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 WASHINGTON SQUARE

  

HENRY JAMES

 

Washington Square (1997) ♫ Tu chiami una vita ♫ / CINEMA / MUSIQUE   Ce lien vous permet de voir l'article sur le même sujet, côté cinéma et musique.

Ci-dessous, je vous propose les 5 premiers chapitres du livre d'Henry James.

1

Il y avait à New-York vers le milieu du siècle dernier un médecin du nom de Sloper qui avait su se faire une situation exceptionnelle dans la haute société. Les médecins de qualité ont toujours joui d’une grande considération en Amérique, et, là plus qu’ailleurs, cette profession a su conquérir le nom de « libérale ». Dans un pays où, pour faire figure dans le monde, il faut ou bien gagner de l’argent, ou avoir l’air d’en gagner, l’art d’Esculape semble avoir combiné le plus heureusement deux motifs de se faire estimer. Être médecin, c’est se servir de ses yeux, de ses mains, ce qui, aux États-Unis, vous classe toujours parmi les honnêtes gens ; c’est aussi appartenir au domaine mystérieux de la science, mérite très apprécié dans une nation où l’amour du savoir n’a pas toujours trouvé de loisirs ni de facilités à sa mesure.

De l’avis général, le docteur Sloper était un grand médecin parce que son savoir égalait son savoir-faire. C’était ce que l’on pourrait appeler un savant, et cependant il ne soignait pas ses malades dans l’abstrait, si l’on peut dire, et leur donnait toujours des médicaments à prendre. Tout en étudiant chaque cas à fond, il n’infligeait pas à ses clients trop d’exposés théoriques, et, bien que d’une minutie parfois agaçante dans ses explications, il ne se contentait pas (comme font, paraît-il, certains médecins) de prescriptions verbales, mais laissait toujours en partant une ordonnance… d’ailleurs illisible.

Il y avait d’autres médecins qui rédigeaient une ordonnance sans avoir auparavant rien expliqué ; mais loin de procéder ainsi, il laissait cette manière de faire aux petits miteux de la profession. On aura compris que je parlais d’un homme intelligent ; il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la grande renommée qu’avait acquise le docteur Sloper. À l’époque où il allait devenir le personnage central de notre récit, il avait atteint la cinquantaine et sa popularité était à son apogée. Il avait beaucoup d’esprit et il était considéré dans la meilleure société de New-York comme un homme du monde – ce qu’il était en fait, sans aucun doute. Je me hâte d’ajouter, afin qu’il n’y ait pas là-dessus d’équivoque, que ce n’était pas le moins du monde un charlatan. C’était le plus honnête des hommes, plus honnête peut-être que la vie ne lui avait jamais donné l’occasion de le prouver ; et même si on laisse de côté le bel enthousiasme de son cercle de clients, qui se vantaient à tout propos d’avoir le médecin le plus « merveilleux » d’Amérique, il se montrait en tous points digne de l’idée que l’on se faisait de ses talents.

C’était un observateur, un philosophe même, et il lui était si naturel d’être un grand médecin (ou plutôt facile, comme disait la voix populaire), qu’il ne cherchait jamais à se faire valoir, et dédaignait les petits trucs professionnels aussi bien que les airs imposants qui sont l’apanage des médiocres.

Il faut reconnaître qu’il avait été favorisé par la fortune, et que le succès lui avait été spécialement aisé. Il avait fait à vingt-sept ans un mariage d’amour avec la très charmante Miss Harrington, de New-York, qui, en plus de tous ses charmes, avait une très belle dot. Mrs. Sloper était aimable, gracieuse, cultivée, élégante, et avait été en 1820 l’une des plus jolies héritières de cette capitale peu étendue, mais en pleine croissance, qui avait pour centre la Battery, entre les deux rives de la Bay, et dont la limite au nord se perdait alors dans les chemins herbeux de Canal Street. À peine âgé de vingt-sept ans, Austin Sloper était déjà en assez bonne posture pour rendre moins surprenant le choix qu’avait fait de sa personne, parmi une bonne douzaine de soupirants, une jeune fille de la haute société qui avait dix mille dollars de rente et les yeux les plus ravissants de tout Manhattan. Ces yeux, et bien d’autres merveilles encore, firent du jeune médecin, qui était aussi amoureux qu’aimé, un homme vraiment comblé.

Son bonheur dura environ cinq ans. Son mariage avec une femme riche ne l’avait pas écarté d’un pouce de la voie qu’il s’était tracée, et il se donnait à son métier aussi totalement que s’il n’avait encore d’autre fortune personnelle que le modeste héritage qu’il avait partagé avec ses frères et sœurs à la mort de son père. Et ce n’était pas tellement le désir de s’enrichir qui le poussait que la passion d’apprendre encore et de travailler. Apprendre des choses intéressantes et travailler à des choses utiles – tel était en deux mots le programme qu’il s’était fixé et qui ne lui paraissait pas devoir comporter le moindre changement du fait que sa femme se trouvait être riche. Il aimait son métier et se plaisait à déployer une maîtrise dont il se sentait fier ; et tout en lui prouvait si clairement qu’il était né pour être médecin, qu’il prétendait rester médecin quoi qu’il advienne, et exercer la médecine de la meilleure façon possible. Évidemment, l’aisance de sa vie domestique lui épargnait les côtés les plus déplaisants de sa profession, et les relations qu’avait sa femme parmi les « gens huppés » faisaient qu’il recevait dans son cabinet un bon nombre de malades dont les symptômes, pour n’être pas plus intéressants en eux-mêmes que ceux des classes populaires, se révèlent du moins avec plus de netteté. Il souhaitait enrichir son expérience, et en l’espace de vingt années, il apprit en effet une infinité de choses. Il est juste de dire qu’il acquit une partie de cette expérience dans des conditions telles qu’il eût préféré mille fois s’en passer, quelque enseignement qu’il y puisât. Son premier enfant avait été un petit garçon admirablement doué, de l’aveu même du docteur à qui l’on ne pouvait jamais reprocher d’excès d’enthousiasme ; il l’avait perdu à l’âge de trois ans, malgré tout ce que l’amour de sa mère et la science de son père avaient pu inventer pour le sauver. Deux ans plus tard, Mrs. Sloper avait donné le jour à un autre enfant – enfant d’un sexe qui faisait de la pauvre créature une piètre compensation pour la perte du premier-né tant regretté et dont le père s’était juré de faire un homme accompli. La petite fille qui naquit fut donc une déception ; mais le pire était encore à venir. Une semaine après la naissance de l’enfant, la jeune mère qui, suivant la formule consacrée, se portait bien, se trouva soudain prise de graves malaises, et, avant qu’une deuxième semaine se fût écoulée, Austin Sloper se trouvait veuf.

Pour un homme dont la profession est d’empêcher les gens de mourir, il n’avait vraiment pas trop bien réussi ; un docteur de talent qui perd en l’espace de trois ans sa femme et son fils pourrait craindre que l’on mît en doute ses capacités professionnelles aussi bien que son amour. Notre ami, cependant, échappa aux critiques ; entendons-nous : il échappa aux critiques du monde extérieur. Car pour ce qui était de lui, il se fit les reproches les plus sanglants qu’un homme peut se faire. Il dut subir jusqu’à la fin de sa vie le joug de cette censure intime et garda toujours les marques de la correction que la main la plus dure qu’il connût lui avait administrée pendant la nuit qui suivit la mort de sa femme. Le monde qui, je l’ai dit, avait de l’amitié pour lui, le plaignait trop pour faire de l’ironie ; son malheur le rendit plus intéressant encore, et acheva de faire de lui l’homme à la mode. Les gens se dirent qu’après tout les familles des médecins ne peuvent échapper aux formes les plus malignes des maladies, et que le docteur avait vu mourir d’autres malades que ceux dont nous venons de parler, ce qui créait un précédent honorable.

