:
un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien...
qui prend aussi le temps d'écrire...
qui adore chiner...
et qui adore les gravures anciennes...
Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes.
Je suis au temps béni de la retraite!
J'ai retrouvé le temps de penser et de réfléchir.
J'aime beaucoup partager, aussi, au delà de quelques écrits personnels, j'essaie de vous informer des évènements et des sujets qui me plaisent...
Texte écrit par Casanova à Cécile de Roggendorf, en réponse à sa demande du 2 novembre 1797.
Autoportrait
par Giacomo Casanova*
« Ma mère me mit au monde à Venise le 2 d’Avril jour de Paques de l’an 1725. Elle eut la veille une grosse envie d’écrevisse. Je les aime beaucoup.
Précis de ma vie
Au baptême on m’a nommé Jacques Jérôme. Je fus imbécile jusqu'à huit ans et demi. Apres un[e] hémorragie de trois mois on m’a envoyé à Padoue, où guéri de
l’imbécillité je me suis adonné à l’étude, et à l’age de seize ans on m’a fait docteur, et on m’a donné l’habit de prêtre pour aller faire ma fortune à Rome. À Rome la fille de mon maître de langue française fut la cause que le Cardinal Acquaviva mon patron me donna congé. Agé de dix-huit ans je suis entré dans le militaire au service de ma patrie, et je suis allé à Constantinople. Deux ans après étant retourné à Venise, j’ai quitté
le métier de l’honneur, et prenant le mords aux dents j’ai embrassé le vil métier de joueur de violon ; j’ai fait horreur à mes amis ; mais cela n’a pas duré longtemps. À l’âge de 21 ans un des premiers seigneurs de Venise m’adopta pour fils, et étant assez riche je suis allé voir l’Italie, la France, l’Allemagne, et Vienne où j’ai
connu le comte Roggendorff. Je suis retourné à Venise où deux ans après les inquisiteurs d’état vénitiens par des raisons justes, et sages me firent enfermer sous les plombs. C’est une prison d’état d’où personne n’a jamais pu se sauver ; mais moi, avec l’aide de Dieu, j’ai pris la fuite au bout de quinze mois, et je suis allé à
Paris.
En deux ans j’y ai fait de si bonnes affaires que je suis devenu riche d’un million ; mais j’y ai fait tout de même banqueroute. Je suis allé faire de l’argent
en Hollande, puis je suis allé essuyer des malheurs à Stuttgart, puis des bonheurs en Suisse, puis chez M. de Voltaire, puis des aventures à Marseille, à Gênes, à Florence, et à Rome, où le pape
Rezzonico vénitien me fit chevalier de Saint Jean de Latran, et protonotaire apostolique. Ce fut l’an 1760. Bonne fortune à Naples dans la même année. À Florence j’ai enlevé une fille, et l’année suivante je suis allé au congrès d’Augsbourg chargé d’une commission du roi
de Portugal. Le congrès ne s’y tint pas, et après la publication de la paix je suis passé en Angleterre d’où un grand malheur me fit sortir l’année suivante 1764. J’ai évité la potence, qui
cependant ne m’aurait pas déshonoré. On ne m’aurait que pendu. Dans cette même année j’ai cherché en vain fortune à Berlin, et à Petersbourg ; mais je l’ai trouvée à Varsovie dans l’année
suivante. Neuf mois après je l’ai perdue pour m’être battu en duel avec le Général Branicki au pistolet. Je lui ai percé le ventre, mais en trois mois il guérit, et j’en fus bien aise. C’est un
brave homme.
Obligé à quitter la Pologne je suis allé à Paris l’an 1767, où une lettre de cachet m’a fait décamper, et aller en Espagne où j’ai eu des grands malheurs. À la fin
de l’an 1768 on m’enferma dans le fond de la tour de la citadelle de Barcelone d’où je suis sorti au bout de six semaines, et exilé d’Espagne. Mon crime fut mes visites nocturnes à la maîtresse
du vice roi, grande scélérate. Aux confins d’Espagne j’ai échappé aux sicaires, et je suis allé faire une maladie à Aix en Provence qui me mit au bord du tombeau après dix-huit jours de
crachement de sang. L’an 1769 j’ai publié en Suisse ma défense du gouvernement de Venise en trois gros volumes contre Amelot de la Houssaye.
L’année suivante le ministre d’Angleterre à la cour de Turin m’envoya à Livourne bien recommandé. Je voulais aller à Constantinople avec la flotte Russe, mais
l’amiral Orlow ne m’ayant pas accordé les conditions que je voulais, j’ai rebroussé chemin, et je suis allé à Rome sous le pontificat de Ganganelli. Un amour heureux me fit quitter Rome pour aller à Naples, et trois mois après un autre amour malheureux me fit retourner à Rome. Je me suis battu pour la troisième
fois à l’épée avec le comte Medini, qui mourut il y a quatre ans à Londres en prison pour dettes. Ayant beaucoup d’argent je suis allé à Florence, où le jour de la fête de Noël l’archiduc Léopold, mort empereur il y a quatre ou cinq ans, m’exila de ses états
temps trois jours. J’avais une maîtresse, qui par mon conseil devint marquise de III à Bologne. Las de courir l’Europe je me suis déterminé à solliciter ma grâce auprès des inquisiteurs d’état vénitiens. Par cette raison je suis allé m’établir à Trieste, où
deux ans après je l’ai obtenue. Ce fut le 14 7bre an 1774. Mon entrée à Venise au bout de 19 ans me fit jouir du plus beau moment de ma vie.
L’an 1782 je me suis brouillé avec tout le corps de la noblesse vénitienne. Au commencement de 1783 j’ai quitté volontairement l’ingrate patrie, et je suis allé à
Vienne. Six mois après je suis allé à Paris avec intention de m’y établir ; mais mon frère, qui y demeurait depuis 26 ans, me fit oublier mes intérêts pour les siens. Je l’ai délivré des
mains de sa femme, et je l’ai mené à Vienne, où le prince Kaunitz sut l’engager à s’y établir. Il y est encore moins vieux que moi de deux ans. Je me suis placé au service de M. Foscarini ambassadeur de Venise pour lui écrire la dépêche. Deux ans après il mourut entre mes bras tué par la goûte qui lui monta
à la poitrine. J’ai alors pris le parti d’aller à Berlin espérant une place à l’Académie ; mais à moitié chemin le comte de Waldstein m’arrêta à Toeplitz, et me conduisit à Dux, où je suis
encore, et où selon l’apparence je mourrai. C’est le seul précis de ma vie que j’ai écrit, et je permets qu’on en fasse tel usage qu’on voudra Non erubesco evangelium.1
Ce 17 9bre 1797
Jacques Casanova »
"Pour faire pleurer les
gens, vous devez pleurer vous-mêmes. Si vous voulez les faire rire, vous devez garder un visage sérieux."
"Si le plaisir existe, et si on peut en jouir qu'en vie, la vie est donc un bonheur."
"Quel est l'homme auquel le besoin ne fasse faire des bassesses?"
"La nation Française serait plus sage si elle avait moins d'esprit."
"Qu'est-ce donc que l'amour? Une maladie à laquelle l'homme est sujet à tout âge."
"L'homme est fait pour donner, la femme pour recevoir."
Né à Médéah (Algérie), le 4 février 1849. Ce petit-fils de paysans dont le père était médecin militaire eut très tôt la vocation de la littérature. Entré à l’École normale supérieure en 1868, il
obtint sa licence de lettres en 1870 et servit pendant la guerre dans un corps de francs-tireurs. Dans les années qui suivirent, il collabora à plusieurs journaux et exerça plusieurs métiers des plus divers, professeur , matelot ou portefaix. Fréquentant
le Quartier Latin, il se lia avec Jules Vallès. Sa vie marginale lui inspira son premier recueil de poésie, un ouvrage provocateur, La Chanson des gueux, publié en 1876. Il fit
scandale à sa sortie car Jean Richepin, tel un Villon moderne, y dépeignait un peuple semblant tout droit sorti de la Cour des Miracles. La Chanson des gueux coûta à Richepin 500
francs d’amende et un mois de prison. Écrivain prolifique, Jean Richepin produisit maints autres recueils de poèmes : Les Caresses, Les Blasphèmes, La Mer, Mes Paradis, Les Glas, des
romans dans la veine populiste : Les Étapes d’un réfractaire, La Glu, Miarka, la fille à l’ours, Les Braves gens, Césarine, Les Grandes amoureuses et des pièces de théâtre dont
les plus célèbres furent Nana Sahib et Le Chemineau. Jean Richepin fut élu à l’Académie française en remplacement d’André Theuriet, le 5 mars 1908. Se présentaient contre lui Edmond Haraucourt et Henri de
Régnier. Il obtint au quatrième tour 18 voix sur 32 votants et fut reçu le 18 février 1909 par Maurice Barrès. Il devait recevoir à son tour le maréchal Joffre en 1918, et Georges Lecomte
en 1926. Mort le 12 décembre 1926.
