontrer chez eux, quand un jour, en descendant pour dîner à l’heure accoutumée, j’aperçus dans un coin de la salle à manger une grande personne qui, debout et sur la pointe des pieds, suspendait par les rubans son chapeau à une patère, comme une femme parfaitement chez elle et qui vient de rentrer. Cambrée à outrance, comme elle l’était pour accrocher son chapeau à cette patère placée très haut, elle déployait la taille superbe d’une danseuse qui se renverse, et cette taille était prise (c’est le mot, tant elle était lacée !) dans le corselet luisant d’un spencer de soie verte à franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces robes du temps d’alors, qui serraient aux hanches et qui n’avaient pas peur de les montrer, quand on en avait… Les bras encore en l’air, elle se retourna en m’entendant entrer, et elle imprima à sa nuque une torsion qui me fit voir son visage ; mais elle acheva son mouvement comme si je n’eusse pas été là, regarda si les rubans du chapeau n’avaient pas été froissés par elle en le suspendant, et cela accompli lentement, attentivement et presque impertinemment, car, après tout, j’étais là, debout, attendant, pour la saluer, qu’elle prît garde à moi, elle me fit enfin l’honneur de me regarder avec deux yeux noirs, très froids, auxquels ses cheveux, coupés à la Titus et ramassés en boucles sur le front, donnaient l’espèce de profondeur que cette coiffure donne au regard… Je ne savais qui ce pouvait être, à cette heure et à cette place. Il n’y avait jamais personne à dîner chez mes hôtes… Cependant elle venait probablement pour dîner. La table était mise, et il y avait quatre couverts… Mais mon étonnement de la voir là fut de beaucoup dépassé par l’étonnement de savoir qui elle était, quand je le sus… quand mes deux hôtes, entrant dans la salle, me la présentèrent comme leur fille qui sortait de pension et qui allait désormais vivre avec eux.

Leur fille ! Il était impossible d’être moins la fille de gens comme eux que cette fille-là ! Non pas que les plus belles filles du monde ne puissent naître de toute espèce de gens. J’en ai connu… et vous aussi, n’est-ce pas ? Physiologiquement, l’être le plus laid peut produire l’être le plus beau. Mais elle ! entre elle et eux, il y avait l’abîme d’une race… D’ailleurs, physiologiquement, puisque je me permets ce grand mot pédant, qui est de votre temps, non du mien, on ne pouvait la remarquer que pour l’air qu’elle avait, et qui était singulier dans une jeune fille aussi jeune qu’elle, car c’était une espèce d’air impassible, très difficile à caractériser. Elle ne l’aurait pas eu qu’on aurait dit : « Voilà une belle fille ! » et on n’y aurait pas plus pensé qu’à toutes les belles filles qu’on rencontre par hasard ; et dont on dit cela, pour n’y plus penser jamais après. Mais cet air… qui la séparait, non pas seulement de ses parents, mais de tous les autres, dont elle semblait n’avoir ni les passions, ni les sentiments, vous clouait… de surprise, sur place… L’Infante à l’épagneul, de Velasquez, pourrait, si vous la connaissez, vous donner une idée de cet air-là, qui n’était ni fier, ni méprisant, ni dédaigneux, non ! mais tout simplement impassible, car l’air fier, méprisant, dédaigneux, dit aux gens qu’ils existent, puisqu’on prend la peine de les dédaigner ou de les mépriser, tandis que cet air-ci dit tranquillement : « Pour moi, vous n’existez même pas. » J’avoue que cette physionomie me fit faire, ce premier jour et bien d’autres, la question qui pour moi est encore aujourd’hui insoluble : comment cette grande fille-là était-elle sortie de ce gros bonhomme en redingote jaune vert et à gilet blanc, qui avait une figure couleur des confitures de sa femme, une loupe sur la nuque, laquelle débordait sa cravate de mousseline brodée, et qui bredouillait ?… Et si le mari n’embarrassait pas, car le mari n’embarrasse jamais dans ces sortes de questions, la mère me paraissait tout aussi impossible à expliquer. Mlle Albertine (c’était le nom de cette archiduchesse d’altitude, tombée du ciel chez ces bourgeois comme si le ciel avait voulu se moquer d’eux), Mlle Albertine, que ses parents appelaient Alberte pour s’épargner la longueur du nom, mais ce qui allait parfaitement mieux à sa figure et à toute sa personne, ne semblait pas plus la fille de l’un que de l’autre… À ce premier dîner, comme à ceux qui suivirent, elle me parut une jeune fille bien élevée, sans affectation, habituellement silencieuse, qui, quand elle parlait, disait en bons termes ce qu’elle avait à dire, mais qui n’outrepassait jamais cette ligne-là… Au reste, elle aurait eu tout l’esprit que j’ignorais qu’elle eût, qu’elle n’aurait guère trouvé l’occasion de le montrer dans les dîners que nous faisions. La présence de leur fille avait nécessairement modifié les commérages des deux vieilles gens. Ils avaient supprimé les petits scandales de la ville. Littéralement, on ne parlait plus à cette table que de choses aussi intéressantes que la pluie et le beau temps. Aussi Mlle Albertine ou Alberte, qui m’avait tant frappé d’abord par son air impassible, n’ayant absolument que cela à m’offrir, me blasa bientôt sur cet air-là… Si je l’avais rencontrée dans le monde pour lequel j’étais fait, et que j’aurais dû voir, cette impassibilité m’aurait très certainement piqué au vif… Mais, pour moi, elle n’était pas une fille à qui je puisse faire la cour… même des yeux. Ma position vis-à-vis d’elle, à moi en pension chez ses parents, était délicate, et un rien pouvait la fausser… Elle n’était pas assez près ou assez loin de moi dans la vie pour qu’elle pût m’être quelque chose… et j’eus bientôt répondu naturellement, et sans intention d’aucune sorte, par la plus complète indifférence, à son impassibilité.

Et cela ne se démentit jamais, ni de son côté ni du mien. Il n’y eut entre nous que la politesse la plus froide, la plus sobre de paroles. Elle n’était pour moi qu’une image qu’à peine je voyais ; et moi, pour elle, qu’est-ce que j’étais ?… À table, – nous ne nous rencontrions jamais que là, – elle regardait plus le bouchon de la carafe ou le sucrier que ma personne… Ce qu’elle y disait, très correct, toujours fort bien dit, mais insignifiant, ne me donnait aucune clé du caractère qu’elle pouvait avoir. Et puis, d’ailleurs, que m’importait ?… J’aurais passé toute ma vie sans songer seulement à regarder dans cette calme et insolente fille, à l’air si déplacé d’Infante… Pour cela, il fallait la circonstance que je m’en vais vous dire, et qui m’atteignit comme la foudre, comme la foudre qui tombe, sans qu’il ait tonné !