Il lui restait sa petite fille, et, bien qu’elle ne fût pas ce qu’il avait désiré, il résolut de l’élever aussi parfaitement que possible. Il avait en réserve beaucoup d’autorité inemployée dont la petite fille bénéficia largement pendant ses premières années. On lui avait donné, naturellement, le nom de sa pauvre mère, et même lorsqu’elle n’était encore qu’un tout petit bébé au maillot, le docteur ne l’appela jamais autrement que Catherine. En grandissant, elle s’affirma de nature saine et robuste, et son père se disait, en la regardant, qu’avec cette mine-là, il ne courait pas le moindre risque de la perdre. J’ai dit : « avec cette mine-là », parce que, à la vérité… Mais ce n’est pas de cela que je veux parler pour le moment.

2

Quand l’enfant atteignit ses dix ans, le docteur offrit à sa sœur, Mrs. Penniman, de venir vivre chez lui. Il n’avait que deux sœurs, qui s’étaient toutes deux mariées jeunes. La cadette, Mrs. Almond, avait épousé un négociant fort bien dans ses affaires et qui s’enorgueillissait d’une ribambelle de beaux enfants. C’était le type de la mère de famille épanouie, sereine, agréable, sensée, et elle s’entendait fort bien avec son grand homme de frère, qui, en matière de femmes, même quand elles étaient ses proches parentes, manifestait ouvertement ses préférences. Il préférait Mrs. Almond à sa sœur Lavinia, qui avait épousé un clergyman pauvre, maladif, à l’éloquence fleurie, puis était restée veuve à trente-trois ans, sans enfant, sans fortune – sans autre bien que le souvenir des fleurs de rhétorique de Mr. Penniman, et dont quelque secret arôme flottait encore dans ses propres discours. Le docteur Sloper lui avait cependant offert de demeurer sous son toit, et elle avait sauté sur la proposition avec tout l’empressement d’une femme qui a passé dix ans de vie conjugale dans un petit trou de province. Le docteur n’avait pas parlé d’une installation définitive chez lui ; il avait suggéré que sa sœur prît sa maison comme port d’attache pendant qu’elle chercherait un appartement où installer ses meubles. Mrs. Penniman avait-elle vraiment cherché des appartements vides ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle n’en trouva jamais. Elle s’installa chez son frère et ne s’en alla plus, si bien que quand Catherine atteignit sa vingtième année, sa tante Lavinia était encore l’un des personnages les plus marquants de son entourage[1]. La version de Mrs. Penniman était qu’elle était restée chez son frère pour s’occuper de l’éducation de sa nièce. C’est ce qu’elle disait, en tout cas, aux uns et aux autres, sauf au docteur lui-même, qui ne demandait jamais d’explications lorsqu’il lui était facile d’en inventer tout seul tant qu’il voulait. Ajoutons que Mrs. Penniman, qui ne manquait pas d’une certaine assurance superficielle, se gardait, pour certaines raisons, de se poser vis-à-vis de son frère comme un puits de science. Elle n’était pas très fine, mais elle avait cependant assez de flair pour ne pas commettre une erreur pareille ; et son frère, en revanche, avait assez d’esprit pour lui pardonner, dans la situation où elle se trouvait, de vouloir vivre à ses dépens le plus longtemps qu’elle pourrait. Il souscrivit donc tacitement à la proposition informulée de Mrs. Penniman, selon laquelle il était nécessaire que la pauvre petite orpheline eût auprès d’elle une femme supérieure. Son consentement ne pouvait être que tacite, vu la faible impression qu’avaient faite sur lui les capacités intellectuelles de sa sœur. Sauf quand il était tombé amoureux de Catherine Harrington, il n’avait jamais été impressionné par l’esprit des femmes en général ; et bien qu’il fût ce que l’on pourrait appeler un médecin de femmes, il n’avait pour le beau sexe qu’une admiration très mitigée. Il jugeait les complications féminines plus surprenantes qu’édifiantes et trouvait à la raison[2]trop de charme pour se complaire, dans l’ensemble, à ce qu’il découvrait chez ses belles clientes. Sa femme avait été une femme sensée, mais c’était là une de ces brillantes exceptions qui confirment la règle ; des quelques certitudes qu’il avait acquises au cours de sa vie, celle-là était peut-être la plus ancrée. Cette certitude ne l’aida pas, on s’en doute, à mieux subir son deuil, ni à mettre fin à son veuvage ; et elle eut pour effet de le rendre encore plus sceptique sur les capacités de Catherine ainsi que sur la valeur des méthodes de Mrs. Penniman. Il accepta néanmoins, au bout de six mois, l’installation définitive de sa sœur chez lui comme un fait accompli, et, s’aperçut, comme Catherine devenait une jeune fille, qu’il était en effet très utile pour elle d’avoir à ses côtés un autre exemplaire de ce sexe très imparfait. Il usait envers Lavinia d’une scrupuleuse et inébranlable politesse ; et elle ne l’avait encore vu en colère qu’une seule fois dans toute sa vie, au cours d’une discussion théologique avec feu son mari le clergyman. Avec elle, il ne discutait jamais de théologie, ni d’aucune autre chose, d’ailleurs. Il se contentait de lui faire connaître, de la façon la plus nette, sous forme d’ultimatum, ce qu’il désirait qu’elle fît pour Catherine.

Un jour, alors que l’enfant avait à peu près douze ans, il lui avait dit : « Essaie d’en faire une femme intelligente, Lavinia ; j’aimerais qu’elle devienne une femme intelligente ».

Sur quoi Mrs. Penniman, après avoir réfléchi un moment, avait demandé : « Crois-tu, mon cher Austin, qu’il vaut mieux être intelligent que bon ?

« Bon à quoi ? demanda le docteur. On n’est bon à rien si l’on n’est pas intelligent ».

Mrs. Penniman ne vit aucune raison pour contredire son frère sur ce point ; peut-être songeait-elle que son rôle ici-bas avait d’autant plus d’importance qu’elle avait des aptitudes plus variées.

« Bien entendu, je désire que Catherine soit bonne, dit le docteur le lendemain ; mais elle n’en sera pas moins vertueuse pour n’être pas une imbécile. Je ne crains pas qu’elle soit mauvaise ; il n’y aura jamais un grain de malice dans sa nature. Elle est bonne comme le bon pain, comme disent les Français ; dans six ans d’ici, je ne tiendrai pas à ce qu’on la compare à une bonne miche ».

« Crains-tu donc qu’elle reste par trop sèche ? Mon cher, moi je fournis le beurre ; ainsi tu n’as pas besoin de t’inquiéter ! » déclara Mrs. Penniman, qui s’était chargée elle-même des arts d’agrément et accompagnait sa nièce chez son professeur de piano ainsi qu’au cours de danse. Or, si Catherine était assez douée pour le piano, il faut bien dire que c’était une piètre danseuse.

Mrs. Penniman était grande, mince, blonde, plutôt fanée ; d’une amabilité à toute épreuve et d’une distinction à nulle autre pareille ; elle lisait surtout des romans ; elle ne savait jamais dire les choses sans biais ni détours. Elle était romanesque, sentimentale, et folle de petits secrets et de mystères – passion bien innocente, car jusque-là ses secrets lui avaient servi à peu près autant que des bulles de savon. Elle ne disait pas non plus toujours la vérité ; mais cela non plus n’avait pas grande importance, car elle n’avait jamais eu rien à cacher. Elle aurait rêvé d’avoir un amoureux et de correspondre avec lui sous un faux nom par le canal d’une poste privée ; je m’empresse de dire que son imagination ne s’aventurait jamais vers des réalités plus précises. Mrs. Penniman n’avait jamais eu d’amoureux, mais son frère, qui était très perspicace, devinait ce qui se passait dans sa tête. « Quand ma fille aura dix-sept ans, se disait-il, Lavinia essaiera de lui faire croire qu’un beau jeune homme à moustache est amoureux d’elle. Ce sera entièrement faux : aucun jeune homme, avec ou sans moustache, ne s’éprendra jamais de Catherine. Mais Lavinia foncera sur cette idée et en parlera à la petite ; peut-être même, si son goût pour les manœuvres clandestines ne demeure le plus fort, m’en parlera-t-elle à moi-même. Catherine ne verra rien, ne croira pas ce que sa tante lui dira, heureusement pour la paix de son cœur ; elle n’est pas romanesque ma pauvre Catherine ».