Jean Rich
RICHEPIN, Jean : Les soeurs Moche (Le Journal, 10 mai 1900)
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (13.05.1997)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
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Les soeurs Moche
par
Jean Richepin
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- Pourquoi je ne suis pas resté à Paris ? Pourquoi je n'ai pas cherché, comme les autres camarades de la bande, à y faire mon trou ? Parce que j'ai senti que, dans
ce trou, je m'y enterrerais. Parce que je me suis aperçu, un beau jour, que j'avais et que j'aurais de plus en plus Paris en horreur, à cause de son écoeurante et annihilante banalité. - Tu dis ? - Je dis qu'à Paris tout le monde se ressemble. - Tandis qu'en Province... - Va, va, blague la province ! Remâche un de vos vieux clichés, Parisien nourri d'idées toutes faites ! Dis-moi que la province est une mare et que Paris est une
mer, que dans la mare on croupit, et que sur la mer on navigue, on se bat, on découvre des Amériques, et patati et patata ! Mais moi aussi, je peux rhétoriquer, si je veux. Je te répondrai que
dans la mare il y a des fleurs, des grenouilles, et bien d'autres choses encore, que vous ignorez. Et puis, dans ta mer si tempétueuse, jettes-y donc des silex, même des diamants ! Avec son flux
et son reflux, elle en fera des galets, voilà ! Mais assez de rhétorique ! Et zut pour ton Paris ! - Allons, tu es toujours le même original. - Et je ne suis pas le seul ici, heureusement. C'est bien pourquoi je m'y plais. Sais-tu qu'ici, dans ma pauvre mare, il existe au moins une douzaine de cerveaux
pensant par eux-mêmes, ayant des idées à eux, raisonnables ou extravagantes, mais à eux ? Pourrais-tu m'en citer autant à Paris, voyons ? - Le paradoxe est amusant. - Mais ce n'est pas un paradoxe. C'est une vérité, que diable ! Et je n'en ai pas l'étrenne, d'ailleurs. Balzac, que tu aimes, et qui s'y connaissait, je crois, en
caractères, a dit quelque part : «Il n'y a d'originaux qu'en province». Ah ! - Balzac avait peut-être raison, somme toute, et la chose, à la réflexion, peut se soutenir. - Mais elle crève les yeux ! Mais il ne saurait pas en être autrement. Songe donc au renfermé de la vie en province, à toutes les précautions qu'il y faut prendre
contre une curiosité toujours menaçante, à la culture secrète et intensive qu'y acquiert la passion, au gras fumier d'hypocrisie dont s'y nourrit le vice. - Gare ! la rhétorique te guette à ton tour. Ce sont là des phrases. - Ah ! Monsieur veut des faits ! Monsieur se documente sans doute, histoire de ne pas perdre son temps en province ! Il te faut une fleur, une grenouille, de ma
pauvre mare ! A l'occasion, tu ne serais pas fâché d'avoir trouvé ici quelque sujet de roman, de nouvelle. Eh bien, je vais t'en donner un, tiens ! Moi, j'y ai rêvé souvent. Si j'étais romancier,
au reste, je n'oserais pas l'écrire. Mais toi, un Parisien, tu oseras peut-être. Attention ! Te rappelles-tu les soeurs Moche ?
Certes, je me les rappelais. Comment aurais-je pu les oublier ? Elles m'avaient fait tellement peur, quand j'étais petit ! Et, plus tard, quand j'avais commencé à
regarder les choses et les gens en essayant d'y comprendre quelque chose, elles m'avaient paru d'abord si étranges d'aspect, puis si spécialement symboliques dans leur étrangeté !
Au temps de mon enfance, quand j'allais à l'école dans cette petite ville, les soeurs Moche étaient déjà deux vieilles femmes, ou, du moins, me semblaient telles,
quoiqu'elles n'eussent pas alors plus d'une cinquantaine d'années environ. Mais elles étaient si maigres, si ridées, si ratatinées, qu'elles me faisaient l'effet de deux antiques
sorcières.
Toujours ensemble, toujours vêtues de noir, trottinant d'un pas furtif, furetant partout du regard avec leurs petits yeux de souris, elles étaient la terreur de la
marmaille à cause de leur grosse voix et à cause d'une petite moustache grisonnante qui leur ombrait la commissure des lèvres. Elles se plaisaient à inspirer cette terreur, vraisemblablement ;
car, lorsque des marmots passaient près d'elles, elles rognonnaient en haussant le verbe, dardaient leurs regards en vrille, et brochaient des babines de façon à hérisser leurs pinceaux de poils.
Et les gosses de se sauver en glapissant !
Les soeurs Moche n'étaient pourtant pas de méchantes filles. Je l'appris quand je fus plus grand et revins, collégien en vacances, puis apprenti homme de lettres se
mettant au vert dans la petite ville si calme où s'étaient retirés mes parents. Je sus, par eux, que les soeurs Moche étaient simplement de vieilles dévotes, assez riches, fort bienfaisantes aux
pauvres, ne fréquentant personne, très promeneuses entre les offices, et dont l'unique défaut était de ne pas aimer les enfants.
A part cela, on ne pouvait guère leur reprocher qu'une chose : c'était leur qualité d'étrangères au pays. Elles étaient venues s'y installer à quarante ans, sans
que l'on sût pourquoi ; car elles n'y avaient ni parents, ni connaissances.
Quant à leur façon de vivre sans bonne, on l'approuvait généralement. Deux femmes seules, mêmes dans l'aisance, n'avaient-elles pas raison de faire leur marché,
leur ménage et leur cuisine, elles-mêmes ? S'il leur plaisait, par surcroît, de confectionner en personne leurs vêtements en deuil perpétuel, avait-on le droit de leur en vouloir, si tel était
leur goût ? Il n'y avait pas à les taxer d'avarice. Elles étaient si généreusement aumônières !
Et donc, même dans cette petite ville cancanière, elles étaient unanimement estimées ; et, selon l'expression de là-bas, quand on avait dit les soeurs Moche, on
avait tout dit.
Il va de soi que, là-dessus, frais émoulu de la lecture d'«Un coeur simple», j'avais imaginé tout un beau et touchant roman, digne d'un Flaubert. J'avais même tenté
de l'écrire. Puis, jugeant sagement que Flaubert lui-même l'avait écrit, j'avais renoncé à lier connaissance avec les soeurs Moche, sous prétexte de les étudier. Ce à quoi, je dois le dire, elles
s'étaient dérobées, en me faisant, comme si j'étais un gosse encore, leur grosse voix, leurs regards térébrants, et leur moustache de chat en colère.
Ah ! oui, certes, je me les rappelais ; et, à leur nom évoqué, aussitôt s'évoqua leur figure, avec toute son étrangeté et tout son symbole. Et je dis à mon ami ce
que j'en savais et ce que je croyais en avoir deviné. - Bon ! s'écria-t-il, tu n'en avais rien deviné du tout, et tu n'en sais pas chipette. Quant au roman que tu en voulais faire, il n'eût pas valu le leur, le vrai,
que je vais te révéler, en substance. D'abord, apprends que les soeurs Moche sont mortes, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, par double suicide. - A quatre-vingt-douze ans ! - Oui. Un suicide au charbon ! Comme des grisettes, quoi ! - Ces vieilles dévotes ! - Oh ! pas plus dévotes que toi et moi. - Comment ! Leur dévotion... - Comédie ! Ainsi que leur vie entière, au reste. Et quelle comédie jouée en perfection ! Dire que, moi, curieux d'elles, les épiant, les trouvant mystérieuses,
voulant en avoir le secret, j'ai vécu plus d'un demi-siècle à côté d'elles, dans la même petite ville, sans pouvoir me douter de rien, sans soupçonner... Ah ! quelle merveille ! Et tu ne veux pas
que j'adore la province !...
Il m'avait pris par le bras, m'avait mis mon chapeau sur la tête, s'était coiffé du sien, m'entraînait à grands pas par les rues, en me disant : - Oui, j'y ai rêvé des fois, à leur roman. Et, je t'en réponds, celui-là encore moins que l'autre, tu l'écriras, tout Parisien que tu es. Et cependant, quel livre
admirable, prodigieux, unique cela ferait. Tu verras ! - Mais où me conduis-tu ainsi ? - Au cimetière, où est leur tombeau, tel que l'ont voulu ces deux êtres. Leur testament léguait une fortune à l'hospice, sous la condition de leur élever ce
tombeau, avec l'inscription que tu vas lire.
Nous étions au cimetière, devant le tombeau, sur lequel je lus : «Ici reposent, après soixante-dix ans d'une union parfaite, Jules et Fernand, dits les soeurs Moche.»
LES JOYEUX
PENDUS Jean Richepin
C’était un gas Bohémien Ne sachant ni tien ni mien, Qui courait la campagne Avec deux ours enchaînés Par un anneau dans le nez. La gaîté l’accompagne.
Passe un soir près d’un château Et fait toc toc au marteau Qui pend à la grand’porte. " Donnez du pain et du vin. " Point ne donnerez en vain, " Car le bonheur j’apporte.
" Je sais chanter des chansons " Qui font passer des frissons " A qui sait les entendre. " Et sa voix dès ce moment Caracoulait doucement, A la fois rauque et tendre.
La dame était dans son lit. Et soudain elle pâlit Rien qu’à cette promesse. De l’entendre, sans le voir, Il lui semblait recevoir L’hostie à la grand’messe.
A sa suivante elle dit : " Ouvre ! - Et si c’est un bandit ! " Lui répond la suivante. " Bandit ou non, je le veux, " Ouvre ! J’ai dans mes cheveux " Le vent d’amour qui vente. "
Et sitôt qu’il fut entré, Elle eut le cœur chaviré D’une ivresse inconnue, Et d’un geste ouvrant ses bras, Fit voler au loin les draps, Et pâma, toute nue.