Un soir, il y avait à peu près un mois que Mlle Alberte était revenue à la maison, et nous nous mettions à table pour souper. Je l’avais à côté de moi, et je faisais si peu d’attention à elle que je n’avais pas encore pris garde à ce détail de tous les jours qui aurait dû me frapper : qu’elle fût à table auprès de moi au lieu d’être entre sa mère et son père, quand, au moment où je dépliais ma serviette sur mes genoux… non, jamais je ne pourrai vous donner l’idée de cette sensation et de cet étonnement ! je sentis une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je crus rêver… ou plutôt je ne crus rien du tout… Je n’eus que l’incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait chercher la mienne jusque sous ma serviette ! Et ce fut inouï autant qu’inattendu ! Tout mon sang, allumé sous cette prise, se précipita de mon cœur dans cette main, comme soutiré par elle, puis remonta furieusement, comme chassé par une pompe, dans mon cœur ! Je vis bleu… mes oreilles tintèrent. Je dus devenir d’une pâleur affreuse. Je crus que j’allais m’évanouir… que j’allais me dissoudre dans l’indicible volupté causée par la chair tassée de cette main, un peu grande, et forte comme celle d’un jeune garçon, qui s’était fermée sur la mienne. – Et, comme, vous le savez, dans ce premier âge de la vie, la volupté a son épouvante, je fis un mouvement pour retirer ma main de cette folle main qui l’avait saisie, mais qui, me la serrant alors avec l’ascendant du plaisir qu’elle avait conscience de me verser, la garda d’autorité, vaincue comme ma volonté, et dans l’enveloppement le plus chaud, délicieusement étouffée… Il y a trente-cinq ans de cela, et vous me ferez bien l’honneur de croire que ma main s’est un peu blasée sur l’étreinte de la main des femmes ; mais j’ai encore là, quand j’y pense, l’impression de celle-ci étreignant la mienne avec un despotisme si insensément passionné ! En proie aux mille frissonnements que cette enveloppante main dardait à mon corps tout entier, je craignais de trahir ce que j’éprouvais devant ce père et cette mère, dont la fille, sous leurs yeux, osait… Honteux pourtant d’être moins homme que cette fille hardie qui s’exposait à se perdre, et dont un incroyable sang-froid couvrait l’égarement, je mordis ma lèvre au sang dans un effort surhumain, pour arrêter le tremblement du désir, qui pouvait tout révéler à ces pauvres gens sans défiance, et c’est alors que mes yeux cherchèrent l’autre de ces deux mains que je n’avais jamais remarquées, et qui, dans ce périlleux moment, tournait froidement le bouton d’une lampe qu’on venait de mettre sur la table, car le jour commençait de tomber… Je la regardai… C’était donc là la sœur de cette main que je sentais pénétrant la mienne, comme un foyer d’où rayonnaient et s’étendaient le long de mes veines d’immenses lames de feu ! Cette main, un peu épaisse, mais aux doigts longs et bien tournés, au bout desquels la lumière de la lampe, qui tombait d’aplomb sur elle, allumait des transparences roses, ne tremblait pas et faisait son petit travail d’arrangement de la lampe, pour la faire aller, avec une fermeté, une aisance et une gracieuse langueur de mouvement incomparables ! Cependant nous ne pouvions pas rester ainsi… Nous avions besoin de nos mains pour dîner… Celle de Mlle Alberte quitta donc la mienne ; mais au moment où elle la quitta, son pied, aussi expressif que sa main, s’appuya avec le même aplomb, la même passion, la même souveraineté, sur mon pied, et y resta tout le temps que dura ce dîner trop court, lequel me donna la sensation d’un de ces bains insupportablement brûlants d’abord, mais auxquels on s’accoutume, et dans lesquels on finit par se trouver si bien, qu’on croirait volontiers qu’un jour les damnés pourraient se trouver fraîchement et suavement dans les brasiers de leur enfer, comme les poissons dans leur eau !… Je vous laisse à penser si je dînai ce jour-là, et si je me mêlai beaucoup aux menus propos de mes honnêtes hôtes, qui ne se doutaient pas, dans leur placidité, du drame mystérieux et terrible qui se jouait alors sous la table. Ils ne s’aperçurent de rien ; mais ils pouvaient s’apercevoir de quelque chose, et positivement je m’inquiétais pour eux… pour eux, bien plus que pour moi et pour elle. J’avais l’honnêteté et la commisération de mes dix-sept ans… Je me disais : » Est-elle effrontée ? Est-elle folle ? » Et je la regardais du coin de l’œil, cette folle qui ne perdait pas une seule fois, durant le dîner, son air de Princesse en cérémonie, et dont le visage resta aussi calme que si son pied n’avait pas dit et fait toutes les folies que peut dire et faire un pied, – sur le mien ! J’avoue que j’étais encore plus surpris de son aplomb que de sa folie. J’avais beaucoup lu de ces livres légers où la femme n’est pas ménagée. J’avais reçu une éducation d’école militaire. Utopiquement du moins, j’étais le Lovelace de fatuité que sont plus ou moins tous les très jeunes gens qui se croient de jolis garçons, et qui ont pâturé des bottes de baisers derrière les portes et dans les escaliers, sur les lèvres des femmes de chambre de leurs mères. Mais ceci déconcertait mon petit aplomb de Lovelace de dix-sept ans. Ceci me paraissait plus fort que ce que j’avais lu, que tout ce que j’avais entendu dire sur le naturel dans le mensonge attribué aux femmes, – sur la force de masque qu’elles peuvent mettre à leurs plus violentes ou leurs plus profondes émotions. Songez donc ! elle avait dix-huit ans ! Les avait-elle même ?… Elle sortait d’une pension que je n’avais aucune raison pour suspecter, avec la moralité et la piété de la mère qui l’avait choisie pour son enfant. Cette absence de tout embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette domination aisée sur soi-même en faisant les choses les plus imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez laquelle pas un geste, pas un regard n’avait prévenu l’homme auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout cela me montait au cerveau et apparaissait nettement à mon esprit, malgré le bouleversement de mes sensations… Mais ni dans ce moment, ni plus tard, je ne m’arrêtai à philosopher là-dessus. Je ne me donnai pas d’horreur factice pour la conduite de cette fille d’une si effrayante précocité dans le mal. D’ailleurs, ce n’est pas à l’âge que j’avais, ni même beaucoup plus tard, qu’on croit dépravée la femme qui – au premier coup d’œil – se jette à vous ! On est presque disposé à trouver cela tout simple, au contraire, et si on dit : « La pauvre femme ! » c’est déjà beaucoup de modestie que cette pitié ! Enfin, si j’étais timide, je ne voulais pas être un niais ! La grande raison française pour faire sans remords tout ce qu’il y a de pis. Je savais, certes, à n’en pas douter, que ce que cette fille éprouvait pour moi n’était pas de l’amour. L’amour ne procède pas avec cette impudeur et cette impudence, et je savais parfaitement aussi que ce qu’elle me faisait éprouver n’en était pas non plus. Mais, amour ou non… ce que c’était, je le voulais !… Quand je me levai de table, j’étais résolu… La main de cette Alberte, à laquelle je ne pensais pas une minute avant qu’elle eût saisi la mienne, m’avait laissé, jusqu’au fond de mon être, le désir de m’enlacer tout entier à elle tout entière, comme sa main s’était enlacée à ma main !