C’était une enfant bien portante et robuste, sans la moindre trace de la beauté de sa mère. On ne peut pas dire qu’elle était laide ; elle était simplement quelconque, terne et douce. L’éloge le plus poussé qu’on ait jamais fait d’elle était qu’elle avait une « gentille » figure ; et, toute héritière qu’elle fût, personne ne s’était jamais avisé de la mettre sur la liste des jeunes filles à courtiser. Son père avait mille fois raison de parler de sa pureté ; elle était pure, excellemment, imperturbablement ; affectueuse avec cela, docile, obéissante, et toujours prête à dire la vérité. Elle avait beaucoup aimé jouer étant enfant, et bien que ce ne soit pas un trait poétique pour une héroïne, je dois ajouter qu’elle était très gourmande. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle allait voler des raisins secs dans le placard de la cuisine ; mais elle s’achetait des choux à la crème avec son argent de poche. À ce compte-là, quel biographe parlant sincèrement de ses jeunes années oserait être sévère sur ce sujet ? Non, Catherine n’était pas intelligente ; elle ne comprenait pas vite ce qu’elle lisait, ni aucune autre chose, d’ailleurs. Elle n’était cependant pas totalement stupide et avait tout de même fait assez d’études pour tenir convenablement sa place dans une conversation avec des jeunes gens et des jeunes filles de son âge, au milieu desquels il est juste de dire qu’elle n’occupait qu’un rang effacé. Et l’on sait pourtant combien il est facile à New-York pour une jeune fille d’occuper les premiers rangs. Catherine, qui était extrêmement modeste, n’avait pas le moindre désir de briller, et dans la plupart des réunions mondaines où elle était invitée, elle s’arrangeait pour rester à l’arrière-plan. Elle aimait tendrement son père et avait très peur de lui ; elle pensait que c’était l’homme le plus intelligent, le plus beau et le plus célèbre du monde. La pauvre enfant éprouvait tant de plénitude dans le don même de son cœur que le petit frémissement de crainte qui se mêlait à son amour pour son père aiguisait cet amour plus qu’il ne le tempérait. Elle n’avait d’autre désir que de lui plaire, et le bonheur, pour elle, c’était d’avoir réussi à lui plaire. Elle n’y était jamais parvenue au-delà d’un certain point. Bien que, dans l’ensemble, il la traitât avec une grande bonté, elle sentait très bien cette limite, et l’espoir de réussir à la franchir un jour suffisait à remplir et à inspirer toute sa vie. Elle ne pouvait naturellement pas savoir qu’elle n’était rien de ce qu’il eût voulu qu’elle fût, bien que, à trois ou quatre reprises, le docteur le lui eût presque fait comprendre. Elle devint une jeune fille calme et bien portante, mais quand elle atteignit ses dix-huit ans, Mrs. Penniman n’avait pas réussi à faire d’elle une femme intelligente. Le docteur Sloper aurait bien voulu être fier de sa fille ; mais il n’y avait rien en Catherine dont il pût être fier. Rien non plus, évidemment, dont il pût avoir honte ; mais cela n’était pas suffisant pour le docteur, qui avait de l’orgueil et qui aurait aimé pouvoir se dire que sa fille était un être exceptionnel. Il aurait été normal qu’elle fût belle et gracieuse, intelligente et distinguée ; car sa mère avait été la femme la plus exquise de son temps – temps si bref – et pour ce qui est de son père, il savait évidemment ce qu’il valait. Il avait des moments de rage à l’idée d’avoir donné le jour à une enfant sans intérêt, et il lui arrivait même parfois de penser avec un certain plaisir qu’il valait mieux que sa femme n’ait pas vécu pour voir cela. Bien entendu, il lui fallut assez longtemps pour découvrir cette disgrâce, et ce n’est que lorsque Catherine eut complètement achevé sa croissance qu’il considéra la chose comme sans remède. Il donna à sa fille le bénéfice d’un nombre incroyable de doutes ; il se garda de toute conclusion hâtive. Mrs. Penniman lui répétait à tout moment que la petite avait une nature en or ; mais il savait ce qu’il fallait penser de ces mots-là. Cela voulait dire, selon lui, que sa fille n’avait pas assez de bon sens pour s’apercevoir que sa tante était une dinde – manque de bon sens qu’aurait certainement apprécié Mrs. Penniman. Cette dernière, d’ailleurs, aussi bien que son frère, se trompait sur la naïveté de Catherine ; car la jeune fille, bien qu’ayant pour sa tante une sincère affection et une profonde gratitude pour ce qu’elle lui devait, lui refusait jusqu’à la moindre trace de cette tendre crainte qui était la marque de son admiration pour son père. À ses yeux, Mrs. Penniman n’avait rien qui participât de l’infini ; Catherine la voyait en plein relief, si l’on peut dire, et n’était nullement éblouie par cette apparition ; tandis que les merveilleuses facultés de son père s’étendaient si loin qu’elles semblaient se perdre dans une sorte de vague lumineux, qui n’en marquait pas cependant la limite, mais seulement le point où l’esprit de Catherine cessait de pouvoir les suivre.

Il ne faudrait pas croire que le docteur Sloper faisait sentir à la pauvre enfant combien peu elle ressemblait à la fille qu’il eût souhaité et quelle déception elle était pour lui. Au contraire, par crainte de se montrer injuste envers elle, il faisait son devoir de père avec un zèle exemplaire, et se montrait heureux de son affection sans bornes. De plus, il était philosophe ; il avait fumé bien des cigares avant de digérer sa déception, et, à la longue, il s’était fait une raison. Il trouva une sorte de satisfaction à se dire qu’il n’attendait rien de cette enfant-là, mais son raisonnement était assez paradoxal : « Je n’attends rien, insistait-il, donc, si elle me surprend agréablement, ce sera tout bénéfice pour moi. Dans le cas contraire, je n’aurai rien perdu ». Ces réflexions se situaient à l’époque des dix-huit ans de Catherine, ce qui montre bien que le docteur n’avait pas porté sur sa fille de jugement hâtif. Et cette jeune fille de dix-huit ans lui semblait non seulement incapable de lui réserver des surprises, mais d’en éprouver jamais elle-même, tant elle était calme et inerte. Il y avait même des gens sans aménité qui la traitaient de bûche. Mais la raison de cette attitude était sa timidité : elle était douloureusement, irrémédiablement timide. On ne s’en rendait pas bien compte, et on la croyait surtout indifférente. En fait, c’était l’être le plus sensible qu’il y eût jamais.

3

Comme enfant, elle promettait d’être grande, mais à l’âge de seize ans, sa croissance s’était arrêtée, si bien que sa taille, comme presque tout en elle, ne dépassait pas la moyenne. Elle était vigoureuse, pourtant, bien faite, et grâce au ciel, d’une excellente santé.