Les deux ours, la chaîne au nez, N’ont pas l’air d’être étonnés, Se couchent en silence ; Et le Bohémien non plus Ne dit de mots superflus ; Mais sur elle il s’élance,
Dévêtu d’un tour de main, Nu, noir, poudreux du chemin, Tout en feu, non de paille, Et jusqu’au matin naissant, Dans le lit du maître absent Elle et lui font ripaille.
C’est le jour ! Adieu, baisers ! La dame, aux membres brisés, A s’endormir s’apprête. Lors, dans un rire mauvais, Le Bohémien dit : " M’en vais. " Nulle part ne m’arrête. "
Mais la belle, sans émoi, Lui répond : " Emmène-moi. " N’importe ! Au bout du monde ! " Car avec toi tout m’est bon. " Avec toi, mon vagabond, " Je serai vagabonde.
En plein air tu dormiras.
J’y dormirai dans tes bras " Contre ton cœur serrée.
J’ai des jours sans pain souvent.
Mon seul pain, mon pain vivant, " Sera ta chair dorée.
Viens donc, mais ne te plains pas " Si les soirs de bon repas " Je passe mes ivresses " A battre ton corps meurtri.
Les coups de toi, mon chéri, " Me seront des caresses. "
Et malgré toute raison, Elle a quitté sa maison. Du gueux elle est compagne. Avec les ours enchaînés Par un anneau dans le nez Elle court la campagne.
Le seigneur rentre au château Et fait toc toc au marteau. " Pourquoi ma tourterelle " N’est-elle pas sur la tour " A mieux guetter mon retour ? " J’avais des fleurs pour elle.
Las ! hélas ! jetez vos fleurs ! " Répond la suivante en pleurs. " La dame est en allée. " Avec un gas bohémien " Ne sachant ni tien ni mien " Elle a pris sa volée.
Holà ! gens d’armes, varlets, " En selle, et poursuivons-les, " Le gueux et sa compagne ! " Et par monts, plaines et vaux, Au grand trotton des chevaux Ils courent la campagne.
Ils ont au creux d’un fossé Trouvé le couple enlacé, Un seul corps à deux têtes. Les paillards au dos mouvants Faisaient l’amour en plein vent A la façon des bêtes.
Ils chantaient l’alleluia Quand le seigneur s’écria, En leur coupant l’haleine : " Ho ! la chienne et le mâtin ! " Faut-il que telle putain " Ce soit ma châtelaine !
Châtelaine ne suis mais, " Fit-elle. " Lui que j’aimais, " Le gas m’a dit : sois mienne ! " Et je suis sienne, il est mien. " Avec le beau Bohémien " La dame est Bohémienne.
Le seigneur répond ceci : " C’est en Bohémienne aussi " Que vous serez traitée. " Sans vous confesser à Dieu, " Vous serez pendue, au lieu " D’être décapitée. "
Le Bohémien au barbon Dit alors : " Voilà qu’est bon ! " Seigneur, tiens ta parole. " Les Bohémiens, c’est connu, " On les pend le corps tout nu, " Sexe sans banderole. "
Le seigneur dit : " Qu’il soit fait " Comme tu veux, en effet. " J’y trouverai mon compte. " Tels vous serez accrochés, " L’instrument de vos péchés " Montrant à nu sa honte. "
Et c’est comme il avait dit Qu’il fut fait. On les pendit, Elle et lui, sans chemise ; Et pour que leur long tourment Fût plus long, c’est lentement Que leur mort fut permise.
Le seigneur les contemplait, Ravi de voir rendre laid Leur visage en enseigne Qui se gonflait peu à peu Et devenait pourpre et bleu Comme un meuron qui saigne.
" Vous qui vous trouviez charmants, " Baisez-vous donc, les amants ! " Criait-il, plein de rage. " Comme dans votre fossé, " Faites un couple enlacé. " Ho ! paillards, à l’ouvrage ! "
Et pour ce baiser hideux Il les poussait tous les deux, Les cognant bouche à bouche ; Et voici que brusquement L’amante a senti l’amant Contre sa chair qu’il touche ;
Et tout le corps du pendu Frénétique s’est tendu Au spasme d’agonie ; Et la dame a regardé L’arc d’amour raide et bandé Vers la cible bénie.
Alors tout son cœur se fond Dans une extase sans fond, Rien qu’à cette promesse. Et dans ses yeux on peut voir Qu’il lui semble recevoir L’hostie à la grand’messe.
Ainsi tous deux ils sont morts, N’ayant pas eu de remords, Mais en plein adultère ; Et, s’il est d’autres séjours, Sans doute ils y font toujours Ce qu’ils faisaient sur terre.
SCHWOB, Marcel (1867-1905) : Le Fort (Coeur double).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (03.04.1997)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
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Biographie
Né à Chaville le 25 août 1867, Marcel Schwob est le fils de Georges Schwob, qui était très proche de Théophile Gautier, et de Mathilde Cahun, issue d'une famille
d'intellectuels juifs.
Lors de la naissance de Marcel, les Schwob sont de retour d'Egypte. Georges travaillait pour le ministère des affaires étrangères en tant que chef de
cabinet.
Installé à Tours, Georges prend la direction du journal "Le Républicain d'Indre-et-Loire", puis du quotidien "Le Phare de la Loire", en 1876, à Nantes, et ce,
jusqu'à sa mort en 1892.
Marcel publie son premier article à l'âge de 11 ans, dans "Le Phare", alors qu'il est au Lycée de Nantes.
Il continue ses études au Lycée Louis-le-grand, à Paris, dès 1881, où il rencontre Paul Claudel. Ses aptitudes pour les langues sont telles qu'il devient vite
polyglotte.
Après ses études de lettres, il devient journaliste, écrivant pour "Le Phare de la Loire", " L’Évènement", et "L'Echo de Paris", dont il est directeur du journal
littéraire.
Il publie ensuite des contes, tels "Le Livre de Monelle", en 1894 ou "La Croisade des enfants", en 1896.
De santé précaire, il meurt prématurément d'une grippe le 26 février 1905.
Le Fort
par
Marcel Schwob
L'ennui et la terreur étaient devenus extrêmes. Partout on entendait l'éternel rebondissement métallique des éclats d'obus ; et le chant plaintif des ogives rompues
dans l'air, comme un son incertain de harpes éoliennes, glaçait les os. Tout était dans la nuit : une profonde obscurité coupée seulement par le noir plus opaque des couloirs, des voussures et
des entrées de caponnières. On était averti qu'il y avait au-dessus de vous des prises d'air ou des trous en soupirail par le tintement des plaques blindées. Les hautes calottes des voûtes
avaient une clef à quadruple chanfrein, - et le long des arêtes, de temps en temps, une ampoule faiblement lumineuse éclairait la commissure croisée de trois pierres - parce que les piles ne
marchaient presque plus. Dans les conduits étroits qui circulaient, trouant le massif de béton, autour de la cour carrée, la clameur des grosses règles de fer qui bouchaient les fenêtres en
parallèles obliques, serrait les tempes et faisait hâter le pas. Et vers le centre, dans l'escalier sombre, jonché de vitres brisées, on entendait gémir le treuil avec le soupir étouffé de la
pompe de manoeuvre. Plus haut, par l'étroit escalier de tôle, montaient les ahans de l'équipe, tandis que la tourelle, soulevée sur son pivot, glissait tout autour de la circulaire avec un
grincement de chaîne. Par les fentes de l'énorme cylindre, on voyait se profiler côte à côte, éclairées par une lanterne graisseuse, les pièces jumelles sur leurs affûts blancs ; tout à coup le
commandement FEU retentissait dans la gaine ; et, collées au cylindre, contre leurs abris, des taches humaines tournaient avec lui ; le silence régnait, interrompu par des heurts de ferraille sur
la coupole ; puis l'avertissement APPUYEZ sortait de l'ombre, - et la tourelle sonnait sous une double explosion.
On éprouvait le passage des hommes par un souffle et un frôlement ; parfois un peloton descendait d'un pas rythmé le long des corridors, vers les puits à
projectiles ; d'autres enlevaient les madriers, les lambourdes et les demi-gîtes de rechange, pour les porter aux plates-formes, équipaient les cabestans de carrier, cherchaient les armements des
chèvres, détachaient les prélarts goudronnés étendus sur les carcasses des pièces de 155 long qui dormaient dans le couloir. Et les hommes, tant ils avaient marché courbés par l'obscurité, les
mains usées sur les pierres des murs, les doigts meurtris aux manoeuvres de force, semblaient de vieux chevaux fourbus qui s'avancent pesamment avec un regard résigné dans leurs yeux
éteints.
La vie n'était que dans les galeries, à la tourelle, et aux batteries détachées : elle ne refluait pas au centre, ouvert sous le ciel bleu ; et depuis longtemps les
abords du logement du gouverneur étaient déserts. Chacun, depuis l'investissement, avait eu sa besogne fixée comme dans un cuirassé : les officiers d'approvisionnement, siégeant dans les
magasins, ouvraient continuellement et examinaient les barriques de porc, les caisses de fer-blanc pleines de farine, crevaient les boîtes de conserves, dédoublaient l'alcool, débondaient les
tonneaux et goûtaient au tire-vin. Mais les casemates aux vivres étaient vides maintenant, avec les subsistances de charbon ; le poussier était noyé dans les dernières flaques d'eau rougie, et
des morceaux de biscuit pourrissaient près des gonds disloqués.