« Je montai chez moi comme un fou, et quand je me fus un peu froidi par la réflexion, je me demandai ce que j’allais faire pour nouer bel et bien une intrigue, comme on dit en province, avec une fille si diaboliquement provocante. Je savais à peu près – comme un homme qui n’a pas cherché à le savoir mieux – qu’elle ne quittait jamais sa mère ; – qu’elle travaillait habituellement près d’elle, à la même chiffonnière, dans l’embrasure de cette salle à manger, qui leur servait de salon ; – qu’elle n’avait pas d’amie en ville qui vînt la voir, et qu’elle ne sortait guère que pour aller le dimanche à la messe et aux vêpres avec ses parents. Hein ? ce n’était pas encourageant, tout cela !… Je commençais à me repentir de n’avoir pas un peu plus vécu avec ces deux bonnes gens que j’avais traités sans hauteur, mais avec la politesse détachée et parfois distraite qu’on a pour ceux qui ne sont que d’un intérêt très secondaire dans la vie ; mais je me dis que je ne pouvais modifier mes relations avec eux, sans m’exposer à leur révéler ou à leur faire soupçonner ce que je voulais leur cacher… Je n’avais, pour parler secrètement à Mlle Alberte, que les rencontres sur l’escalier quand je montais à ma chambre ou que j’en descendais ; mais, sur l’escalier, on pouvait nous voir et nous entendre… La seule ressource à ma portée, dans cette maison si bien réglée et si étroite, où tout le monde se touchait du coude, était d’écrire ; et puisque la main de cette fille hardie savait si bien chercher la mienne par-dessous la table, cette main ne ferait sans doute pas beaucoup de cérémonies pour prendre le billet que je lui donnerais, et je l’écrivis. Ce fut le billet de la circonstance, le billet suppliant, impérieux et enivré, d’un homme qui a déjà bu une première gorgée de bonheur et qui en demande une seconde… Seulement, pour le remettre, il fallait attendre le dîner du lendemain, et cela me parut long ; mais enfin il arriva, ce dîner ! L’attisante main, dont je sentais le contact sur ma main depuis vingt-quatre heures, ne manqua pas de revenir chercher la mienne, comme la veille, par-dessous la table. Mlle Alberte sentit mon billet et le prit très bien, comme je l’avais prévu. Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’avec cet air d’Infante qui défiait tout par sa hauteur d’indifférence, elle le plongea dans le cœur de son corsage, où elle releva une dentelle repliée, d’un petit mouvement sec, et tout cela avec un naturel et une telle prestesse, que sa mère qui, les yeux baissés sur ce qu’elle faisait, servait le potage, ne s’aperçut de rien, et que son imbécile de père, qui lurait toujours quelque chose en pensant à son violon, quand il n’en jouait pas, n’y vit que du feu. »

– Nous n’y voyons jamais que cela, capitaine ! – interrompis-je gaîment, car son histoire me faisait l’effet de tourner un peu vite à une leste aventure de garnison ; mais je ne me doutais pas de ce qui allait suivre ! – Tenez ! pas plus tard que quelques jours, il y avait à l’Opéra, dans une loge à côté de la mienne, une femme probablement dans le genre de votre demoiselle Alberte. Elle avait plus de dix-huit ans, par exemple ; mais je vous donne ma parole d’honneur que j’ai vu rarement de femme plus majestueuse de décence. Pendant qu’a duré toute la pièce, elle est restée assise et immobile comme sur une base de granit. Elle ne s’est retournée ni à droite, ni à gauche, une seule fois ; mais sans doute elle y voyait par les épaules, qu’elle avait très nues et très belles, car il y avait aussi, et dans ma loge à moi, par conséquent derrière nous deux, un jeune homme qui paraissait aussi indifférent qu’elle à tout ce qui n’était pas l’opéra qu’on jouait en ce moment. Je puis certifier que ce jeune homme n’a pas fait une seule des simagrées ordinaires que les hommes font aux femmes dans les endroits publics, et qu’on peut appeler des déclarations à distance. Seulement quand la pièce a été finie et que, dans l’espèce de tumulte général des loges qui se vident, la dame s’est levée, droite, dans sa loge, pour agrafer son burnous, je l’ai entendue dire à son mari, de la voix la plus conjugalement impérieuse et la plus claire : « Henri !, ramassez mon capuchon ! » et alors, par-dessus le dos de Henri, qui s’est précipité la tête en bas, elle a étendu le bras et la main et pris un billet du jeune homme, aussi simplement qu’elle eût pris des mains de son mari son éventail ou son bouquet. Lui s’était relevé, le pauvre homme ! tenant le capuchon – un capuchon de satin ponceau, mais moins ponceau que son visage, et qu’il avait, au risque d’une apoplexie, repêché sous les petits bancs, comme il avait pu… Ma foi ! après avoir vu cela, je m’en suis allé, pensant qu’au lieu de le rendre à sa femme, il aurait pu tout aussi bien le garder pour lui, ce capuchon, afin de cacher sur sa tête ce qui, tout à coup, venait d’y pousser !

– Votre histoire est bonne, – dit le vicomte de Brassard assez froidement ; – dans un autre moment ; peut-être en aurait-il joui davantage ; mais laissez-moi vous achever la mienne. J’avoue qu’avec une pareille fille, je ne fus pas inquiet deux minutes de la destinée de mon billet. Elle avait beau être pendue à la ceinture de sa mère, elle trouverait bien le moyen de me lire et de me répondre. Je comptais même, pour tout un avenir de conversation par écrit, sur cette petite poste de par-dessous la table que nous venions d’inaugurer, lorsque le lendemain, quand j’entrai dans la salle à manger avec la certitude, très caressée au fond de ma personne, d’avoir séance tenante une réponse très catégorique à mon billet de la veille, je crus avoir la berlue en voyant que le couvert avait été changé, et que Mlle Alberte était placée là où elle aurait dû toujours être, entre son père et sa mère… Et pourquoi ce changement ?… Que s’était-il donc passé que je ne savais pas ?… Le père ou la mère s’étaient-ils doutés de quelque chose ? J’avais Mlle Alberte en face de moi, et je la regardais avec cette intention fixe qui veut être comprise. Il y avait vingt-cinq points d’interrogation dans mes yeux ; mais les siens étaient aussi calmes, aussi muets, aussi indifférents qu’à l’ordinaire. Ils me regardaient comme s’ils ne me voyaient pas. Je n’ai jamais vu regards plus impatientants que ces longs regards tranquilles qui tombaient sur vous comme sur une chose. Je bouillais de curiosité, de contrariété, d’inquiétude, d’un tas de sentiments agités et déçus… et je ne comprenais pas comment cette femme, si sûre d’elle-même qu’on pouvait croire qu’au lieu de nerfs elle eût sous sa peau fine presque autant de muscles que moi, semblât ne pas oser me faire un signe d’intelligence qui m’avertît, – qui me fît penser, – qui me dît, si vite que ce pût être, que nous nous entendions, – que nous étions connivents et complices dans le même mystère, que ce fût de l’amour, que ce ne fût pas même de l’amour !… C’était à se demander si vraiment c’était bien la femme de la main et du pied sous la table, du billet pris et glissé la veille, si naturellement, dans son corsage, devant ses parents, comme si elle y eût glissé une fleur ! Elle en avait tant fait qu’elle ne devait pas être embarrassée de m’envoyer un regard. Mais non ! Je n’eus rien. Le dîner passa tout entier sans ce regard que je guettais, que j’attendais, que je voulais allumer au mien, et qui ne s’alluma pas ! « Elle aura trouvé quelque moyen de me répondre », me disais-je en sortant de table et en remontant dans ma chambre, ne pensant pas qu’une telle personne pût reculer, après s’être si incroyablement avancée ; – n’admettant pas qu’elle pût rien craindre et rien ménager, quand il s’agissait de ses fantaisies, et parbleu ! franchement, ne pouvant pas croire qu’elle n’en eût au moins une pour moi !

