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Je ne résiste pas au plaisir de vous proposer un extrait de ce livre remarquable de Guy de Maupassant:

Pierre et Jean fr cover

"Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son
frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait
fait tranquillement son droit et venait d’obtenir son diplôme de
licencié en même temps que Pierre obtenait celui de docteur.
Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille,
et tous les deux formaient le projet de s’établir au Havre
s’ils parvenaient à le faire dans des conditions satisfaisantes.
Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui
grandissent presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu’à
la maturité et qui éclatent à l’occasion d’un mariage ou d’un bonheur
tombant sur l’un, les tenait en éveil dans une fraternelle et
inoffensive inimitié. Certes ils s’aimaient, mais ils s’épiaient.
Pierre, âgé de cinq ans à la naissance de Jean, avait regardé avec
une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue

tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée,
tant caressée par eux.
Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de
bonté et de caractère égal ; et Pierre s’était énervé, peu à peu, à
entendre vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui
semblait être de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance
de l’aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient
pour leurs fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient
ses indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées,
tous ses élans impuissants vers des idées généreuses et vers
des professions décoratives.
Depuis qu’il était homme, on ne lui disait plus : « Regarde
Jean et imite-le ! » mais chaque fois qu’il entendait répéter :
« Jean a fait ceci, Jean a fait cela », il comprenait bien le sens
et l’allusion cachés sous ces paroles.
Leur mère, une femme d’ordre, une économe bourgeoise un
peu sentimentale, douée d’une âme tendre de caissière, apaisait
sans cesse les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux
grands fils, de tous les menus faits de la vie commune.
Un léger événement, d’ailleurs, troublait en ce moment sa
quiétude, et elle craignait une complication, car elle avait fait la
connaissance pendant l’hiver, pendant que ses enfants achevaient
l’un et l’autre leurs études spéciales, d’une voisine,
Mme Rosémilly, veuve d’un capitaine au long cours, mort à la
mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois
ans, une maîtresse femme qui connaissait l’existence d’instinct,
comme un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et
pesé tous les événements possibles, qu’elle jugeait avec un esprit
sain, étroit et bienveillant, avait pris l’habitude de venir faire un
bout de tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables
qui lui offraient une tasse de thé.

Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait
sans cesse, interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine,
et elle parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans
embarras, en femme raisonnable et résignée qui aime la vie et
respecte la mort.
Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée
dans la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins
par désir de lui plaire que par envie de se supplanter.
Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu’un des
deux triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait
aussi bien voulu que l’autre n’en eût point de chagrin.
Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne
de cheveux follets envolés à la moindre brise et un petit air
crâne, hardi, batailleur, qui ne concordait point du tout avec la
sage méthode de son esprit.
Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude
de nature. Cette préférence d’ailleurs ne se montrait que
par une presque insensible différence dans la voix et le regard, et
en ceci encore qu’elle prenait quelquefois son avis.
Elle semblait deviner que l’opinion de Jean fortifierait la
sienne propre, tandis que l’opinion de Pierre devait fatalement
être différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses
idées politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait
par moments : « Vos billevesées. » Alors, il la regardait d’un regard
froid de magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes
les femmes, ces pauvres êtres !"

 

C'est vraiment un livre à lire ou à relire.

Published by ANDRE - LITTERATURE

commentaires

Joelaindien 10/08/2011 11:45



merci du beau partage !
Bonne journée



ANDRE 16/08/2011 15:55



Merci de votre visite


à bientôt


André



Sidonie Laroche 07/08/2011 11:39



Vous avez choisi Maupassant. C'est un de nos meilleurs auteurs. Je vous suggère les très méconnues nouvelles de Huysmans.



ANDRE 16/08/2011 15:56



Je vais avoir à découvrir


merci


cordialement


André



BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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