Le commandant haussa les épaules, quand deux soldats, frappant à la porte, vinrent lui annoncer que les fils du télégraphe étaient rompus, que les récepteurs du
téléphone ne fonctionnaient plus, que l'appareil de télégraphie optique avait volé en morceaux. L'espoir était loin, sans doute : mais il n'y paraissait pas sous ses lunettes bleu-pâle, et ses
courtes moustaches blanches n'avaient pas un tremblement. Le fort était isolé ; la division qui opérait dans la campagne, déjà menacée ; un appel désespéré seul eût pu être écouté, - voici que
tous les moyens lui manquaient. Les peintures de sa cellule, oeuvre artistique d'un sapeur protégée en temps de paix, s'effritaient sous l'humidité ; il songeait, en regardant les écailles du
plâtre, aux derniers jours, et il les voulait fermes.
Quand il releva la tête, les deux soldats tournaient leurs képis dans leurs mains. Deux Bretons, de Rosporden tous deux, Gaonac'h et Palaric. L'un, Gaonac'h, la
face en lame de couteau, anguleuse et plissée, les os trop longs et les articulations noueuses ; l'autre, une figure imberbe, les cils presque blancs, des yeux clairs, un sourire de petite fille,
et ce fut lui qui dit, en hésitant : «Mon commandant, Gaonac'h et moi nous venons vous demander si vous avez une dépêche peut-être, nous irons bien la porter - nous connaissons la route :
n'est-ce pas Gaonac'h ?»
Le commandant du génie réfléchit un instant. C'était irrégulier, à coup sûr ; il manquait d'hommes, évidemment. Mais peut-être que le salut était là : on pouvait
sacrifier deux hommes pour en sauver cent cinquante. Alors, assis devant sa table, il écrivit en plissant le front. Lorsqu'il eut fini, il cacheta, mit son timbre et parapha, fit venir les
cuisiniers, ordonna deux rations entières, un quart d'eau-de-vie, se leva et vint serrer la main aux deux soldats. «Allez, dit-il, - vos camarades vous remercient».
Gaonac'h et Palaric passèrent à travers les couloirs obscurs, près des affûts de rechange, entre les tas de bombes vides parce qu'on n'avait plus ni poudre libre ni
fusées de bois - trébuchant sur des gabions défoncés, renversés aux épaulements. La nuit était tombée, ce qu'on savait uniquement par le silence de l'ennemi ; et les hommes relevés de leurs
postes, entrant un par un dans les casemates, autour d'un seul vieux bout de chandelle, grelottaient de froid, malgré les couvertes. L'ombre fantastique jetée sur les murs blancs par les lits de
guerre, auxquels pendaient les râteliers d'armes, semblait la grille d'un four gigantesque.
Les deux hommes sortirent de la chambre, armés d'un revolver ; descendant par l'artère centrale, ils firent pousser la porte de fer, et, le pont-levis lentement
baissé, avec de l'huile sur les chaînes, ils sortirent dans le froid de la nuit, sous les étoiles glacées. À cinq cents mètres de hauteur, le vent ululait dans les fils brisés du télégraphe : un
mélancolique son qui semblait planer sur le plateau désert. Les brousses frémissaient sur les pentes ; plus loin les carrières abandonnées bordaient la route de mamelons noirs. Gaonac'h et
Palaric s'y jetèrent et résolument gagnèrent l'extrémité ouest pour passer dans le bois. Il devait y avoir un corps d'occupation français au pont jeté dans la vallée qui coupait le plateau des
derniers contreforts de la montagne ; point stratégique tout indiqué, qu'on n'avait pu négliger.
Par les taillis de noisetiers et de coudriers, on entendait murmurer la rivière dans le creux ; le bas chemin, avec ses deux ornières profondes, était tapissé de
brume. Et les deux Bretons, marchant sur un lit de feuilles mortes, se hâtaient, parce qu'ils sentaient venir la fin de la nuit.
Palaric dit à Gaonac'h à mi-voix : - Tu connais ma mère, Gaonac'h, qu'elle est meunière en Rosporden ? Je ne l'ai pas revue depuis que je suis parti au service, ni les deux petits. Tu es grand, toi,
tu es fort...
Et Gaonac'h répondit en lui posant la main sur l'épaule :
- On est bientôt arrivé. Quand tu ne pourras plus marcher, si on nous court après, je te porterai bien un peu de chemin. - Non, mais, reprit Palaric, ce n'est pas de mourir que j'ai peur ; seulement la cahute, en Rosporden, elle serait seule ; et puis, le vent, il est triste, tu sais,
sur la lande : pour la mère, comment qu'elle ferait ? Et c'est loin, ici donc ; mais on n'y peut rien. Je voudrais seulement que tu restes avec moi, parce que, toi aussi, tu es de Rosporden. Deux
pays, ça va loin, et puis nous nous aimons bien.
- Halte - dit Gaonac'h - nous voilà sur la pointe.
Quelques pas de plus, et la lisière du bois se crevait sur la gorge profonde. Les deux hommes avancèrent la tête : sur la route vaguement éclairée, au bord de la
rivière, on voyait confusément défiler des masses, se dirigeant vers les pentes du plateau, - et, tout près, on entendait souffler des chevaux qui gravissaient la côte.
- Retournons, à la course, dit Gaonac'h : c'est l'assaut. Toi, à la batterie Est, - moi, à la batterie Ouest - un de nous arrivera.
Alors Palaric reprit le sentier creux, courant malgré la fatigue. Il allait si vite que ses pensées semblaient lui sauter dans la tête. Le dessus du bois commençait
à devenir livide ; les cimes des arbres, à droite, avaient des aigrettes roses, et un vent plus froid balançait les feuilles. Le haut du ciel était de nuance pâle ; une belle journée se
préparait.
Au moment d'entrer dans les carrières, Palaric saisit, le long du taillis, un cliquetis faible et des piétinements étouffés. Il se jeta dans la broussaille. Étendu
sur le côté, il écarquillait les yeux - sans mouvement, malgré les toiles d'araignée humides qui lui claquaient sur la figure. Des hommes passaient, encore obscurs dans la brume du matin,
enveloppés de manteaux, montant en ligne déployée, comme un zigzag mouvant sur l'herbe. Le gros attaquait de l'autre côté, sans doute ceux-là devaient être de la réserve. Ils restèrent sur la
lisière ; un pli de terrain les dissimulait, et, appuyés sur leurs fusils, ils haletaient, débandés. Palaric ne pouvait fuir devant eux, pour gagner le fort : s'ils avançaient, pensait-il,
tournant les pentes, il arriverait plus vite ; pourvu que Gaonac'h prévienne à temps.
Brusquement, sur un ordre invisible, les soldats se formèrent par le flanc et descendirent le long de la côte. Palaric se retourna pour s'élancer, quand une douleur
aiguë lui traversa le ventre et il s'abattit sur le dos, les poings crispés, les bras demi-tendus. Un mercanti qui suivait, voyant luire le bouchon d'un bidon, avait piqué une baïonnette
abandonnée dans le taillis. Il vida les poches de Palaric et repartit en trottinant. Le sang bouffait avec des grosses bulles, - et la face du petit Breton, terreuse, avait les yeux retournés. Le
soleil, dépassant les pentes, montra des pelotons isolés, qui marchaient en avant.
Mais des coups sourds retentirent, venant du fort, et des obus crevèrent sur le plateau. On entendit ronfler les grosses pièces de bronze. Les Hotchkiss et les
Nordenfelt battirent les fossés d'un roulement ininterrompu. Les yeux mourants du petit soldat voyaient encore les lignes géométriques du fort, noires sur le ciel, avec la coupole cuirassée
tournante d'où jaillissaient deux jets de fumée. Alors une douceur s'étendit en lui, tandis qu'il pensait à Gaonac'h, et son coeur se réjouit pour Rosporden.
Bibliographie
Œuvres
1889 : "Étude sur l’argot français".
1891 : "Cœur double".
1892 : "Le Roi au masque d'or".
1893 : "Mimes".
1894 : "Le Livre de Monelle".
1895 : "Annabella et Giovanni".
1896 : "La Croisade des enfants".
1896 : "Spicilège".
1896 : "Vies imaginaires".
1899 : "La Légende de Serlon de Wilton".
1903 : "La Lampe de Psyché".
1903 : "Mœurs des diurnales" (sous le pseudonyme de Loyson-Bridet).
1905 : "Le Parnasse satyrique du XVe siècle".
1905 : "Il Libro della mia Memoria" (inachevé).
1912 : "François Villon".
1981 : "Chroniques".
1985 : "Vie de Morphiel".
1985 : "Correspondance inédite".
1992 : "Correspondance Schwob-Stevenson".
2001 : "Dialogues d'Utopie".
2002 : "Vers Samoa".
2009 : "Maua".
Traductions
1891 : "Les Jeux des Grecs et des Romains".
1895 : "Heurs et Malheurs de la fameuse Moll Flanders".
Je vous avais parlé de la BD "Giaccomo C.", et voilà que la BNF nous présente une superbe exposition sur la vie du grand séducteur....
"Casanova s'expose en grand à la Bibliothèque nationale de France qui dévoile à partir d'un précieux manuscrit la personnalité extraordinaire de ce
célèbre Vénitien : séducteur et voyageur impénitent, érudit épris de liberté, monument de la langue française.
Casanova, Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise,
qu'on appelle les Plombs, 1787.
BnF, Réserve des Livres rares
Si Don Juan est une création légendaire, Casanova a existé et il a marqué son époque et les "people" d'alors : Louis XV, Frédéric II de Prusse, Catherine II de
Russie, le pape Clément XIII, Mme de Pompadour, Rousseau, Voltaire et bien d'autres encore.