« Si ses parents n’ont pas de soupçon, – me disais-je encore, – si c’est le hasard qui a fait ce changement de couvert à table, demain je me retrouverai auprès d’elle… » Mais le lendemain, ni les autres jours, je ne fus placé auprès de Mlle Alberte, qui continua d’avoir la même incompréhensible physionomie et le même incroyable ton dégagé pour dire les riens et les choses communes qu’on avait l’habitude de dire à cette table de petits bourgeois. Vous devinez bien que je l’observais comme un homme intéressé à la chose. Elle avait l’air aussi peu contrarié que possible, quand je l’étais horriblement, moi ! quand je l’étais jusqu’à la colère, – une colère à me fendre en deux et qu’il fallait cacher ! Et cet air, qu’elle ne perdait jamais, me mettait encore plus loin d’elle que ce tour de table interposé entre nous ! J’étais si violemment exaspéré, que je finissais par ne plus craindre de la compromettre en la regardant, en lui appuyant sur ses grands yeux impénétrables, et qui restaient glacés, la pesanteur menaçante et enflammée des miens ! Était-ce un manège que sa conduite ? Était-ce coquetterie ? N’était-ce qu’un caprice après un autre caprice,… ou simplement stupidité ? J’ai connu, depuis, de ces femmes tout d’abord soulèvement de sens, puis après, tout stupidité ! « Si on savait le moment ! » disait Ninon. Le moment de Ninon était-il déjà passé ? Cependant, j’attendais toujours… quoi ? un mot, un signe, un rien risqué, à voix basse, en se levant de table dans le bruit des chaises qu’on dérange, et comme cela ne venait pas, je me jetais aux idées folles, à tout ce qu’il y avait au monde de plus absurde. Je me fourrai dans la tête qu’avec toutes les impossibilités dont nous étions entourés au logis, elle m’écrirait par la poste ; – qu’elle serait assez fine, quand elle sortirait avec sa mère, pour glisser un billet dans la boîte aux lettres, et, sous l’empire de cette idée, je me mangeais le sang régulièrement deux fois par jour, une heure avant que le facteur passât par la maison… Dans cette heure-là je disais dix fois à la vieille Olive, d’une voix étranglée : « Y a-t-il des lettres pour moi, Olive ? » laquelle me répondait imperturbablement toujours : « Non, Monsieur, il n’y en a pas. » Ah ! l’agacement finit par être trop aigu ! Le désir trompé devint de la haine. Je me mis à haïr cette Alberte, et, par haine de désir trompé, à expliquer sa conduite avec moi par les motifs qui pouvaient le plus me la faire mépriser, car la haine a soif de mépris. Le mépris, c’est son nectar, à la haine ! « Coquine lâche, qui a peur d’une lettre ! » me disais-je. Vous le voyez, j’en venais aux gros mots. Je l’insultais dans ma pensée, ne croyant pas en l’insultant la calomnier. Je m’efforçai même de ne plus penser à elle que je criblais des épithètes les plus militaires, quand j’en parlais à Louis de Meung, car je lui en parlais ! car l’outrance où elle m’avait jeté avait éteint en moi toute espèce de chevalerie, – et j’avais raconté toute mon aventure à mon brave Louis, qui s’était tirebouchonné sa longue moustache blonde en m’écoutant, et qui m’avait dit, sans se gêner, car nous n’étions pas des moralistes dans le 27e :

– Fais comme moi ! Un clou chasse l’autre. Prends pour maîtresse une petite cousette de la ville, et ne pense plus à cette sacrée fille-là !

« Mais je ne suivis point le conseil de Louis. Pour cela, j’étais trop piqué au jeu. Si elle avait su que je prenais une maîtresse, j’en aurais peut-être pris une pour lui fouetter le cœur ou la vanité par la jalousie. Mais elle ne le saurait pas. Comment pourrait-elle le savoir ?… En amenant, si je l’avais fait, une maîtresse chez moi, comme Louis, à son hôtel de la Poste, c’était rompre avec les bonnes gens chez qui j’habitais, et qui m’auraient immédiatement prié d’aller chercher un autre logement que le leur ; et je ne voulais pas renoncer, si je ne pouvais avoir que cela, à la possibilité de retrouver la main ou le pied de cette damnante Alberte qui après ce qu’elle avait osé, restait toujours la grande Mademoiselle Impassible.

– Dis plutôt impossible ! » – disait Louis, qui se moquait de moi.

« Un mois tout entier se passa, et malgré mes résolutions de me montrer aussi oublieux qu’Alberte et aussi indifférent qu’elle, d’opposer marbre à marbre et froideur à froideur, je ne vécus plus que de la vie tendue de l’affût, – de l’affût que je déteste, même à la chasse ! Oui, Monsieur, ce ne fut plus qu’affût perpétuel dans mes journées ! Affût quand je descendais à dîner, et que j’espérais la trouver seule dans la salle à manger comme la première fois ! Affût au dîner, où mon regard ajustait de face ou de côté le sien qu’il rencontrait net et infernalement calme et qui n’évitait pas plus le mien qu’il n’y répondait ! Affût après le dîner, car je restais maintenant un peu après dîner voir ces dames reprendre leur ouvrage, dans leur embrasure de croisée, guettant si elle ne laisserait pas tomber quelque chose, son dé, ses ciseaux, un chiffon, que je pourrais ramasser, et en les lui rendant toucher sa main, – cette main que j’avais maintenant à travers la cervelle ! Affût chez moi, quand j’étais remonté dans ma chambre, y croyant toujours entendre le long du corridor ce pied qui avait piétiné sur le mien, avec une volonté si absolue. Affût jusque dans l’escalier, où je croyais pouvoir la rencontrer, et où la vieille Olive me surprit un jour, à ma grande confusion, en sentinelle ! Affût à ma fenêtre – cette fenêtre que vous voyez – où je me plantais quand elle devait sortir avec sa mère, et d’où je ne bougeais pas avant qu’elle fût rentrée, mais tout cela aussi vainement que le reste ! Lorsqu’elle sortait, tortillée dans son châle de jeune fille, – un châle à raies rouges et blanches : je n’ai rien oublié ! semé de fleurs noires et jaunes sur les deux raies, elle ne retournait pas son torse insolent une seule fois, et lorsqu’elle rentrait, toujours aux côtés de sa mère, elle ne levait ni la tête ni les yeux vers la fenêtre où je l’attendais ! Tels étaient les misérables exercices auxquels elle m’avait condamné ! Certes, je sais bien que les femmes nous font tous plus ou moins valeter, mais dans ces proportions-là ! ! Le vieux fat qui devrait être mort en moi s’en révolte encore ! Ah ! je ne pensais plus au bonheur de mon uniforme ! Quand j’avais fait le service de la journée, – après l’exercice ou la revue, – je rentrais vite, mais non plus pour lire des piles de mémoires ou de romans, mes seules lectures dans ce temps-là. Je n’allais plus chez Louis de Meung. Je ne touchais plus à mes fleurets. Je n’avais pas la ressource du tabac qui engourdit l’activité quand elle vous dévore, et que vous avez, vous autres jeunes gens qui m’avez suivi dans la vie ! On ne fumait pas alors au 27e, si ce n’est entre soldats, au corps de garde, quand on jouait la partie de brisque sur le tambour… Je restais donc oisif de corps, à me ronger… je ne sais pas si c’était le cœur, sur ce canapé qui ne me faisait plus le bon froid que j’aimais dans ces six pieds carrés de chambre, où je m’agitais comme un lionceau dans sa cage, quand il sent la chair fraîche à côté.