J’ai dit que le docteur était philosophe, mais je n’aurais pas répondu de sa philosophie si la pauvre Catherine avait été maladive et plaintive. Ce qu’il y avait de plus séduisant en elle était précisément son air de santé et ses belles joues fraîches où s’épanouissaient à l’envi les lis et les roses. Elle avait l’œil petit et sans éclat, des traits plutôt lourds, d’épais cheveux châtains et lisses. Une fille quelconque, sans intérêt, disaient d’elle les gens les moins bienveillants – une jeune fille calme et bien élevée, disaient les personnes douées de quelque imagination. Quand elle eut enfin compris qu’elle était une jeune fille – et cela demanda pas mal de temps et de persuasion – elle se mit tout d’un coup à adorer la toilette : et cela avec toute l’impétuosité d’une néophyte. Là encore, je ne voudrais pas accabler mon héroïne, mais il faut bien dire que son goût n’était rien moins que sûr ; elle commettait force erreurs et confusions. Cette débauche de parure n’était pas autre chose que le désir de s’exprimer chez un être plutôt silencieux ; elle essayait de mettre dans sa toilette l’éloquence qui manquait à ses discours et à laisser parler franchement sa nature. Mais dès lors qu’il fallait juger de son esprit par sa manière de s’habiller, ce n’était pas la faute des gens s’ils la croyaient très sotte. Ajoutons que, bien qu’elle eût une grande fortune en perspective – son père, depuis des années, gagnait vingt mille dollars par an et en économisait la moitié – elle ne disposait pas pour s’habiller de plus d’argent que la plupart des jeunes filles sans fortune. À cette époque, on sacrifiait encore à New-York sur les autels de la Simplicité Républicaine, et le docteur Sloper aurait aimé que sa fille fût, avec une grâce tout athénienne, prêtresse de cet aimable culte. Il grinçait des dents, en privé, à l’idée qu’il avait une fille à la fois laide et endimanchée. Car s’il aimait lui-même les choses agréables de la vie, il avait la plus grande horreur de la vulgarité. Il prétendait même que la tendance du jour était toute vers cette vulgarité détestable. Ajoutons qu’il y a trente ans, le luxe aux États-Unis n’était pas comparable à ce qu’il est à présent, et que le père de Catherine avait sur l’éducation des jeunes filles des idées plutôt conservatrices. Non qu’il eût des principes bien définis sur ce point ; la mode n’était pas encore de s’entourer de principes comme d’une ceinture de remparts. Il lui semblait simplement convenable et raisonnable qu’une jeune fille bien élevée n’étalât pas sa fortune sur son dos. Or Catherine avait un large dos et aurait pu y étaler une imposante fortune ; mais par crainte de s’exposer aux critiques de son père, elle n’avait jamais montré ce dos à nu, et elle avait vingt ans révolus quand elle s’offrit pour la première fois une robe du soir ; une robe rouge à frange dorée ; elle en avait secrètement envie depuis des années. Ainsi harnachée, elle avait l’air d’avoir trente ans ; mais ce qui est assez curieux, c’est qu’en dépit de sa passion pour les falbalas, elle n’était pas du tout coquette et qu’elle ne songeait, quand elle choisissait une robe, qu’à l’effet que la robe, et non elle-même, allait produire. L’historien, sur ce point, est à court d’explication, mais les faits sont là. C’est dans cet équipage somptueux qu’elle se rendit à une soirée intime, où l’avait invitée sa tante, Mrs. Almond. La jeune fille venait d’entrer dans sa vingt-et-unième année, et la soirée de Mrs. Almond inaugurait pour elle une ère très importante.

Depuis quelques années déjà, le docteur Sloper avait transporté ses pénates dans la ville haute, comme on disait alors. À l’époque de son mariage, il s’était installé dans une maison à faîtage de granit avec une énorme arche vitrée au-dessus de la porte, située à cinq minutes de l’Hôtel de Ville. Ce quartier, déjà considéré alors comme très élégant, avait connu sa plus grande vogue aux alentours de 1820. Puis, peu à peu, la mode avait dessiné un mouvement irrésistible vers le nord, comme cela était inévitable dans une ville telle que New-York où la circulation ne peut se faire que dans le sens d’une étroite bande de terrain. Ainsi les innombrables voitures qui sillonnaient Broadway purent-elles s’espacer plus facilement sur les deux rives. Lorsque le docteur se décida à changer de domicile, ce qui avait été jadis l’écho encore discret de l’activité commerciale était devenu un insupportable fracas – qui n’en charmait pas moins les oreilles des braves citoyens, passionnés pour ce qu’ils appelaient avec complaisance le développement de leur île fortunée. Le docteur Sloper ne s’intéressait que très indirectement à ce développement bruyant – pourtant, si l’on songe que, quelques années plus tard, la bonne moitié de ses malades se trouvèrent être des hommes d’affaires surmenés, le phénomène aurait pu l’intéresser d’assez près – et quand il vit que la plupart des maisons voisines toutes pareilles à la sienne se transformaient en bureaux, en entrepôts, en agences maritimes, et, d’une manière générale en repaires pour le monde méprisable du négoce, il résolut de chercher un coin plus calme.

Or, en 1835, c’est Washington Square qui se trouvait être l’endroit rêvé pour les gens de goût épris de tranquillité, et c’est là que le docteur se fit construire une maison ; une belle maison « moderne » avec une large façade, un balcon devant les fenêtres du salon, et quelques marches blanches menant à la porte d’entrée, elle-même encadrée de marbre blanc. Cette maison, ainsi que la plupart des maisons voisines, qui lui ressemblaient trait pour trait, représentait pour les New-Yorkais de ce temps-là, le sommet de la science architecturale, et il faut reconnaître qu’elles font encore aujourd’hui très bonne figure. Toutes ces maisons donnaient sur le Square, sorte de jardin planté de toutes sortes d’arbres et d’arbustes sans prétention et entouré d’une barrière de bois qui augmentait encore son aspect champêtre et bon enfant ; à deux pas de là, c’était l’imposante Cinquième Avenue qui commençait précisément à la hauteur de Washington Square, et qui, déjà large et sûre d’elle-même, semblait prévoir la haute destinée qui allait être la sienne. Je ne sais pas si c’est le souvenir de leur enfance, mais bien des New-Yorkais ont une prédilection marquée pour cette partie de la ville. Il faut dire que Washington Square a conservé une atmosphère de paix rêveuse qu’on trouve de plus en plus rarement dans les autres quartiers de la grande cité tapageuse ; il y règne un air de certitude, d’aisance et de noblesse que ne possèdent pas les régions plus modernes desservies par la grande artère centrale – l’air d’avoir une espèce de passé. Combien de nous, s’il faut en croire les souvenirs de nos nourrices, avaient vu le jour dans ce paradis de tous les raffinements et rendu visite, là, à de vieilles aïeules solitaires qui donnaient des goûters dont la splendeur frappait l’imagination et faisait venir l’eau à la bouche ; c’est là que nous avions fait nos premiers pas hors de la nursery et trottiné à côté de notre bonne, en respirant à pleines narines l’odeur particulière des vernis du Japon qui, en ce temps-là foisonnaient dans le Square et répandaient un arôme que nous n’étions pas encore assez avertis pour détester comme il le méritait ; là, enfin, qu’avait été notre première école, tenue par une vieille dame à la vaste poitrine et à la croupe volumineuse, dont la férule et l’éternelle tasse de thé dans de la porcelaine bleue dépareillée, avaient à la fois développé notre sens de l’observation et enrichi nos sensations. C’est là, en tout cas, que mon héroïne devait passer bien des années de sa vie, ce qui excuse cette longue parenthèse topographique.

Mrs. Almond habitait bien plus au nord, dans une rue embryonnaire portant un numéro de trois chiffres – région où les empiétements de la ville avaient un air un peu irréel avec ses peupliers toujours debout au milieu des pavés (et encore quand les rues étaient pavées), qui agitaient leurs feuilles par-dessus les toits pointus d’anciennes maisons hollandaises, tandis que les cochons et les poules cherchaient leur vie dans les ruisseaux. Ces éléments de pittoresque campagnard ont complètement disparu aujourd’hui des rues de la ville ; mais bien des personnes pas tellement âgées se souvenaient fort bien avoir vu un semblable état de choses dans des rues qui seraient honteuses aujourd’hui qu’on le leur rappelât. Catherine avait force cousins et cousines, et elle était très amie avec tous les enfants de sa tante Almond, qui n’étaient pas moins de neuf. Il y avait eu un temps où elle leur avait fait un peu peur parce qu’ils la croyaient, comme on dit, savante jusqu’au bout des ongles, sans compter que quelqu’un qui passait sa vie en compagnie de Mrs. Penniman avait forcément quelque chose d’intimidant. Mrs. Penniman inspirait plutôt de l’admiration que de l’affection aux jeunes Almond. Elle avait des manières étranges et un peu effrayantes ; pendant vingt ans elle avait porté le deuil de son mari, pour arborer un beau matin des roses à son chapeau ; ses vêtements noirs étaient constellés bizarrement aux endroits les plus imprévus de boucles, de bracelets et de broches qui n’encourageaient pas la familiarité. Elle prenait les enfants trop au sérieux, en bien comme en mal, et leur donnait tellement l’impression qu’elle attendait d’eux des choses rares et subtiles qu’on était en visite chez elle comme à l’église quand on est assis au premier rang.