Très grand (1,90 m), Giacomo Girolamo Casanova (1725-1798) était un beau brun à la chevelure abondante, aux yeux noirs, au teint mat et au nez aquilin recouvert
de poudre Maréchale à la rose.
Sensuel, raffiné, affectionnant étoffes, parfums et bijoux, il adorera habiller les femmes de sa vie et aura aussi quelques épisodes homosexuels, raconte Corinne
Le Bitouzé, l'une des commissaires de l'exposition qui se tient jusqu'au 19 février 2012 à la bibliothèque François Mitterrand.
Un colosse au grand coeur épris de liberté et d'écriture
Passionné de danse autant que de jeu, d'armes, de mathématiques ou de médecine, il parcourt l'Europe - quelques 67.000 kilomètres, selon les spécialistes - à la
recherche de nouvelles passions, menant une vie rocambolesque, faite "de grands amours et de plaisirs en tous genres mais aussi de prison, de fuites et de côtés sombres", ajoute la
commissaire.
Intitulée "Casanova, la passion de la liberté", l'exposition débute à la fin de sa vie, en 1789. "Il est au château de Dux en Bohême (Duchkov, République Tchèque)
et déprime. Sur les conseils de son médecin, il va se mettre à écrire pour "revivre les plaisirs de sa vie comme une thérapie", explique Mme Le Bitouzé.
La BNF a acquis ce trésor, "Histoire de ma vie", pour "un peu plus de sept millions d'euros" grâce à un mécène. Elle le prend comme prétexte pour éclairer la vie
de ce personnage mythique à travers la peinture, le cinéma et des objets provenant de collections privées et d'institutions italiennes, françaises et anglaises. Parmi eux, des tableaux de
Canaletto, Goya, Francesco Guardi, Tiepolo, Chardin et Nattier et les films de Federico Fellini ou Ettore Scola.
Sorcière à Murano
Fils de comédiens élevé par sa grand-mère, Casanova sera très influencé par une expérience que la scénographie restitue avec finesse comme l'atmosphère d'une
Venise entre masques et capes, bals et fêtes nocturnes : "sa grand-mère l'emmène chez une sorcière à Murano pour faire cesser ses saignements de nez et il rêve d'une belle femme qui le délivre
de son mal, première de ses conquêtes", dit Mme Le Bitouzé.
Après des études à Padoue, Casanova devient docteur en droit puis abbé. Il embrasse ensuite la carrière militaire, devient violoniste en rentrant de
Constantinople, franc-maçon et chargé de mission de Choiseul, Premier ministre de Louis XV.
Son premier grand amour s'appelle "Henriette" alias Anne Adélaïde de Geydan, une aristocrate provençale qui a fui sa famille et se déguise en homme.
"Contrairement à Don Juan, il a aimé les femmes. Certaines ont vraiment compté, d'autres l'ont fait souffrir", dit Mme Le Bitouzé.
L'une des périodes les plus flamboyantes se passe à Venise entre 1754 et 1756: Casanova a pour maîtresse une nonne qu'il partage avec l'ambassadeur de France,
puis il est arrêté par le grand inquisiteur de Venise qui le soupçonne d'alchimie mais s'échappe des combles du Palais des Doges en perçant le plafond recouvert d'une toile de Véronèse."
AFP
Gabriel Bella, "La Festa del Giovedi Grasso in Piazzetta". Huile sur toile.
SAEZ dit ........."Femmes Damnées" de Charles BAUDELAIRE...
Femmes damnées" de Charles BAUDELAIRE
Texte extrait des Fleurs du Mal
A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
Elle cherchait, d'un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.
De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.
Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.
Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir.
- "Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?
Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants;
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,
Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t'endormirai dans un rêve sans fin!"
Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
- "Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.
Avons-nous donc commis une action étrange?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis: "Mon ange!"
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée!
Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,
Quand même tu serais un embûche dressée
Et le commencement de ma perdition!"
Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique:
- "Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!
Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!
Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers;
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés...
On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître!"
Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain: - "Je sens s'élargir dans mon être
Un abîme béant; cet abîme est mon coeur!
Brûlant comme un volcan, profond comme le vide!
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos!
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux!"
- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
Lion des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous!
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va On oublie le visage et l'on oublie la voix Le coeur, quand ça bat plus, c'est pas la peine d'aller Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie L'autre qu'on devinait au détour d'un regard Entre les mots, entre les lignes et sous le fard D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit Avec le temps tout s'évanouit
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va Mêm' les plus chouett's souv'nirs ça t'as un' de ces gueules A la Gal'rie j'farfouille dans les rayons d'la mort Le samedi soir quand la tendresse s'en va tout seule
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre à qui l'on croyait pour un rhume, pour un rien L'autre à qui l'on donnait du vent et des bijoux Pour qui l'on eût vendu son âme pour quelques sous Devant quoi l'on s'traînait comme traînent les chiens Avec le temps, va, tout va bien
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va On oublie les passions et l'on oublie les voix Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid
Avec le temps... Avec le temps, va, tout s'en va
Et l'on se sent blanchi comme un cheval fourbu Et l'on se sent glacé dans un lit de hasard Et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard Et l'on se sent floué par les années perdues Alors vraiment Avec le temps on n'aime plus.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement. J'ai tout appris de toi sur les choses humaines Et j'ai vu désormais le monde à ta façon J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines Comme au passant qui chante on reprend sa chanson J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne Qu'il fait jour à midi, qu'un ciel peut être bleu Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux Tu m'as pris par la main comme un amant heureux.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes N'est-ce pas un sanglot que la déconvenue Une corde brisée aux doigts du guitariste Et pourtant je vous dis que le bonheur existe Ailleurs que dans le rêve, ailleurs que dans les nues. Terre, terre, voici ses rades inconnues.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant Que cette heure arrêtée au cadran de la montre Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Vous pouvez écouter ce texte chanté par le regretté Jean Ferrat:
Femme avec laquelle j’ai vécu Femme avec laquelle je vis Femme avec laquelle je vivrai Toujours la même Il te faut un manteau rouge Des gants rouges un masque rouge Et des bas noirs Des raisons des preuves De te voir toute nue Nudité pure ô parure parée
Serge Reggiani LE TEMPS QUI RESTE Paroles: Jean-Loup Dabadie, musique: Alain Goraguer, 2002
Combien de temps... Combien de temps encore Des années, des jours, des heures combien? Quand j'y pense mon coeur bat si fort... Mon pays c'est la vie. Combien de temps... Combien
Je l'aime tant, le temps qui reste... Je veux rire, courir, parler, pleurer, Et voir, et croire Et boire, danser, Crier, manger, nager, bondir, désobéir J'ai pas fini, j'ai pas fini Voler, chanter, partir, repartir Souffrir, aimer Je l'aime tant le temps qui reste
Je ne sais plus où je suis né, ni quand Je sais qu'il n'y a pas longtemps... Et que mon pays c'est la vie Je sais aussi que mon père disait: Le temps c'est comme ton pain... Gardes en pour demain...
J'ai encore du pain, J'ai encore du temps, mais combien? Je veux jouer encore... Je veux rire des montagnes de rires, Je veux pleurer des torrents de larmes, Je veux boire des bateaux entiers de vin De Bordeaux et d'Italie Et danser, crier, voler, nager dans tous les océans J'ai pas fini, j'ai pas fini Je veux chanter Je veux parler jusqu'à la fin de ma voix... Je l'aime tant le temps qui reste... Combien de temps... Combien de temps encore? Des années, des jours, des heures, combien? Je veux des histoires, des voyages... J'ai tant de gens à voir, tant d'images.. Des enfants, des femmes, des grands hommes, Des petits hommes, des marrants, des tristes, Des très intelligents et des cons, C'est drôle, les cons, ça repose, C'est comme le feuillage au milieu des roses...
Combien de temps... Combien de temps encore? Des années, des jours, des heures, combien? Je m'en fous mon amour... Quand l'orchestre s'arrêtera, je danserai encore... Quand les avions ne voleront plus, je volerai tout seul... Quand le temps s'arrêtera.. Je t'aimerai encore Je ne sais pas où, je ne sais pas comment... Mais je t'aimerai encore... D'accord?
Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer un extrait de ce livre remarquable de Guy de
Maupassant:
"Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait tranquillement son droit et venait d’obtenir son diplôme de licencié en même temps que Pierre obtenait celui de docteur. Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous les deux formaient le projet de s’établir au Havre s’ils parvenaient à le faire dans des conditions satisfaisantes. Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu’à la maturité et qui éclatent à l’occasion d’un mariage ou d’un bonheur tombant sur l’un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes ils s’aimaient, mais ils s’épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue
tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux. Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de caractère égal ; et Pierre s’était énervé, peu à peu, à entendre vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l’aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions décoratives. Depuis qu’il était homme, on ne lui disait plus : « Regarde Jean et imite-le ! » mais chaque fois qu’il entendait répéter : « Jean a fait ceci, Jean a fait cela », il comprenait bien le sens et l’allusion cachés sous ces paroles. Leur mère, une femme d’ordre, une économe bourgeoise un peu sentimentale, douée d’une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d’ailleurs, troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication, car elle avait fait la connaissance pendant l’hiver, pendant que ses enfants achevaient l’un et l’autre leurs études spéciales, d’une voisine, Mme Rosémilly, veuve d’un capitaine au long cours, mort à la mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois ans, une maîtresse femme qui connaissait l’existence d’instinct, comme un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les événements possibles, qu’elle jugeait avec un esprit sain, étroit et bienveillant, avait pris l’habitude de venir faire un bout de tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une tasse de thé.
Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort. Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de lui plaire que par envie de se supplanter. Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu’un des deux triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi bien voulu que l’autre n’en eût point de chagrin. Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi, batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode de son esprit. Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de nature. Cette préférence d’ailleurs ne se montrait que par une presque insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore qu’elle prenait quelquefois son avis. Elle semblait deviner que l’opinion de Jean fortifierait la sienne propre, tandis que l’opinion de Pierre devait fatalement être différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par moments : « Vos billevesées. » Alors, il la regardait d’un regard froid de magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces pauvres êtres !"
«Il y aura toujours de la solitude pour ceux qui en sont dignes.»
Léa
parJules *Barbey d'Aurevilly*
Une voiture roulait sur la route de Neuilly. Deux jeunes hommes, en habit de voyage, en occupaient le fond, et semblaient s'abandonner au nonchaloir, d'une de ces conversations molles et mille fois brisées, imprégnées du charme de l'habitude et de l'intimité.
«Tu regrettes l'Italie, j'en suis sûr, - dit à celui qui eût paru le moins beau à la foule, mais dont la face était largement empreinte de génie et de passion, le plus frais et le plus jeune de ces deux jeunes gens.
- J'aime l'Italie, il est vrai, - répondit l'autre. - C'est là que j'ai vécu de cette vie d'artiste imaginée avec tant de bonheur avant de la connaître. Mais auprès de toi, mon ami, il n'y a pas de place pour un regret».
Et en dessus de la barre d'acajou, les mains des deux amis se pressèrent.
«J'ai craint longtemps, - reprit le premier interlocuteur, - que la générosité de ton sacrifice ne te devînt amère. Quitter Florence, tes études, tes plaisirs, pour revenir avec moi à Neuilly, te faire le témoin des souffrances de ma pauvre soeur, et partager mes inquiétudes et celles de ma mère, n'est-ce pas là le plus triste échange ?
- En supposant qu'il y ait du mérite à éprouver un sentiment tout à fait involontaire, mon cher Amédée, tu t'exagérerais encore ce que mon amitié fait pour toi. Quand ta soeur ira mieux, ne pourrons-nous pas reprendre le chemin de cette Italie que nous venons de quitter ? Oh ! espérons que les craintes exprimées dans la lettre de ta mère n'ont aucun fondement.
- Je le saurai bientôt, - dit Amédée, et il frappa du fouet qu'il tenait à la main le cheval qui redoubla de vitesse ; - mais je n'augure rien que de sinistre du style de ma mère : croirais-tu qu'elle me parle d'un commencement d'anévrisme».
Réginald de Beaugency et Amédée de Saint-Séverin, deux amis d'enfance, dont la position de fortune était assez indépendante pour que leurs vies pussent se trouver toujours mêlées l'une à l'autre, ne s'étaient jamais quittés. Jusqu'à vingt-cinq ans, tout leur avait été commun. Ils avaient ensemble débuté dans le monde, et là ils s'étaient confié leurs premières observations. Cependant leur intimité partait beaucoup plus du coeur que de la tête ; c'était par ce point qu'ils s'étaient touchés. Trop d'intervalle les séparait d'ailleurs.
Réginald était une de ces hautes et fécondes natures tout écumantes de spontanéité et d'avenir. Dès les premiers instants de son existence intellectuelle, Réginald avait compris l'art, et dans l'enivrement de ce pur et premier amour, il s'était juré à lui-même qu'il ne serait jamais qu'un artiste. Mais on ne commence pas par être artiste : l'homme finit par là. Quand nous sommes jeunes, à l'éclat brillant de nos rêves nous ne faisons que nous pressentir, nous deviner pour un temps lointain encore. Ce n'est que quand la passion a labouré notre coeur avec son soc de fer rougi, que nous pouvons réaliser les préoccupations qui nous avaient obsédés jusque-là. Or, il y a mille chances de mort dans la passion. Aussi peut-être serait-il vrai de dire que les hommes les plus prédestinés par leur nature à être artistes meurent avant de le devenir. Keats se brisant un vaisseau sanguin dans la poitrine était plus nativement grand poète que ce splendide lord Byron lui-même, qu'un mouvement de rage ne put pas tuer.
Cette passion qui vient toujours troubler nos contemplations avec violence s'était déjà emparée de Réginald. Elle devait le tuer plus tard, le tuer comme artiste. Cherchez son nom parmi les noms dont la société s'enquête parce que ces noms ont marqué, et vous ne l'y trouverez pas. Non. Pas même tracé en caractères indistincts au bas de quelque ébauche hâtée. Nulle part ce nom n'a été écrit, si ce n'est sur ces pages qui vous racontent son histoire et que vous oublierez bientôt. Mais alors il ignorait, l'heureux enfant d'une imagination confiante ! il ignorait qu'il deviendrait athée à sa vocation et à son avenir. Déjà la passion l'avait mille fois jeté du haut en bas de l'idéal dans la réalité, lui obscurcissant ses perceptions les plus lumineuses, l'interrompant tout à coup dans le jet de ses créations. Douleur amère et fatale ! Tout le temps qu'il était entraîné vers les jouissances matérielles, on eût dit qu'il entrevoyait, au fond de ces frénétiques plaisirs, comme par une révélation sublime, quelque chose de grand et de divin, tant il les étreignait contre lui d'une main acharnée ; mais cette illusion finissait par du déboire, et l'intelligence revenait avec ses implacables mépris. Voilà pourquoi son front devenait chauve avant le temps, et son regard débordait d'une telle tristesse qu'il en versait jusque dans les yeux indifférents ou joyeux de qui le fixait.
Amédée n'était pas un homme fait sur le fier patron de Réginald. Il cultivait aussi les arts, mais ils n'étaient pour lui qu'une fantaisie, un caprice, ce que sont les femmes pour tant d'hommes qui osent parler d'amour à leurs pieds. On ne voyait point, sur son front serein et ouvert, à travers la fatigue des organes, les vestiges de cette lutte cruelle entre la passion et la pensée, la gloire ou la mort de l'artiste, qui l'anéantit encore à l'état d'homme ou le transfigure tout vivant.
Amédée et Réginald venaient de passer trois ans en Italie. Un soir de juin parfumé et chaud, ils avaient causé longuement, sur la route de Neuilly à Paris, avec une femme d'un âge mûr, à l'air imposant quoique bon, qui tenait par la main une enfant de treize ans à peine, jolie petite fille à tête nue et aux longs cheveux blonds et suaves jusqu'à paraître nuancés d'un duvet comme celui des fleurs, et, qui, mollement, bouclaient sur une pèlerine de velours noir.
L'enfant reçut deux baisers sur le front, et les deux amis montant, avec cette frémissante rapidité du départ quand on a le coeur plein, dans l'aérien tilbury qui les attendait, volèrent vers Paris, laissant derrière eux un nuage de poussière qui s'évanouit, déchiré par le vent avec plus d'un adieu !
Cette femme était Mme de Saint-Séverin, et cette enfant sa fille, la soeur d'Amédée, malade à présent, et dont la maladie rappelait Amédée en France...
... Alors ils atteignaient cet endroit de la route d'où l'on apercevait la maison blanche, et ceinte de la vigne aux bras d'amoureuse, que Mme de Saint-Séverin habitait du côté gauche extérieur de Neuilly. Cet endroit où, trois ans auparavant, eux, attendris, mais heureux, mais confiants, mais fous de mille espoirs sans noms et de jeunesse, ils avaient laissé pour un temps indéfini la femme qui ne devait plus veiller que de loin sur ceux qu'elle avait soignés avec amour depuis leur enfance, car Réginald, ayant perdu ses parents peu de temps après sa naissance, avait partagé avec Amédée la tendresse de Mme de Saint-Séverin, et rien ne l'avait averti qu'une mère lui eût jamais manqué.
A cet endroit rien n'avait changé. Par une coïncidence du hasard, l'heure était la même que celle où ils étaient partis ; et, comme il y a des journées que nous portons éternellement dans nos poitrines avec leurs plus petits accidents : un son de piano, un timbre de pendule, un nuage à l'horizon là-bas et le soir, ils se rappelèrent qu'il y avait trois ans le soleil se couchait ainsi, et que les teintes étaient les mêmes sur la courbe effacée des lointains. Seulement, au lieu d'une enfant et d'une femme sur la route, une femme isolée attendait.
«C'est vous, ma mère ! - s'écria Amédée, et en une seconde Mme de Saint-Séverin fut couverte des caresses de son fils et de Réginald. - Comment va Léa, ma mère ? Où est-elle ? - Léa est toujours extrêmement souffrante, mon ami, répondit Mme de Saint-Séverin. Et l'expression perdue d'une joie instantanée permit de juger combien ses traits étaient flétris par un chagrin adurent ; elle était affreusement vieillie. La douleur est plus impitoyable que le temps : elle a des secrets pour vous briser mieux ; elle vous courbe encore que le temps vous donnerait le coup de grâce. Les rides qu'elle vous creuse au front sont profondes comme des cicatrices, et pourtant, ô mon Dieu ! ce n'est pas là que sont les blessures.