« Et si c’était ainsi le jour, c’était aussi de même une grande partie de la nuit. Je me couchais tard. Je ne dormais plus. Elle me tenait éveillé, cette Alberte d’enfer, qui me l’avait allumé dans les veines, puis qui s’était éloignée comme l’incendiaire qui ne retourne pas même la tête pour voir son feu flamber derrière lui ! Je baissais, comme le voilà, ce soir », – ici le vicomte passa son gant sur la glace de la voiture placée devant lui, pour essuyer la vapeur qui commençait d’y perler, « – ce même rideau cramoisi, à cette même fenêtre, qui n’avait pas plus de persiennes qu’elle n’en a maintenant, afin que les voisins, plus curieux en province qu’ailleurs, ne dévisageassent pas le fond de ma chambre. C’était une chambre de ce temps-là, – une chambre de l’Empire, parquetée en point de Hongrie, sans tapis, où le bronze plaquait partout le merisier, d’abord en tête de sphinx aux quatre coins du lit, et en pattes de lion sous ses quatre pieds, puis, sur tous les tiroirs de la commode et du secrétaire, en camées de faces de lion, avec des anneaux de cuivre pendant de leurs gueules verdâtres, et par lesquels on les tirait quand on voulait les ouvrir. Une table carrée, d’un merisier plus rosâtre que le reste de l’ameublement, à dessus de marbre gris, grillagée de cuivre, était en face du lit, contre le mur, entre la fenêtre et la porte d’un grand cabinet de toilette ; et, vis-à-vis de la cheminée, le grand canapé de maroquin bleu dont je vous ai déjà tant parlé… À tous les angles de cette chambre d’une grande élévation et d’un large espace, il y avait des encoignures en faux laque de Chine, et sur l’une d’elles on voyait, mystérieux et blanc, dans le noir du coin, un vieux buste de Niobé d’après l’antique, qui étonnait là, chez ces bourgeois vulgaires. Mais est-ce que cette incompréhensible Alberte n’étonnait pas bien plus ? Les murs lambrissés, et peints à l’huile, d’un blanc jaune, n’avaient ni tableaux, ni gravures. J’y avais seulement mis mes armes, couchées sur de longues pattes-fiches en cuivre doré. Quand j’avais loué cette grande calebasse d’appartement, – comme disait élégamment le lieutenant Louis de Meung, qui ne poétisait pas les choses, – j’avais fait placer au milieu une grande table ronde que je couvrais de cartes militaires, de livres et de papiers : c’était mon bureau. J’y écrivais quand j’avais à écrire… Eh bien ! un soir, ou plutôt une nuit, j’avais roulé le canapé auprès de cette grande table, et j’y dessinais à la lampe, non pas pour me distraire de l’unique pensée qui me submergeait depuis un mois, mais pour m’y plonger davantage, car c’était la tête de cette énigmatique Alberte que je dessinais, c’était le visage de cette diablesse de femme dont j’étais possédé, comme les dévots disent qu’on l’est du diable. Il était tard. La rue, – où passaient chaque nuit deux diligences en sens inverse, – comme aujourd’hui, – l’une à minuit trois quarts et l’autre à deux heures et demie du matin, et qui toutes deux s’arrêtaient à l’hôtel de la Poste pour relayer, – la rue était silencieuse comme le fond d’un puits. J’aurais entendu voler une mouche ; mais si, par hasard, il y en avait une dans ma chambre, elle devait dormir dans quelque coin de vitre ou dans un des plis cannelés de ce rideau, d’une forte étoffe de soie croisée, que j’avais ôté de sa patère et qui tombait devant la fenêtre, perpendiculaire et immobile. Le seul bruit qu’il y eût alors autour de moi, dans ce profond et complet silence, c’était moi qui le faisais avec mon crayon et mon estompe. Oui, c’était elle que je dessinais, et Dieu sait avec quelle caresse de main et quelle préoccupation enflammée ! Tout à coup, sans aucun bruit de serrure qui m’aurait averti, ma porte s’entr’ouvrit en flûtant ce son des portes dont les gonds sont secs, et resta à moitié entrebâillée, comme si elle avait eu peur du son qu’elle avait jeté ! Je relevai les yeux, croyant avoir mal fermé cette porte qui, d’elle-même, inopinément, s’ouvrait en filant ce son plaintif, capable de faire tressaillir dans la nuit ceux qui veillent et de réveiller ceux qui dorment. Je me levai de ma table pour aller la fermer ; mais la porte entr’ouverte s’ouvrit plus grande et très doucement toujours, mais en recommençant le son aigu qui traîna comme un gémissement dans la maison silencieuse, et je vis, quand elle se fut ouverte de toute sa grandeur, Alberte ! – Alberte qui, malgré les précautions d’une peur qui devait être immense, n’avait pu empêcher cette porte maudite de crier !

« Ah ! tonnerre de Dieu ! ils parlent de visions, ceux qui y croient ; mais la vision la plus surnaturelle ne m’aurait pas donné la surprise, l’espèce de coup au cœur que je ressentis et qui se répéta en palpitations insensées, quand je vis venir à moi, – de cette porte ouverte, – Alberte, effrayée au bruit que cette porte venait de faire en s’ouvrant, et qui allait recommencer encore, si elle la fermait ! Rappelez-vous toujours que je n’avais pas dix-huit ans ! Elle vit peut-être ma terreur à la sienne : elle réprima, par un geste énergique, le cri de surprise qui pouvait m’échapper, – qui me serait certainement échappé sans ce geste, – et elle referma la porte, non plus lentement, puisque cette lenteur l’avait fait crier, mais rapidement, pour éviter ce cri des gonds, – qu’elle n’évita pas, et qui recommença plus net, plus franc, d’une seule venue et suraigu ; – et, la porte fermée et l’oreille contre, elle écouta si un autre bruit, qui aurait été plus inquiétant et plus terrible, ne répondait pas à celui-là… Je crus la voir chanceler… Je m’élançai, et je l’eus bientôt dans les bras.

– Mais elle va bien, votre Alberte, – dis-je au capitaine.

– Vous croyez peut-être, – reprit-il, comme s’il n’avait pas entendu ma moqueuse observation, – qu’elle y tomba, dans mes bras, d’effroi, de passion, de tête perdue, comme une fille poursuivie ou qu’on peut poursuivre, – qui ne sait plus ce qu’elle fait quand elle fait la dernière des folies, quand elle s’abandonne à ce démon que les femmes ont toutes – dit-on – quelque part, et qui serait le maître toujours, s’il n’y en avait pas deux autres aussi en elles, – la Lâcheté et la Honte, – pour contrarier celui-là ! Eh bien, non, ce n’était pas cela ! Si vous le croyiez, vous vous tromperiez… Elle n’avait rien de ces peurs vulgaires et osées… Ce fut bien plus elle qui me prit dans ses bras que je ne la pris dans les miens… Son premier mouvement avait été de se jeter le front contre ma poitrine, mais elle le releva et me regarda, les yeux tout grands, – des yeux immenses ! – comme pour voir si c’était bien moi qu’elle tenait ainsi dans ses bras ! Elle était horriblement pâle, et comme je ne l’avais jamais vue pâle ; mais ses traits de Princesse n’avaient pas bougé. Ils avaient toujours l’immobilité et la fermeté d’une médaille. Seulement, sur sa bouche aux lèvres légèrement bombées errait je ne sais quel égarement, qui n’était pas celui de la passion heureuse ou qui va l’être tout à l’heure ! Et cet égarement avait quelque chose de si sombre dans un pareil moment, que, pour ne pas le voir, je plantai sur ces belles lèvres rouges et érectiles le robuste et foudroyant baiser du désir triomphant et roi ! La bouche s’entr’ouvrit… mais les yeux noirs, à la noirceur profonde, et dont les longues paupières touchaient presque alors mes paupières, ne se fermèrent point, – ne palpitèrent même pas ; – mais tout au fond, comme sur sa bouche, je vis passer de la démence ! Agrafée dans ce baiser de feu et comme enlevée par les lèvres qui pénétraient les siennes, aspirée par l’haleine qui la respirait, je la portai, toujours collée à moi, sur ce canapé de maroquin bleu, – mon gril de saint Laurent, depuis un mois que je m’y roulais en pensant à elle, – et dont le maroquin se mit voluptueusement à craquer sous son dos nu, car elle était à moitié nue. Elle sortait de son lit, et, pour venir, elle avait… le croirez-vous ? été obligée de traverser la chambre où son père et sa mère dormaient ! Elle l’avait traversée à tâtons, les mains en avant, pour ne pas se choquer à quelque meuble qui aurait retenti de son choc et qui eût pu les réveiller.

– Ah ! – fis-je, – on n’est pas plus brave à la tranchée. Elle était digne d’être la maîtresse d’un soldat !