On finit pourtant par s’apercevoir que Mrs. Penniman ne tenait pas une grande place dans la vie de Catherine, qu’elle ne faisait pas corps avec elle, et que, les jours où la petite fille venait passer un dimanche avec ses cousins et cousines, elle ne demandait pas mieux que de jouer à « scions-du-bois » ou même à saute-mouton. Ceci établi, les enfants n’eurent pas de peine à s’entendre, et pendant plusieurs années Catherine joua beaucoup avec ses jeunes cousins. Je parle surtout des cousins, parce que sept sur neuf des enfants Almond étaient des garçons, et que Catherine avait une préférence marquée pour les jeux qui se jouent en culottes. Peu à peu, cependant, les culottes firent place à des pantalons, et les possesseurs des pantalons durent se préparer à la vie. Les aînés, qui étaient plus âgés que Catherine, partirent pour le collège ou entrèrent dans des maisons de commerce. Des deux filles, l’aînée se maria dès qu’elle fut en âge de s’établir, et l’autre, dès qu’il en fut temps aussi, se fiança. C’était pour fêter ces fiançailles-là que Mrs. Almond donnait la soirée intime dont j’ai parlé. Sa fille devait épouser un jeune agent de change un peu boulot qui n’avait que vingt ans ; tout le monde était très satisfait de ce choix.

4

Mrs. Penniman, hérissée de plus de pendeloques et de broches que jamais, vint naturellement à la fête accompagnée de sa nièce ; le docteur avait promis de venir aussi, bien qu’assez tard. On devait danser beaucoup, et dès la quatrième ou cinquième danse, Catherine vit venir à elle sa cousine Marianne escortée d’un grand jeune homme. Et celle-ci présenta le jeune homme comme quelqu’un qui avait le plus vif désir de faire la connaissance de notre héroïne, et comme un cousin d’Arthur Townsend, son propre fiancé.

Marianne était une jolie petite personne de dix-sept ans, toute menue, et parée d’une large ceinture ; on voyait à ses manières élégantes qu’elle n’avait pas attendu le mariage pour prendre de l’assurance. Elle avait déjà des airs de maîtresse de maison, accueillant les invités, s’éventant gracieusement, disant qu’il y avait tellement de monde qu’elle n’aurait pas une minute pour danser. Elle fit tout un petit discours sur le compte du cousin de Mr. Townsend, à qui elle donna une tape de son éventail avant de s’élancer vers d’autres invités. Catherine n’avait pas compris tout ce que Marianne avait dit : elle était trop captivée par l’aisance de manières et la vivacité de la jeune fille et par la beauté du jeune homme. Elle avait pourtant, ce qui ne lui arrivait pas souvent, réussi à attraper le nom du jeune homme, qui se trouvait être le même que celui du petit agent de change de Marianne. Catherine était toujours troublée quand on lui présentait quelqu’un ; cela lui paraissait toujours pénible, et elle se demandait comment certaines gens – ce jeune homme en particulier – pouvaient s’en émouvoir aussi peu. Que devait-elle dire, et qu’arriverait-il si elle ne disait rien ? Jusqu’ici il n’était rien arrivé que de très agréable. Mr. Townsend, sans laisser à Catherine le temps de se sentir embarrassée, s’était mis à parler en souriant gaiement, comme s’il la connaissait depuis un an.

« Quelle charmante soirée ! quelle ravissante maison ! quelle famille délicieuse ! et que votre cousine est donc jolie ! »

Mr. Townsend, en faisant ces remarques, n’avait pas l’air d’en exagérer l’importance, et entrait ainsi en matière avec quelqu’un dont il venait de faire connaissance. Il regardait Catherine droit dans les yeux. Elle ne répondait rien ; elle se contentait d’écouter et de le regarder ; et lui, comme s’il ne s’était pas attendu à ce qu’elle répondît quoi que ce soit, continuait à parler de choses et d’autres du même ton amical et naturel. Catherine, pour muette qu’elle se trouvât, n’éprouvait aucune gêne ; elle trouvait tout à fait normal que ce soit lui qui parlât et qu’elle se contentât de le regarder. Ce qui expliquait son admiration, c’est que le jeune homme était très bien de sa personne, ou plutôt, comme elle se le disait à elle-même, très beau. La musique s’était tue un instant, puis soudain elle reprit ; alors il lui demanda, avec un sourire plus appuyé, plus significatif que les autres, si elle voulait lui faire l’honneur de danser avec lui. Même à cette demande, elle ne répondit que par un murmure et le laissa simplement mettre son bras autour de sa taille – et lorsqu’il fit ce geste, elle eut plus que jamais l’impression qu’elle avait déjà eue parfois, qu’il était surprenant que le bras d’un jeune homme eût le droit de se poser sur sa taille – et déjà il l’entraînait dans un doux tournoiement de polka tout autour du salon. Quand ils s’arrêtèrent, elle sentit qu’elle était rouge ; et c’est seulement alors que, pendant quelques instants, elle cessa de le regarder. Elle s’éventa, puis s’absorba dans la contemplation des fleurs de son éventail. Il lui demanda si elle voulait reprendre la danse, et elle ne répondit pas tout de suite, les yeux toujours fixés sur les fleurs de l’éventail.

– Est-ce que cela vous fait tourner la tête ? demanda-t-il avec la plus grande sollicitude.

Catherine alors le regarda ; il était vraiment très beau, et il n’était pas rouge le moins du monde.

– Oui, dit-elle sans trop savoir pourquoi, car la danse ne lui faisait jamais tourner la tête.

– Eh bien, dans ce cas, dit Mr. Townsend, nous allons nous asseoir et bavarder. Je vais nous trouver un bon coin.

Il trouva un bon coin – un endroit charmant ; un petit canapé qui semblait fait juste pour deux personnes. À cette heure, les salons étaient pleins de monde ; les danseurs étaient de plus en plus nombreux, et les invités qui ne dansaient pas se tenaient debout, le dos tourné aux deux jeunes gens, de sorte que Catherine et son cavalier se trouvaient comme en retrait et à l’abri des regards. « Nous allons bavarder » avait dit le jeune homme ; mais c’est toujours lui qui continuait à parler seul. Catherine, mollement adossée contre le canapé, tenait les yeux fixés sur lui et le trouvait plein d’esprit. Ses traits ressemblaient à ceux des jeunes gens que l’on voit sur les tableaux ; Catherine n’en avait jamais vu d’aussi fins, élégants et bien dessinés à aucun des jeunes gens qu’elle rencontrait dans les rues ou dans les salons de New-York. Il était long et mince, et cependant il avait l’air plein de force. Catherine le comparait dans son esprit à une statue. Mais une statue n’aurait pas parlé comme lui, et surtout, une statue n’aurait pas eu des yeux de cette mystérieuse couleur. C’était la première fois qu’il venait chez Mrs. Almond ; il se sentait perdu dans ce milieu nouveau ; et Catherine était bien bonne de venir à son secours. Il était cousin d’Arthur Townsend, pas cousin germain, non ; cousin assez éloigné, même – et Arthur l’avait amené ici pour le présenter à sa future belle-famille. À vrai dire, il ne connaissait pas du tout New-York. Il y était né ; mais il en avait été absent pendant des années. Il avait roulé sa bosse un peu partout et vécu dans des pays lointains ; il n’était à New-York que depuis quelques semaines. C’était une belle ville, mais il s’y sentait seul.

– Vous comprenez, les gens vous oublient, dit-il en enveloppant Catherine de son merveilleux regard, tandis que, penché en avant de biais et les coudes sur les genoux, il se tournait vers elle.