»Je n'ai pas voulu, - ajouta Mme de Saint-Séverin, - que Léa vînt au-devant de vous, je craignais pour elle la fatigue et encore plus l'émotion ; je l'ai prévenue que tu arrivais ce soir, cher Amédée, et cela vaut mieux. Dans son état, disent les médecins, l'émotion lui serait si funeste qu'il me faut craindre de donner du bonheur à ma fille sous peine de la tuer». Et en prononçant ces derniers mots, cette voix pleine de douceur contractait une dureté amère, ce regard touchant alla donner contre le ciel comme une tête de désespéré contre un mur. Le reproche était presque impie. Ame religieuse, toute d'amour et de dévouement, avait-elle immensément souffert, cette pauvre femme, pour sentir ainsi, comme un homme, le soudain regret qui nous prend tant de fois dans la vie de ne pouvoir poignarder Dieu.
Amédée baissa la tête ; la physionomie de sa mère venait de lui en apprendre plus que tous les pressentiments qu'il tremblait de voir justifier.
Cependant, et peut-être pour ménager son fils (il paraît que les mères ont de ces courages), Mme de Saint-Séverin reprit son calme habituel. Bientôt ces trois personnes s'avancèrent vers la maison blanche, dans la direction du jardin qui s'étendait en face, tandis que le cabriolet, sous la conduite du jockey de Réginald, y accédait du côté opposé au jardin.
Léa était venue jusqu'à la barrière extérieure. Si Mme de Saint-Sévenin n'avait pas dit à Amédée : «Voilà ta soeur», il ne l'aurait pas reconnue tant elle était changée et grandie. Léa se jeta au cou de son frère avec l'abandon d'un sentiment qui paraissait ne pas s'épandre souvent, avec ce laisser-aller d'adolescente dont toute l'âme devrait être une caresse. Mais Mme de Saint-Sévenin, redoutant que cette joie ne fût trop vive, y coupa court en présentant à sa fille celui qu'elle appelait son second fils. Léa sourit à cette mâle figure qu'elle avait toujours aperçue réfléchie dans ses souvenirs à côté de celle de son frère, et Réginald, dont le coeur s'était ouvert à ces détails de famille, que la position de Léa rendait encore plus attendrissants, fut sur le point de la prendre dans ses bras et de l'y serrer comme on y serre une soeur ; mais son regard saisit tout à coup sur le visage de Mme de Saint-Sévigné tout ce qu'il y a de plus chaste, de plus éthéré, de plus sensitif dans la délicatesse d'une femme, confondu avec ce qu'il y a de plus intime dans une souffrance de mère, et il retint son mouvement. Il venait de comprendre pour la première fois que l'amitié est aussi une trompeuse, et que, même chez cette femme qui l'appelait son fils, il n'était, hélas ! qu'un étranger.
J'ai dit que Léa était changée et grandie ; ce n'était plus la petite fille à la pèlerine de velours noir dont le teint se rosait impétueusement au moindre trouble jusque dans la racine des cheveux et des cils, sans que cette vaporeuse nuance, semblable à celle que, les soirs d'automne, on voit parfois au rebord d'une blanche nuée, se fonçât jamais plus à un endroit qu'à un autre de son visage. Nuance fugitive, mais inaltérée, qui ne se perdait jamais en dégradations insensibles à l'endroit où la robe joint le cou avec mystère, et faisait présumer que tout le corps se colorait timidement ainsi, et promettait aux ardeurs d'un amant des voluptés divines. Ces ravissantes rougeurs s'étaient exhalées et, suivant la loi incompréhensible de tout ce qui est beau sur la terre, exhalées pour ne plus revenir ! La maladie de Léa, en se développant, semblait avoir absorbé tout le sang de ses veines dans la région du coeur, et lui avait laissé une pâleur ingrate à travers laquelle l'émotion ne pouvait se faire jour. Ce n'était pas une pâleur ordinaire, mais une pâleur profonde comme celle d'un marbre : profonde, car le ciseau a beau s'enfoncer dans ce marbre qu'il déchire, il trouve toujours cette mate blancheur ! Ainsi, à la voir, cette inanimée jeune fille, vous auriez dit que sa pâleur n'était pas seulement à la surface, mais empreinte dans l'intérieur des chairs.
Les deux amis furent d'autant plus frappés du changement qui s'était opéré en Léa en leur absence, qu'ils se souvenaient davantage de ce qu'elle était quand ils l'avaient quittée. Elle n'avait pas même conservé ses cheveux débouclés sur le cou et lissés sur ses tempes virginales, délicieuse coiffure qui jette je ne sais quel reflet de mélancolie autour d'une rieuse tête d'enfant. Elle les portait alors relevés sous un peigne comme toutes les femmes.
Réginald surtout, Réginald, qui sentait et observait en artiste, contemplait avec un intérêt immense de pitié cette fille de seize ans qu'un mal indomptable avait flétrie, qu'une douleur physique emportait au néant avec sa beauté ravagée avant qu'elle sût que ce qui bouillonnait dans son coeur pût être autre chose que du sang. Il était humilié comme artiste. Jamais la beauté d'une femme, quelque resplendissante qu'elle fût, n'avait parlé un plus inspirant langage à son imagination que cette forme altérée et qui bientôt serait détruite. Involontairement, il se demandait s'il y a donc plus de poésie dans l'horrible travail de la mort que dans le déploiement riche et varié de l'existence ? La maladie de Léa était de celles dont les progrès sont à peine perceptibles. Tout ce que l'homme en sait, de cette terrible maladie, c'est qu'elle est mortelle ; mais il ne lui est guère possible de l'étudier dans ses développements et de prédire le moment où, comme irritée de la résistance de l'organisation, elle achèvera de la briser. Mme de Saint-Séverin n'entretenait plus, depuis longtemps, ces illusions qui, comme des femmes perfides, nous mettent leurs douces mains de soie sur les yeux pour nous cacher la réalité. Elle savait que l'état de sa fille était sans ressource, qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard Léa n'achèverait pas sa jeunesse, et que ce moment d'angoisse et de larmes ne se ferait plus beaucoup attendre. Telle était la pensée qui lui mangeait vives les fibres du coeur, et qu'elle cachait sous d'angéliques sourires et sous une confiance si sereine que Léa, parfois dupe de ce calme sublime, sentait moins cruellement sa souffrance et croyait à un mieux prochain.
Réginald, en vivant chez Mme de Saint-Séverin, comprit avec quelle anxiété d'amour était surveillée cette vie tremblante, et qui pouvait se rompre comme un fil délié au moindre souffle. Il fut le témoin de ces mille précautions employées pour préserver de chocs trop violents, de touchers trop rudes, ce cristal fêlé, ce coeur qui, en se dilatant, aurait fait éclater sa frêle enveloppe. Hélas ! ce coeur, au moral tout comme au physique, ne battait que sous une plaque de plomb. Léa ne lisait aucun livre. A cette heure où l'imagination d'une jeune fille commence à passionner son regard d'insolites rêveries et à faire étinceler autre chose que deux gouttes de lumière dans les étoiles bleues de ses yeux, Léa ne connaissait pas un poète. Élevée solitairement à la campagne, elle n'avait senti au sortir de l'enfance que la douleur qui commença sa maladie et qui la fixa auprès de sa mère au moment où elle allait s'en séparer pour entrer dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Cette retraite et cette inculture avaient nui autant au côté sensible de Léa qu'à son côté intellectuel. De peur que la sensibilité de sa fille ne fût trop ébranlée par ces premiers épanchements dans lesquels on se soulage de ces larmes oppressantes qui viennent on ne sait pas d'où..., et que toute femme qui fut jeune eut besoin de verser la tête sur l'épaule d'une autre femme pleurant aussi et bien-aimée, ou toute seule, le front dans ses mains, Mme de Saint-Séverin se priva du plus grand bonheur pour une mère, de la seule félicité humaine que la vertu n'ait pas condamnée. Dans ses relations avec sa fille, elle empêcha toujours l'effusion de naître. Miraculeux héroïsme, sacrifice de l'amour par l'amour ! Où cette femme, cet être fragile, puisait-elle tant de force pour plier à sa volonté les sentiments les plus vivaces de sa nature, si ce n'est dans l'idée qu'en sy laissant entraîner elle pouvait provoquer une de ces palpitations torturantes dans lesquelles sa Léa pouvait perdre connaissance et mourir.
Ainsi Léa n'avait été modifiée ni par ces idées qui élèvent et fécondent les nôtres, ni par ces sentiments auxquels nos sentiments s'entremêlent. Tout ce qu'il y avait de poésie au fond de cette âme devait donc périr à l'état de germe, engloutie, abîmée, perdue dans les profondeurs d'une conscience sans écho. Que si quelquefois une tristesse, un retentissement intérieur, une ondulation rapide passaient sur cette âme isolée dans la création et venaient expirer dans un sourire sur ses lèvres pâles, c'était un point intangible dans la durée, ce n'était ni un désir ni un regret : pour un regret ne faut-il pas connaître, et pour un désir, au moins soupçonner ? C'était quelque chose de mystérieux, de vague et pourtant d'immense, semblable au sentiment de l'infini, comme nous croyons l'avoir éprouvé à une époque de notre vie avant de savoir que ce sentiment se nommât ainsi. Manquent les mots pour parler de cet état de l'âme. On l'imagine sans pouvoir le peindre : l'imagination est la seule faculté qui ne trouve pas sur son chemin la borne de l'incompréhensible. N'y a-t-il pas pour elle un Dieu ? Une couleur de plus dans le prisme ? Des amours purs et éternels ?