– Et elle le fut dès cette première nuit-là, reprit le vicomte. – Elle le fut aussi violente que moi, et je vous jure que je l’étais ! Mais c’est égal… voici la revanche ! Elle ni moi ne pûmes oublier, dans les plus vifs de nos transports, l’épouvantable situation qu’elle nous faisait à tous les deux. Au sein de ce bonheur qu’elle venait chercher et m’offrir, elle était alors comme stupéfiée de l’acte qu’elle accomplissait d’une volonté pourtant si ferme, avec un acharnement si obstiné. Je ne m’en étonnai pas. Je l’étais bien, moi, stupéfié ! J’avais bien, sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable anxiété dans le cœur, pendant qu’elle me pressait à m’étouffer sur le sien. J’écoutais, à travers ses soupirs, à travers ses baisers, à travers le terrifiant silence qui pesait sur cette maison endormie et confiante, une chose horrible : c’est si sa mère ne s’éveillait pas, si son père ne se levait pas ! Et jusque par-dessus son épaule, je regardais derrière elle si cette porte, dont elle n’avait pas ôté la clé, par peur du bruit qu’elle pouvait faire, n’allait pas s’ouvrir de nouveau et me montrer, pâles et indignées, ces deux têtes de Méduse, ces deux vieillards, que nous trompions avec une lâcheté si hardie, surgir tout à coup dans la nuit, images de l’hospitalité violée et de la Justice ! Jusqu’à ces voluptueux craquements du maroquin bleu, qui m’avaient sonné la diane de l’Amour, me faisaient tressaillir d’épouvante… Mon cœur battait contre le sien, qui semblait me répercuter ses battements… C’était enivrant et dégrisant tout à la fois, mais c’était terrible ! Je me fis à tout cela plus tard. À force de renouveler impunément cette imprudence sans nom, je devins tranquille dans cette imprudence. À force de vivre dans ce danger d’être surpris, je me blasai. Je n’y pensai plus. Je ne pensai plus qu’à être heureux. Dès cette première nuit formidable, qui aurait dû l’épouvanter des autres, elle avait décidé qu’elle viendrait chez moi de deux nuits en deux nuits, puisque je ne pouvais aller chez elle, – sa chambre de jeune fille n’ayant d’autre issue que dans l’appartement de ses parents, – et elle y vint régulièrement toutes les deux nuits ; mais jamais elle ne perdit la sensation, – la stupeur de la première fois ! Le temps ne produisit pas sur elle l’effet qu’il produisit sur moi. Elle ne se bronza pas au danger, affronté chaque nuit. Toujours elle restait, et jusque sur mon cœur, silencieuse, me parlant à peine avec la voix, car, d’ailleurs, vous vous doutez bien qu’elle était éloquente ; et lorsque plus tard le calme me prit, moi, à force de danger affronté et de réussite, et que je lui parlai, comme on parle à sa maîtresse, de ce qu’il y avait déjà de passé entre nous, – de cette froideur inexplicable et démentie, puisque je la tenais dans mes bras, et qui avait succédé à ses premières audaces ; quand je lui adressai enfin tous ces pourquoi insatiables de l’amour, qui n’est peut-être au fond qu’une curiosité, elle ne me répondit jamais que par de longues étreintes. Sa bouche triste demeurait muette de tout… excepté de baisers ! Il y a des femmes qui vous disent : « Je me perds pour vous » ; il y en a d’autres qui vous disent : « Tu vas bien me mépriser » ; et ce sont là des manières différentes d’exprimer la fatalité de l’amour. Mais elle, non ! Elle ne disait mot… Chose étrange ! Plus étrange personne ! Elle me produisait l’effet d’un épais et dur couvercle de marbre qui brûlait, chauffé par en dessous… Je croyais qu’il arriverait un moment où le marbre se fendrait enfin sous la chaleur brûlante, mais le marbre ne perdit jamais sa rigide densité. Les nuits qu’elle venait, elle n’avait ni plus d’abandon, ni plus de paroles, et, je me permettrai ce mot ecclésiastique, elle fut toujours aussi difficile à confesser que la première nuit qu’elle était venue. Je n’en tirai pas davantage… Tout au plus un monosyllabe arraché, d’obsession, à ces belles lèvres dont je raffolais d’autant plus que je les avais vues plus froides et plus indifférentes pendant la journée, et, encore, un monosyllabe qui ne faisait pas grande lumière sur la nature de cette fille, qui me paraissait plus sphinx, à elle seule, que tous les Sphinx dont l’image se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire.

– Mais, capitaine, interrompis-je encore, – il y eut pourtant une fin à tout cela ? Vous êtes un homme fort, et tous les Sphinx sont des animaux fabuleux. Il n’y en a point dans la vie, et vous finîtes bien par trouver, que diable ! ce qu’elle avait dans son giron, cette commère-là !

– Une fin ! Oui, il y eut une fin, – fit le vicomte de Brassard en baissant brusquement la vitre du coupé, comme si la respiration avait manqué à sa monumentale poitrine et qu’il eût besoin d’air pour achever ce qu’il avait à raconter. – Mais le giron, comme vous dites, de cette singulière fille n’en fut pas plus ouvert pour cela. Notre amour, notre relation, notre intrigue, – appelez cela comme vous voudrez, – nous donna, ou plutôt me donna, à moi, des sensations que je ne crois pas avoir éprouvées jamais depuis avec des femmes plus aimées que cette Alberte, qui ne m’aimait peut-être pas, que je n’aimais peut-être pas ! ! Je n’ai jamais bien compris ce que j’avais pour elle et ce qu’elle avait pour moi, et cela dura plus de six mois ! Pendant ces six mois, tout ce que je compris, ce fut un genre de bonheur dont on n’a pas l’idée dans la jeunesse. Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris la jouissance du mystère dans la complicité, qui, même sans l’espérance de réussir, ferait encore des conspirateurs incorrigibles. Alberte, à la table de ses parents comme partout, était toujours la Madame Infante qui m’avait tant frappé le premier jour que je l’avais vue. Son front néronien, sous ses cheveux bleus à force d’être noirs, qui bouclaient durement et touchaient ses sourcils, ne laissaient rien passer de la nuit coupable, qui n’y étendait aucune rougeur. Et moi qui essayais d’être aussi impénétrable qu’elle, mais qui, j’en suis sûr, aurais dû me trahir dix fois si j’avais eu affaire à des observateurs, je me rassasiais orgueilleusement et presque sensuellement, dans le plus profond de mon être, de l’idée que toute cette superbe indifférence était bien à moi et qu’elle avait pour moi toutes les bassesses de la passion, si la passion pouvait jamais être basse ! Nul que nous sur la terre ne savait cela… et c’était délicieux, cette pensée ! Personne, pas même mon ami, Louis de Meung, avec lequel j’étais discret depuis que j’étais heureux ! Il avait tout deviné, sans doute, puisqu’il était aussi discret que moi. Il ne m’interrogeait pas. J’avais repris avec lui, sans effort, mes habitudes d’intimité, les promenades sur le Cours, en grande ou en petite tenue, l’impériale, l’escrime et le punch ! Pardieu ! quand on sait que le bonheur viendra, sous la forme d’une belle jeune fille qui a comme une rage de dents dans le cœur, vous visiter régulièrement d’une nuit l’autre, à la même heure, cela simplifie joliment les jours !

« – Mais ils dormaient donc comme les Sept Dormants, les parents de cette Alberte ? – fis-je railleusement, en coupant net les réflexions de l’ancien dandy par une plaisanterie, et pour ne pas paraître trop pris par son histoire, qui me prenait, car, avec les dandys, on n’a guère que la plaisanterie pour se faire un peu respecter.