Catherine eut l’impression qu’il n’était pas possible de l’oublier une fois qu’on l’avait vu ; mais cette réflexion elle la garda pour elle, presque comme une chose précieuse que l’on voudrait mettre à l’abri.

Ils restèrent assis un bon moment. Sa conversation était très divertissante. Il lui demanda qui étaient les gens qui étaient assis dans leur voisinage ; il essayait de deviner leurs parentés et commit à leur sujet les erreurs les plus comiques. Il se moquait d’eux très librement, d’une manière objective, détachée. Catherine n’avait jamais entendu personne – surtout parmi les jeunes gens – parler de cette manière-là. Il parlait comme on parle dans les romans ; ou mieux, on aurait dit un acteur sur la scène, tout près de la rampe, les yeux fixés sur la salle et servant de point de mire à tous les spectateurs ; et c’était merveille qu’il pût garder si bien son sang-froid. Et pourtant Mr. Townsend n’avait pas l’air d’un acteur ; il paraissait trop sincère, trop naturel pour un acteur. Tout cela était bien intéressant ; mais tandis qu’elle roulait ces réflexions dans sa tête, Marianne Almond venait vers eux en se frayant un chemin parmi les danseurs et, découvrant les deux jeunes gens encore ensemble, poussait une exclamation ironique ; sur quoi tous les invités se retournèrent et Catherine rougit brusquement. Marianne mit fin à leur conversation et dit à Mr. Townsend – qu’elle traitait comme si elle était déjà mariée, et qu’il fût déjà son cousin – d’aller vite trouver sa mère qui, depuis plus d’une demi-heure, le réclamait pour le présenter à Mr. Almond.

– Nous nous reverrons ! dit-il à Catherine en la quittant, et la jeune fille trouva ces paroles pleines d’originalité.

Sa cousine la prit par le bras et l’obligea à se promener avec elle un moment.

– Je n’ai pas besoin de te demander ce que tu penses de Morris ! dit la jeune fille en riant.

– Il s’appelle Morris ?

– Je ne te demande pas ce que tu penses de son nom, mais ce que tu penses de lui, dit Marianne.

– Oh, rien de spécial ! répondit Catherine, qui pour la première fois de sa vie, déguisait sa pensée.

– J’ai bien envie de lui répéter cela ! s’écria Marianne. Ça lui fera du bien. Il est tellement content de lui !

– Content de lui ? demanda Catherine stupéfaite.

– C’est Arthur qui le dit, et Arthur le connaît bien.

– Oh, ne va pas lui répéter cela ! implora Catherine à mi-voix.

– Que je ne lui dise pas qu’il est content de lui ? Je le lui ai dit une bonne douzaine de fois !

Devant tant d’audace, Catherine considéra sa menue cousine avec stupéfaction. C’était sans doute parce que Marianne allait se marier qu’elle avait tant de confiance en elle ; mais elle se demanda si jamais, lorsqu’elle serait fiancée elle-même, elle oserait dire les choses aussi carrément.

Un peu plus tard elle découvrit sa tante Penniman, assise dans l’embrasure d’une fenêtre, la tête penchée de côté et son face-à-main doré en fonction, en train d’inspecter la foule. Devant elle se tenait un monsieur, légèrement incliné et dont Catherine ne voyait que le dos. Elle reconnut immédiatement ce dos, bien qu’elle ne l’eût jamais vu ; car, lorsqu’il avait pris congé d’elle à la demande de Marianne, il s’était retiré comme il sied, à reculons et sans se retourner. Morris Townsend – ce nom lui était déjà des plus familiers, comme si quelque voix l’eût répété sans cesse à son oreille depuis une demi-heure – Morris Townsend était en train d’éplucher les invités pour le bénéfice de sa tante, comme il l’avait fait pour elle ; il avait des trouvailles spirituelles, qui faisaient sourire Mrs. Penniman, visiblement amusée. Dès qu’elle les eut aperçus, Catherine s’éloigna ; elle n’aurait voulu pour rien au monde qu’il se retourne et l’aperçoive. Mais elle se sentit contente de tout cela, très contente. Il lui semblait qu’il se rapprochait d’elle en parlant ainsi avec Mrs. Penniman, si étroitement mêlée à sa vie de tous les jours ; elle pouvait ainsi mieux le contempler que si elle eût été elle-même l’objet de ses civilités ; et c’était bon signe aussi qu’il ait plu à sa tante Lavinia et qu’elle n’ait pas été surprise ni choquée par ce qu’il disait ; car tante Lavinia se montrait toujours très difficile, fidèle en cela au souvenir de feu son mari, qui, elle en avait convaincu le monde entier, avait été l’esprit de conversation fait homme. Un des petits Almond, comme les appelait Catherine, invita notre héroïne pour un quadrille, et, pendant un bon quart d’heure, ses pieds, faute de mieux, se trouvèrent occupés. Il n’était pas question cette fois d’étourdissements ; sa tête ne tournait pas le moins du monde. Le quadrille venait juste de finir quand elle se trouva brusquement face à face avec son père. Le docteur avait une façon de sourire bien à lui : un léger plissement des yeux – ces yeux d’un gris clair si transparent ! – et un petit mouvement de ses lèvres minces et rasées. C’est avec un de ces sourires qu’il examina sa fille dans sa robe écarlate.

– Se peut-il que cette splendide créature soit ma propre enfant ? dit-il.

On l’aurait bien surpris si on lui avait dit qu’il ne parlait jamais à Catherine que sur le mode ironique ; et c’était cependant un fait. Catherine était toujours contente lorsque son père lui adressait la parole ; mais il lui fallait, pour ainsi dire, qu’elle s’arrange pour en tirer du plaisir. Il y avait toujours dans le tissu des propos de son père quantité de fausses coupes, de chutes et de petits bouts d’ironie, dont Catherine ne savait quoi faire et qui lui semblaient trop difficiles à utiliser ; et pourtant Catherine, n’accusant que son manque d’imagination, sentait confusément que ces pointes étaient trop précieuses pour être gaspillées et que, toutes perdues qu’elles fussent pour elle, elles enrichissaient le fond commun de la sagesse humaine.

– Je ne suis pas splendide, dit-elle doucement, en regrettant de n’avoir pas mis une autre robe.

– Tu es somptueuse, opulente, coûteuse, rétorqua son père, tu as l’air d’avoir quatre-vingt mille livres de rente.

– Oh, bien, puisque je ne les ai pas !… dit Catherine étourdiment.

Elle n’avait encore qu’une idée très vague de la fortune qui l’attendait.

– Et ne les ayant pas, tu ne devrais pas avoir l’air de les avoir. T’es-tu bien amusée ?

Catherine hésita un instant ; puis, détournant la tête :

– Je suis assez fatiguée, murmura-t-elle.

On se souvient que cette soirée était le commencement d’une ère importante dans la vie de Catherine. Pour la seconde fois de sa vie, elle avait répondu par une échappatoire ; et le commencement d’une ère de dissimulation est une date très importante en soi. Catherine n’était pas aussi fatiguée qu’elle le disait.

Pourtant, dans la voiture qui les ramenait à Washington Square, elle fut aussi silencieuse que si elle avait été vraiment fatiguée. Le docteur Sloper avait pour parler à sa sœur Lavinia un ton qui ressemblait beaucoup à celui qu’il avait adopté envers Catherine.

– Quel était ce jeune homme qui te faisait la cour ? demanda-t-il à Mrs. Penniman.

– Vraiment, mon cher ! murmura Mrs. Penniman en haussant les épaules.

– Il semblait très pressant. Toutes les fois que j’ai regardé de votre côté, pendant une bonne demi-heure, il avait un air d’adoration.

– L’adoration ne m’était pas destinée, dit Mrs. Penniman, c’est de Catherine qu’il me parlait.

Catherine avait écouté de toutes ses oreilles.

– Oh, ma tante ! protesta Catherine d’une voix étouffée.

– Il est très bel homme ; très intelligent ; et il s’exprime avec le plus grand – le plus grand bonheur, continua la tante.