Cet état de l'âme fut pour Réginald un mystère... un problème... un rêve. Il aurait si bien voulu le pénétrer. Efforts inouïs et perdus ! Ce désir l'arrachait de son travail dès le matin. Quand, par la persienne entr'ouverte, il apercevait Léa cueillant des fleurs au jardin et les disposant dans les vases de porcelaine de la terrasse, il quittait son chevalet et sa toile et courait auprès de la jeune fille lui parler de sa souffrance, puis du soleil qui luisait dans sa chevelure blonde, du bleu du ciel, de la fraîcheur de l'air. Puis il revenait encore à sa souffrance pour lui demander si toute nature bonne et souriante ne lui causait pas quelque bien, et il cherchait dans ses réponses un mot, un pauvre accent qui lui révélât une des faces encore obscures de cette vie étrange et étouffée. Mais rien dans sa voix, faussée par la douleur et rendue plus touchante, rien dans ses regards languissants de fatigue et d'insomnie, rien sur cet ovale qui avait déjà perdu de sa perfection et de sa grâce, que l'indolent sourire de la bienveillance. Oh ! c'était un jeu cruel que ces déceptions inattendues et renaissantes, c'était un découragement à navrer ! Tous les jours s'écoulaient aussi mornes, aussi ternes pour la jeune fille. Un cercle plus large et plus noir autour de ses yeux, une taille plus abandonnée, une démarche plus traînante : voilà quelles étaient pour Léa les seules différences qu'à la veille apportait le lendemain.
Mais Réginald ne se rebuta pas. Lui qui regrettait disait-il, ces moments perdus auprès des femmes, moment trop nombreux dans sa vie, et qui, de leur bonheur rapide, n'avaient point racheté la moindre des peines dont ce bonheur dérisoire est empoisonné toujours, consumait misérablement son temps auprès d'une enfant malade, ignorante, silencieuse, timide, l'opposé de ces Italiennes qu'il avait aimées, si pleines de pensées et de vie, dont l'amour de la lave est, dit-on, un Styx qui rend invulnérable à toutes les voluptés molles et tièdes trouvées dans d'autres bras que les leurs. La passion, qui commence par faire de nous des enfants et des imbéciles, persuadait à Réginald qu'il n'avait que de la pitié pour Léa. De la pitié ! C'est une plainte stérile qu'on aumône, un serrement de main quand le mal n'est pas contagieux, au plus l'eau d'une larme, et puis on rit ! et puis on oublie ! Voilà toute la pitié. Dans nos coeurs égoïstes et froids, elle n'a pas d'autres caractères, et les hommes, qui ravalent le ciel au profit de leur orgueil, prétendent que la pitié est céleste !
Réginald s'abusait en prenant le sentiment que lui inspirait Léa pour une si chétive sympathie, mais il ne s'abusa pas bien longtemps. Son passé était là avec ses poignants souvenirs. Il reconnut cet amour qui avait séché sur pied, étiolées et noircies, les plus belles fleurs de sa jeunesse, ce simoun qui ravage nos vies plus d'une fois et qui en tourmente longtemps encore le sable aride, quand il n'y a plus que du sable à en soulever.
Qui ne sait pas que tous nos amours sont de la démence ? que tous nous laissent à la bouche la cuisante absinthe de la duperie ? et l'expérience ne l'avait-elle pas appris à Réginald ? Eh bien, de tous ces amours passés et de tous ces amours possibles, le plus insensé était encore ce dernier. Qu'espérait-il en le nourrissant ? Dans six mois cette jeune fille serait portée au cimetière. D'ailleurs y avait-il en elle des facultés aimantes ? Saurait-elle jamais ce que c'est que l'amour ? Ce que ce mot-là signifie, alors que tant de femmes restent hébétées devant ce sentiment qu'elles font naître ? Angles de marbre et d'acier que toutes ces questions, contre lesquelles Réginald se battait le front avec fureur. Mais son amour s'en augmentait encore. Toujours l'amour grandit et s'enflamme en raison de son absurdité,
Quel contresens dans ses idées d'artiste ! «Ah ! si du moins elle était belle - se répétait-il quand il ne la voyait pas, - je m'expliquerais mieux cet amour ; mais qu'y a-t-il de beau dans des yeux inexpressifs, des traits amaigris, des formes qui s'épanouissent». Et, se reprenant tout à coup : «Mais si ! si ! ma Léa, tu es belle, tu es la plus belle des créatures ! Je ne te donnerais pas, toi, tes yeux battus, ta pâleur, ton corps malade, je ne te donnerais pas pour la beauté des anges dans le ciel».
Et ces yeux battus, cette pâleur, ce corps malade, il les étreignait dans tous ses rêves des enlacements de sa pensée frénétique et sensuelle ; il mettait une âme dans ce corps défaillant, de la vie à flots dans ces yeux fixés sur les siens ! Il la créait passionnée, fougueuse, ses blanches lèvres écarlates sous ses baisers ! Et cependant c'était toujours Léa faible, malade, agonisante, à qui les lèvres redevenaient blanches quoiqu'elles brûlassent encore, dont le coeur soulevait la poitrine sous des bonds si terribles qu'il semblait battre dans sa gorge, mais qui disait : «Oh ! si c'est ton amour qui me tue, que je suis heureuse de mourir !» Et puis il la pleurait comme morte, et non pas de la mort de tout à l'heure que, dans l'égoïsme féroce de son amour, il désirait parfois avec rage, mais de celle dont elle mourrait sans doute... un jour... bientôt... ignorant que l'on pût mourir autrement que d'un anévrisme, et que l'on pût souffrir davantage pour mourir, ne regrettant rien des biens inconnus de la terre, et n'envoyant pas la plus belle boucle de ses cheveux blonds à quelque amie d'enfance, mariée bien loin... car elle n'en avait pas.
Un jour, un homme vint trouver le philosophe Socrate et lui dit :
_ Ecoute, Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.
_ Je t’arrête tout de suite, répondit Socrate. As-tu songé à passer ce que tu as à me dire au travers des trois
tamis ?
Et comme l’homme le regardait d’un air perplexe, il ajouta :
_ Oui, avant de parler, il faut toujours passer ce qu’on a à dire au travers des trois tamis.
Voyons un peu ! Le premier tamis est celui de la vérité. As-tu vérifié que ce que tu as à me dire est parfaitement
exact ?
_ Non, je l’ai entendu raconter et…
_ Bien ! Mais je suppose que tu l’as au moins fait passer au travers du second tamis, qui est celui de la bonté. Ce que tu
désires me raconter, est-ce au moins quelque chose de bon ?
L’homme hésita puis répondit :
_ Non, ce n’est malheureusement pas quelque chose de bon, au contraire…
_ Hum ! dit le philosophe. Voyons tout de même le troisième tamis. Est-il utile de me raconter ce que tu as envie de me
dire ?
_ Utile, pas exactement…
_ Alors, n’en parlons plus ! dit Socrate. Si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère
l’ignorer. Et je te conseille même de l’oublier…
TanizakiJunichirô (1886-1965), auteur japonais, écrit l’Eloge de l’Ombre en
1933.
Révélant sa sensibilité au conflit intergénérationnel qui entraine l’effacement des traditions japonaises dans les années 30
par un attrait pour l’Occident et sa modernité, junichirô commence son essai ainsi : « Un amateur d’architecture qui, de nos jours, veut se faire construire une demeure de pur style
japonais, se prépare bien des déboires […] ». Tout en reconnaissant les bienfaits de l’électricité et de la technique, science pour laquelle les Japonais n’avaient jusque-là pas beaucoup innové,
l’auteur articule sa pensée autour de la problématique « Si l’Orient et l’Occident avaient, chacun de son côté et indépendamment, élaboré des civilisations scientifiques distinctes, que seraient
les formes de notre société et à quel point seraient-elles différentes de ce qu’elles sont ? ». Le Japon s’occidentalisant, Junichirô regrette la perte de ses traditions. Ainsi, le
pinceau fait place au stylo, le papier n’est plus japonais, les appareils phoniques et visuels sont adaptés aux pratiques occidentales. La calligraphie perd de sa beauté, les sons et les images
n’ont plus la même dimension : « La forme même d’un outil d’apparence insignifiante pourrait avoir des répercussions presque à l’infini ».
[...] On souhaiterait plus de précision et de faits que de verbe car il lui arrive de supposer, laissant son imagination le
guider. J’ai donc pris conscience qu’il ne fallait pas forcément prendre ses écrits comme vérité absolue, mais voyager via l’ambiance qu’il souhaite nous faire partager. Il faut également
resituer le tout dans le contexte japonais des années 30. Pour conclure, cette lecture m’a donné envie d’en savoir plus sur l’esthétisme japonais et ses contradictions : pourquoi Junichirô
affirme que « souillure gardée devient élément du beau », propos probablement exagérés ; alors que dans un même temps, il est coutume au Japon de reconstruire les monuments historiques à
l’identique périodiquement au fil de leur délabrement par le temps ? [...]
[...] L’Eloge de l’Ombre de Tanizaki Junichirô Tanizaki Junichirô (1886-1965), auteur japonais, écrit l’Eloge de l’Ombre en
1933. Dans cet essai, Junichirô évoque les valeurs esthétiques nippones de l’ère pré-Meiji et leurs différences avec celles de l’Occident devant le constat des impacts de celles-ci depuis Meiji
(1868-1912) au Japon. Par une série d’exemples simples et précis, l’auteur explique en quoi « le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur
produit par juxtaposition de substances diverses », en quoi les cultures et sociétés occidentales et orientales peuvent s’opposer, en particulier sur la question de l’esthétique de l’ombre.
[...]
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