– Vous croyez donc que je cherche des effets de conteur hors de la réalité ? – dit le vicomte. – Mais je ne suis pas romancier, moi ! Quelquefois Alberte ne venait pas. La porte, dont les gonds huilés étaient moelleux comme de la ouate maintenant, ne s’ouvra

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LA MAISON TELLIER / GUY DE MAUPASSANT / GIL BLAS

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En 1892, Guy de Maupassant publiait ses écrits dans

la revue

"Gil Blas" illustrée, qui était offerte aux abonnés du quotidien du même nom.

La maison Tellier

Auteur: 

La Maison Tellier est le premier recueil de nouvelles de Guy de Maupassant, paru en 1881 chez l'éditeur Victor Havard, puis dans une édition augmentée en 1891 chez Paul Ollendorff. Dès sa parution, le succès publique et critique du recueil est considérable. La première édition du recueil connaît de nombreuses réimpressions. Le recueil original est composé des huit nouvelles suivantes : La Maison Tellier -- Sur l'eau (1876) -- Histoire d'une fille de ferme (1881) -- En famille (1881) -- Le Papa de Simon (1879) -- Une partie de campagne (1881) -- Au printemps -- La Femme de Paul -- L'édition de 1891 est augmentée d'une neuvième nouvelle, Les Tombales, publiée la même année dans Gil Blas et placée en deuxième position du recueil.

 

Extrait : Sitôt qu’elles ne furent plus seules dans le compartiment, ces dames prirent une contenance grave et se mirent à parler de choses relevées pour donner une bonne opinion d’elles. Mais à Bolbec apparut un monsieur à favoris blonds, avec des bagues et une chaîne en or, qui mit dans le filet sur sa tête plusieurs paquets enveloppés de toile cirée. Il avait un air farceur et bon enfant. Il salua, sourit et demanda avec aisance : « Ces dames changent de garnison ? » Cette question jeta dans le groupe une confusion embarrassée.

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JUDITH HENRY ET SYLVAIN CARTIGNY / LECTURE AU HAVRE / CULTURE
JUDITH HENRY LIT PATTI SMITH

JUDITH HENRY LIT PATTI SMITH

BELLE PRESENTATION POETIQUE DES TEXTES DE PATTI SMITH

  • lehavre.fr : Comment s’est construite cette lecture ?

Judith Henry : J’avais déjà fait une lecture de ce livre dans le cadre d’un festival et j’avais adoré lire les textes de Patti Smith. Ensuite, l’idée s’est imposée de le faire avec un musicien, un guitariste, ce qui est grandement approprié sur des écrits comme ceux-ci. Pour accompagner le texte, Sylvain Cartigny a retrouvé les premiers morceaux de Patti Smith, quand elle était toute jeune. La musique ajoute quelque chose à la lecture, c’est toujours plus festif et plus agréable pour les spectateurs.

  • lehavre.fr : Pourquoi Patti Smith ?

J.H. : C’est un personnage très attirant, qui plaît à un public varié, jeune comme moins jeune. Essayer de drainer un public plus jeune est très important pour une lecture. Patti Smith est une musicienne, une chanteuse. Une lecture, ça doit être festif, c’est pourquoi Patti Smith est un bon choix !

Dans son livre, la chanteuse parle des années 70 et évoque sa jeunesse un peu comme dans un journal intime. Il y a des textes assez marrants où on devine qu’elle est dans un état… anormal ! On est dans la caricature des années 70, mais c’est ce qui est sympa. Le livre est un mélange de poèmes et de récits. Pour la lecture, j’ai préféré me plonger dans les récits, beaucoup plus drôles et moins abstraits que la poésie. Et je voulais aussi dire des textes qui parlent aux gens présents.

  • lehavre.fr : Quel est votre rapport à la lecture ?

J.H. : J’ai commencé à faire des lectures il y a peu. Ça m’a plu immédiatement ! J’aime l’idée d’être seul maître à bord, de me diriger moi-même. Dans une lecture, tout repose sur le rapport que l’on crée avec les gens. J’essaie toujours de faire en sorte que ça soit très convivial, très adressé aux spectateurs, afin qu’ils se sentent concernés. Il y a une forte idée de partage : faire connaître un texte qu’on aime et le donner au public en le regardant dans les yeux.

Les Années 70 : premiers écrits, de Patti Smith, lecture musicale de Judith Henry et Sylvain Cartigny, le 8 avril à 20 h au Magic Mirrors.
Entrée libre dans la limite des places disponibles.

 

JUDITH HENRY AU MAGIC MIRROR DU HAVRE

JUDITH HENRY AU MAGIC MIRROR DU HAVRE

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Les gens sont les gens. Roman de Stéphane CARLIER / LITTERATURE

RESUME: Elle, c’est Nicole, 57 ans, psychanalyste, que son métier ennuie autant que son mari. Lui, c’est Foufou, six semaines, des cils blancs et un méchant appétit pour tout ce qui passe à portée de groin… À la faveur d’une escapade en Bourgogne, Nicole libère ce porcelet sur un coup de tête et, à la stupéfaction de son entourage, l’installe chez elle, à Paris. Un cochon dans un appartement de Saint-Germain-des-Prés ? La cohabitation est explosive, mais pas impossible. Elle peut même devenir la meilleure des thérapies…

Les gens sont les gens. Roman de Stéphane CARLIER / LITTERATURE

Né le 31 août 1969, à Argenteuil,(Val D'Oise) Stéphane Carlier est passé par des chemins détournés avant d'écrire son premier roman. Elève d'Hipokhâgne, il s'évade sur les bancs du Cours Simon tout en obtenant de petits rôles au théâtre et au cinéma. Après une maîtrise d'histoire, Stéphane Carlier travaille en tant que pigiste pour différents journaux. Il intègre ensuite le ministère des affaires étrangères et travaille à l'ambassade de France aux Etats-Unis. Appelé de plus en plus par l'écriture, il se lance enfin, et en 2005 paraît son premier roman, "Actrice", où à travers un jeu habile de focalisation, l'auteur se met dans la peau de son personnage, Claudine Berger, assaillie par ses peurs et ses doutes de comédienne. Salué d'emblée par la critique et encouragé par ce premier succès, Stéphane Carlier continue son ascension.

Les gens sont les gens. Roman de Stéphane CARLIER / LITTERATURE
Les gens sont les gens. Roman de Stéphane CARLIER / LITTERATURE
Les gens sont les gens. Roman de Stéphane CARLIER / LITTERATURE

Dans ce troisième roman, petit par la taille, mais jubilatoire, Stéphane Carlier nous offre un conte euphorisant qu'il est difficile de reposer une fois qu'on l'a ouvert.

Oui, le cochon est un drôle d'animal qui fascine, et encore plus sous la plume alerte de cet auteur.

Je ne vous en dis pas plus, afin de préserver le plaisir que vous allez prendre à cette lecture.

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LA NUIT DE DECEMBRE / ALFRED DE MUSSET / LITTERATURE

 ALFRED DE MUSSET   (1810-1857)

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La nuit de décembre

LE POÈTE

Du temps que j'étais écolier,
Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir
Un pauvre enfant vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau :
A la lueur de mon flambeau,
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur sa main,
Et resta jusqu'au lendemain,
Pensif, avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans
Je marchais un jour, à pas lents,
Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir
Un jeune homme vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;
Il tenait un luth d'une main,
De l'autre un bouquet d'églantine.
Il me fit un salut d'ami,
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.

A l'âge où l'on croit à l'amour,
J'étais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s'asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux ;
D'une main il montrait les cieux,
Et de l'autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir,
Mais il ne poussa qu'un soupir,
Et s'évanouit comme un rêve.

A l'âge où l'on est libertin,
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevais mon verre.
En face de moi vint s'asseoir
Un convive vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tête un myrte stérile.
Son bras maigre cherchait le mien,
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma main débile.