– Il est donc amoureux de cette créature royale ? demanda le docteur en riant.

– Oh, père ! souffla Catherine d’une voix encore plus étouffée, en remerciant le ciel de ce qu’il fasse noir dans la voiture.

– Je ne sais pas ; mais il a beaucoup admiré sa robe.

Catherine ne se dit pas à elle-même dans l’obscurité : « Quoi, rien que ma robe ? » Les paroles de Mrs. Penniman la frappaient plutôt par leur plénitude que par leur pauvreté.

– Tu vois, dit son père, il croit que tu as quatre-vingt mille livres de rentes.

– Je ne crois pas qu’il pense à cela, dit Mrs. Penniman, c’est un esprit trop distingué.

– Il faut qu’il soit formidablement distingué pour ne pas penser à cela !

– C’est pourtant vrai ! lança Catherine sans savoir ce qui lui arrivait.

– Tiens, je te croyais endormie, répondit le docteur. « L’heure a sonné ! » ajouta-t-il pour lui-même. Lavinia est en train de fabriquer un roman pour Catherine. Ce n’est pas bien de jouer des tours pareils à la pauvre petite. Comment s’appelle ce monsieur ? reprit-il à haute voix.

– Je n’ai pas compris son nom, et cela m’aurait gênée de le lui demander. Il s’est fait présenter à moi, dit Mrs. Penniman avec une certaine emphase ; mais tu sais comme on comprend mal ce que dit Jefferson. (Jefferson était Mr. Almond.) Tu sais, toi, Catherine comment ce monsieur s’appelle ?

Pendant une seconde, sauf le bruit des roues de la voiture, on n’entendit pas un souffle. Puis, Catherine répondit très doucement :

– Je ne sais pas, ma tante.

Et, en dépit de son cynisme, son père crut ce qu’elle disait.

5

Il apprit ce nom qu’il venait de demander quelques jours plus tard, après une visite que firent à Washington Square, Morris Townsend et son cousin. Mrs. Penniman n’avait pas dit à son frère, dans la voiture, qu’elle avait laissé comprendre à cet aimable jeune homme, dont elle ignorait le nom, que sa nièce et elle auraient beaucoup de plaisir à le voir ; mais elle fut ravie, et même un peu flattée, quand à la fin d’un après-midi de dimanche, les deux jeunes gens se firent annoncer. D’être accompagné par Arthur Townsend rendait sa visite plus naturelle et facile ; Arthur était sur le point d’entrer dans la famille, et Mrs. Penniman avait fait remarquer à Catherine que, puisqu’il allait épouser Marianne, ce serait poli de sa part de leur rendre visite. On était dans les derniers jours de l’automne, et Catherine et sa tante étaient assises auprès du feu, dans le petit salon à la fin de l’après-midi.

Arthur Townsend s’occupa de Catherine, pendant que son cousin s’installait auprès de Mrs. Penniman, sur le sofa. Jusque-là, Catherine n’avait pas été très exigeante ; il ne fallait pas faire de grands frais pour lui plaire – et elle aimait causer avec les jeunes gens. Mais le fiancé de Marianne, ce soir-là, réussit à éveiller son sens critique ; assis devant le feu, il regardait les flammes en se frottant les genoux. Quant à Catherine, elle n’essayait même pas de faire semblant d’entretenir la conversation ; toute son attention se portait vers l’autre côté de la pièce ; elle écoutait ce qui se passait entre sa tante et Mr. Townsend. De temps à autre, celui-ci levait la tête vers Catherine et lui envoyait un sourire, comme pour lui montrer que ce qu’il disait lui était aussi destiné. Catherine aurait bien voulu changer de place et aller s’asseoir près d’eux, afin de le voir et de l’entendre mieux. Mais elle avait peur de paraître trop hardie – de trop s’intéresser à lui ; et, de plus, cela n’aurait pas été poli pour le petit amoureux de Marianne. Elle se demanda pourquoi l’autre jeune homme s’était réservé sa tante – et comment il trouvait tant de choses à dire à Mrs. Penniman, envers qui les jeunes gens, en général, ne se montraient pas spécialement empressés. Non qu’elle fût le moins du monde jalouse de tante Lavinia, mais elle l’enviait un peu, et par-dessus tout n’arrivait pas à comprendre ce qui se passait ; car elle découvrait que Morris Townsend était un objet sur lequel son imagination pouvait s’exercer indéfiniment. Son cousin était en train de décrire une maison qu’il avait louée en vue de son mariage avec Marianne, et s’étendait sur les aménagements qu’il avait l’intention d’y faire ; Marianne en aurait aimé une plus grande, disait-il, et Mrs. Almond préconisait au contraire une plus petite ; quant à lui, il était certain d’avoir déniché la plus agréable maison de New-York.

– Ça n’a pas grande importance, disait-il, ce n’est jamais que pour trois ou quatre ans. Au bout de trois ou quatre ans, nous prendrons une autre maison. C’est comme cela qu’il faut vivre à New-York – en déménageant tous les trois ou quatre ans. De cette façon, on a toujours ce qui se fait de plus nouveau. C’est la conséquence de cette croissance vertigineuse de la ville – il faut suivre le mouvement. La ville pousse droit vers le Nord – c’est moi qui vous le dis. Si je ne craignais pas que Marianne se sente trop isolée, je m’en irais en haut – tout là-bas, là-bas – et j’attendrais que la ville me rejoigne. Ça ne prendrait pas plus de dix ans – et ils seraient tous là obligés de me courir sur les talons. Mais Marianne dit qu’elle veut avoir au moins quelques voisins – elle ne veut pas jouer aux pionniers. Elle dit que si elle doit être la première habitante d’un endroit désert, elle ferait mieux d’aller dans le Minnesota. J’ai dans l’idée que nous nous déplacerons peu à peu vers le nord ; quand nous en aurons assez d’une rue, nous monterons de deux ou trois rues. De cette façon, vous comprenez, nous aurons toujours une maison neuve ; c’est un grand avantage d’avoir une maison neuve ; on profite de toutes les nouvelles découvertes. On réinvente tout environ tous les cinq ans et c’est très important d’avoir toujours ce qui se fait de plus nouveau. J’essaie toujours de me tenir au courant de tout ce qui est nouveau dans tous les domaines. Vous ne trouvez pas que c’est une bonne devise pour un jeune ménage : « toujours plus haut » ? C’est comme dans cette pièce de vers, – comment déjà ? – Excelsior !

Catherine prêtait juste assez d’attention à son interlocuteur pour s’apercevoir que ce n’était pas de cette manière que Mr. Morris Townsend avait parlé le soir de la réception, ni qu’il était en train de parler maintenant avec son heureuse tante. Puis soudain, son futur cousin par alliance devint plus intéressant. Il semblait s’être enfin aperçu qu’elle s’étonnait de la présence de l’autre visiteur, et il crut devoir l’expliquer.

– C’est mon cousin qui m’a demandé de l’amener ici, autrement je n’aurais pas pris la liberté de le faire. Il avait l’air d’avoir très envie de venir ; vous savez comme il aime le monde. Je lui ai dit que j’allais d’abord vous en parler, mais il a dit que Mrs. Penniman l’avait invité. Il dit n’importe quoi quand il a envie d’aller chez les gens ! Mais Mrs. Penniman a l’air tout à fait d’accord.

– Nous sommes très contentes de le voir, dit Catherine. Et elle aurait voulu parler de lui davantage ; mais elle ne savait trop quoi dire.

– Je ne l’avais jamais vu encore, dit-elle enfin. Arthur Townsend ouvrit de grands yeux.

– Mais voyons, il m’a dit qu’il avait causé avec vous pendant plus d’une demi-heure, l’autre soir !

– Je veux dire que je ne l’avais jamais vu avant l’autre soir. C’était la première fois que je le voyais.

– Oh, il a été longtemps absent de New-York ; il a voyagé dans le monde entier. Il ne connaît pas beaucoup de gens ici, mais il est très sociable, et voudrait faire des masses de nouvelles connaissances.