Un an après, il était nuit ;
J'étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs ;
Comme les anges de douleurs,
Il était couronné d'épine ;
Son luth à terre était gisant,
Sa pourpre de couleur de sang,
Et son glaive dans sa poitrine.

Je m'en suis si bien souvenu,
Que je l'ai toujours reconnu
A tous les instants de ma vie.
C'est une étrange vision,
Et cependant, ange ou démon,
J'ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus tard, las de souffrir,
Pour renaître ou pour en finir,
J'ai voulu m'exiler de France ;
Lorsqu'impatient de marcher,
J'ai voulu partir, et chercher
Les vestiges d'une espérance ;

A Pise, au pied de l'Apennin ;
A Cologne, en face du Rhin ;
A Nice, au penchant des vallées ;
A Florence, au fond des palais ;
A Brigues, dans les vieux chalets ;
Au sein des Alpes désolées ;

A Gênes, sous les citronniers ;
A Vevey, sous les verts pommiers ;
Au Havre, devant l'Atlantique ;
A Venise, à l'affreux Lido,
Où vient sur l'herbe d'un tombeau
Mourir la pâle Adriatique ;

Partout où, sous ces vastes cieux,
J'ai lassé mon coeur et mes yeux,
Saignant d'une éternelle plaie ;
Partout où le boiteux Ennui,
Traînant ma fatigue après lui,
M'a promené sur une claie ;

Partout où, sans cesse altéré
De la soif d'un monde ignoré,
J'ai suivi l'ombre de mes songes ;
Partout où, sans avoir vécu,
J'ai revu ce que j'avais vu,
La face humaine et ses mensonges ;

Partout où, le long des chemins,
J'ai posé mon front dans mes mains,
Et sangloté comme une femme ;
Partout où j'ai, comme un mouton,
Qui laisse sa laine au buisson,
Senti se dénuder mon âme ;

Partout où j'ai voulu dormir,
Partout où j'ai voulu mourir,
Partout où j'ai touché la terre,
Sur ma route est venu s'asseoir
Un malheureux vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.

Qui donc es-tu, toi que dans cette vie
Je vois toujours sur mon chemin ?
Je ne puis croire, à ta mélancolie,
Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience,
Tes larmes ont trop de pitié.
En te voyant, j'aime la Providence.
Ta douleur même est soeur de ma souffrance ;
Elle ressemble à l'Amitié.

Qui donc es-tu ? - Tu n'es pas mon bon ange,
Jamais tu ne viens m'avertir.
Tu vois mes maux (c'est une chose étrange !)
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
Et je ne saurais t'appeler.
Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie ?
Tu me souris sans partager ma joie,
Tu me plains sans me consoler !

Ce soir encor je t'ai vu m'apparaître.
C'était par une triste nuit.
L'aile des vents battait à ma fenêtre ;
J'étais seul, courbé sur mon lit.
J'y regardais une place chérie,
Tiède encor d'un baiser brûlant ;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie
Qui se déchirait lentement.

Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d'amour.
Tout ce passé me criait à l'oreille
Ses éternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées,
Qui me faisaient trembler la main :
Larmes du coeur par le coeur dévorées,
Et que les yeux qui les avaient pleurées
Ne reconnaîtront plus demain !

J'enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
C'est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous côtés j'y retournais la sonde,
Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde,
Mon pauvre amour enseveli.

J'allais poser le sceau de cire noire
Sur ce fragile et cher trésor.
J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire,
En pleurant j'en doutais encor.
Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée,
Malgré toi, tu t'en souviendras !
Pourquoi, grand Dieu ! mentir à sa pensée ?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots, si tu n'aimais pas ?

Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures ;
Mais ta chimère est entre nous.
Eh bien ! adieu ! Vous compterez les heures
Qui me sépareront de vous.
Partez, partez, et dans ce coeur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.

Partez, partez ! la Nature immortelle
N'a pas tout voulu vous donner.
Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle,
Et ne savez pas pardonner !
Allez, allez, suivez la destinée ;
Qui vous perd n'a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumée ; -
Eternel Dieu ! toi que j'ai tant aimée,
Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu ?

Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre
Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre ;
Elle vient s'asseoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pâle visage,
Sombre portrait vêtu de noir ?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage ?
Est-ce un vain rêve ? est-ce ma propre image
Que j'aperçois dans ce miroir ?

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Pèlerin que rien n'a lassé ?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l'ombre où j'ai passé.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
Hôte assidu de mes douleurs ?
Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre ?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,
Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?

LA VISION

- Ami, notre père est le tien.
Je ne suis ni l'ange gardien,
Ni le mauvais destin des hommes.
Ceux que j'aime, je ne sais pas
De quel côté s'en vont leurs pas
Sur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon,
Et tu m'as nommé par mon nom
Quand tu m'as appelé ton frère ;
Où tu vas, j'y serai toujours,
Jusques au dernier de tes jours,
Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.

Le ciel m'a confié ton coeur.
Quand tu seras dans la douleur,
Viens à moi sans inquiétude.
Je te suivrai sur le chemin ;
Mais je ne puis toucher ta main,
Ami, je suis la Solitude.

 

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Les brunchs du dimanche / VOLCAN DU HAVRE / LECTURE

 

Les brunchs du dimanche 17 janv. 2016 | Le Fitz

Partageons le goût de la culture et de la nourriture au Fitz !

 

Anne-Laure Liégeois
vous propose ses lecture
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Avec Mange ! Anne-Laure Liégeois vous propose ses lectures.
Au Volcan, nous partageons ensemble le goût des nourritures, de toutes les nourritures, celles de l’esprit et celles du corps, en fait d’un certain art de vivre !
La pétillante et ô combien gourmande Anne-Laure Liégeois, metteuse en scène associée au Volcan, a créé il y a bien longtemps déjà sa compagnie heureusement nommée Le Festin. Elle était donc plus qu’indiquée pour ouvrir cette nouvelle voie des brunchs du dimanche. Pour ce qui concerne l’esprit, deux comédiens liront des extraits de romans évoquant la nourriture.

 

Vous avez des suggestions de lectures pour les prochains brunchs ? Il faut qu'elles aient un rapport avec la nourriture ! Tantôt drôles, tantôt gourmandes... tantôt profondes...
N'hésitez pas, envoyez-les à : mangelevolcan@gmail.com

 


Prochains brunchs :
13 mars à partir de 11h30
22 mai à partir de 11h30

 

 

 

 

ANNE-LAURE LIEGEOIS

ANNE-LAURE LIEGEOIS

Metteure en scène

Anne-Laure est déjà une habituée du Havre pour y avoir régulièrement présenté son travail depuis 2006 : Une Médée, d’après Sénèque ; Edouard II de Christopher Marlowe ; La Duchesse de Malfi de John Webster ; Débrayage de Rémi de Vos et L’augmentation de Georges Perec puis la création de Macbeth de Shakespeare en 2014.

Ses spectacles sont tous liés entre eux par un goût profond de l’écriture, une recherche permanente sur l’acte de voir et d’être vu, sur comment l’intime mène le monde. Elle s’intéresse particulièrement dans ses créations au thème du pouvoir et du jeu des corps. Et tisse dans chaque spectacle un lien privilégié avec la peinture.

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UN JOUR / VICTOR HUGO / LES CONTEMPLATIONS / LITTERATURE
Un jour…

Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,

Passer, gonflant ses voiles,

Un rapide navire enveloppé de vents,

De vagues et d’étoiles ;

Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,

Que l’autre abîme touche,

Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux

Ne voyaient pas la bouche :

« Poëte, tu fais bien ! Poëte au triste front,

Tu rêves près des ondes,

Et tu tires des mers bien des choses qui sont

Sous les vagues profondes !

La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,

Tout destin montre et nomme ;

Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;

Le navire, c’est l’homme. »

Juin 1839.

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BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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