– Des masses ? dit Catherine.

– Oui, enfin je veux dire, de tous les gens bien. Toutes les jolies demoiselles – comme Mrs. Penniman ! Et Arthur eut un petit rire malin.

– Il plaît beaucoup à ma tante, dit Catherine.

– Il plaît à tout le monde ; il a tant d’esprit !

– On dirait un peu un étranger, ajouta Catherine sur un ton légèrement interrogateur.

– Ma foi, je n’ai jamais vu d’étranger ! dit le jeune Townsend d’un ton qui semblait indiquer qu’il ne tenait pas à connaître ces gens-là.

– Moi non plus, avoua Catherine plus humblement. On dit qu’ils ont généralement beaucoup d’esprit, ajouta-t-elle au hasard.

– Eh bien, les gens de cette ville ont assez d’esprit pour moi. J’en connais quelques-uns qui croient qu’ils me dament le pion ; mais bernique !

– Il me semble qu’on n’a jamais trop d’esprit, dit Catherine, toujours humblement.

– Je ne sais pas. Je connais des gens qui trouvent que mon cousin a parfois trop d’esprit.

Catherine écouta ces paroles avec le plus vif intérêt, en se disant que si Morris Townsend avait un défaut, ce ne pouvait être que celui-là. Mais elle garda cette réflexion pour elle, et demanda encore :

– Maintenant qu’il est de retour, va-t-il se fixer ici ?

– Ah ! dit Arthur, s’il peut trouver une situation.

– Une situation ?

– Oui, une place quelconque ; un travail.

– Est-ce qu’il ne fait rien ? dit Catherine, qui n’avait jamais entendu parler d’un jeune homme – de la bonne société – qui fût sans profession.

– Non ; il cherche. Mais il ne peut rien trouver.

– Je le regrette beaucoup pour lui, fut tout ce que Catherine osa dire.

– Oh, il ne se tourmente pas, dit le jeune Townsend. Il prend son temps – il n’est pas pressé. Il est très difficile.

Catherine pensa qu’il ne pouvait en être autrement, et laissa errer un moment sa pensée sur cette idée, et sur ses diverses conséquences.

– Est-ce que son père ne pourrait pas le prendre avec lui dans ses affaires – ses bureaux ? finit-elle par demander.

– Il n’a pas de père – il n’a qu’une sœur. Et une sœur ne peut pas grand-chose pour lui.

Catherine pensa que si elle avait été sa sœur, elle aurait fait mentir cet axiome.

– Est-ce qu’elle est sympathique ? demanda-t-elle au bout d’un moment.

– Je ne sais pas. Je la crois très correcte, répondit le jeune homme. Sur quoi, il se tourna du côté de son cousin et le regarda en riant. Tu sais, on parle de toi, ajouta-t-il.

Morris Townsend s’interrompit dans sa conversation avec Mrs. Penniman, et eut un sourire surpris. Puis il se leva comme pour prendre congé.

– En ce qui te concerne, je ne puis te retourner le compliment, répondit-il à son cousin. Mais sur le chapitre de Miss Sloper, il n’en est pas du tout de même.

Catherine trouva cette réplique admirablement tournée ; mais elle en fut un peu confuse, et se leva elle aussi. Morris Townsend restait là debout à la regarder en souriant ; puis il lui tendit la main pour lui dire adieu. Il partait, sans avoir échangé une parole avec elle ; mais même dans ces conditions, elle était contente de l’avoir vu.

– Je lui répéterai ce que vous m’avez dit – quand vous serez parti ! dit Mrs. Penniman, avec un rire plein de sous-entendus.

Catherine rougit, car elle avait un peu l’impression qu’ils s’amusaient à ses dépens. Qu’avait bien pu dire, grands dieux, ce jeune homme si beau ? Il la regarda encore, bien qu’il ait vu son embarras ; mais son regard était plein de respect et de douceur.

– Je n’ai pas du tout causé avec vous, dit-il, et c’était cependant pour cela que j’étais venu. Mais ce sera un bon prétexte pour que je revienne un autre jour ; un faible prétexte, s’il me fallait vraiment en trouver un. Je ne suis pas inquiet de ce que dira votre tante après mon départ.

Sur quoi les deux jeunes gens se retirèrent ; et aussitôt Catherine, les joues encore rouges de ce qu’elle venait d’entendre, lança à Mrs. Penniman un coup d’œil chargé d’interrogation. Elle était incapable du moindre petit détour, et elle ne chercha même pas à prendre la chose légèrement – en feignant par exemple de croire que l’on avait dit du mal d’elle – pour se faire dire ce qu’elle voulait savoir.

– Quelles sont ces choses que tu as promis de me dire ? demanda-t-elle.

Mrs. Penniman s’approcha d’elle, avec de petits sourires et des hochements de tête, la regarda des pieds à la tête, puis, tirant légèrement sur le nœud de ruban qui ornait son cou :

– C’est un grand secret, ma petite, lui dit-elle ; il vient ici pour faire sa cour.

Catherine restait grave.

– Est-ce cela qu’il t’a dit ?

– Pas en propres termes. Mais il me l’a laissé comprendre. Je sais deviner ce qu’on ne dit pas.

– Tu veux dire qu’il vient me faire la cour, à moi ?

– Ce n’est certainement pas à moi qu’il la fait, ma chère ; bien que je reconnaisse qu’il est cent fois plus courtois envers une personne qui n’est plus de la première jeunesse que la plupart des jeunes gens. Non, c’est vers un autre objet que vont ses pensées. Et Mrs. Penniman déposa un tout petit baiser sur la joue de Catherine. Il faudra être très aimable avec lui.

Catherine ouvrait de grands yeux étonnés – elle ne pouvait croire à ce qui lui arrivait.

– Je ne comprends pas ce que tu veux dire, dit-elle ; il ne me connaît pas.

– Oh mais si, il te connaît ; plus que tu ne crois. Je lui ai tout raconté sur toi.

– Oh, tante Lavinia ! s’écria Catherine comme s’il s’agissait d’une trahison. C’est tout à fait un étranger ; nous ne le connaissons même pas. Ce nous dans la bouche de la pauvre petite trahissait toute son humilité.

Mrs. Penniman ne tint cependant aucun compte de ce reproche ; elle dit même d’un ton assez vif :

– Voyons, ma chère, tu sais très bien qu’il te plaît beaucoup.

– Oh, tante Lavinia ! ne sut que murmurer Catherine encore une fois. C’était bien possible qu’elle le trouvât très à son goût, – et cela lui semblait toutefois déplacé qu’on lui en parlât. Mais que ce brillant inconnu – ce passant inattendu qui avait à peine pu entendre le son de sa voix – pût s’intéresser à elle dans les termes romanesques que venait juste de rapporter Mrs. Penniman, lui semblait une de ces rêveries issues du cerveau infatigable de tante Lavinia, qui avait, c’était bien connu, une imagination sans bornes......"

 

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Published by ANDRE - LITTERATURE

commentaires

Sidonie 10/11/2012 16:48


Je corrige : "saucissonner"

Sidonie 10/11/2012 16:46


Henry James est un auteur immense. Je l'ai lu, relu, le relis encore. Un de ses plus beaux romans est selon moi "Portrait de femme". C'est un auteur très complexe, difficile, au point que,
pardonnez-moi André, il me paraît délicat de le saucissoner. Pour H. James, l'important est le "non-dit", ou encore "le motif dans le tapis"...


Virginia Woolf, dont le père était un ami de James, s'est beaucoup moquée de sa timidité, de ses circonlocutions, et en a fait un portrait savoureux dans son Journal.


Pardon pour mon pédantisme mais un petit bout de James sur un blog, ça me semble réducteur et ça n'aide pas à le comprendre plus facilement.


Cordialement, Sidonie

ANDRE 11/11/2012 15:51



Editer les premiers chapitres d'une oeuvre peut donner envie de la lire... cet auteur est effectivement très important. Merci de votre commentaire Sidonie. à bientôt cordialement



BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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