Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les aventures d’Anna Chronisme

 

020.gif

En l’an 1492, une jeune fille âgée de 16 ans vivait dans la rue des matelassiers, en plein centre de la belle ville de Troyes. Elle était la plus jeune des filles de Jérôme Chronisme, et tout naturellement on l’avait baptisée Anna.

Elle était aussi jolie que gentille, et passait le plus clair de son temps à rêver.

Il était très fréquent de la voir allongée dans une rigole, en train de se dorer au soleil qui voulait bien filtrer entre deux toits ou deux cheminées. Le soir, quand elle rentrait, elle était généralement basanée, mais surtout par les détritus que ses voisins avaient eu l’obligeance de laisser échapper par les fenêtres.

Tout ceci poussait Anna à rêver d’un monde meilleur qui lui aurait permis de s’allonger dans les rigoles sans recevoir les ordures d’autrui. Alors qu’elle passait ainsi ses journées, Anna ignorait que du monde l’observait.

En effet, sur un nuage, le Bon Dieu s’attendrissait et ne cessait de parler d’elle avec son collègue Saint Pierre.

Ce dernier, devant l’intérêt que son maître portait à Anna Chronisme, décida de hasarder une proposition :

  • Mon très Saint Père, il me semble que vous aimez cette Anna, aussi, je pense que vous devriez lui déclarer votre sentiment !
  • Comment ? Malheureux ! T’imagines-tu le scandale si jamais on apprenait que je suis amoureux d’une de mes créatures. Non, ce n’est pas sérieux. Par contre, ce que je pourrais faire, c’est la choyer tout spécialement.
  • Oui, mais comment ?
  • Je vois bien, au travers de ses rêveries, qu’elle est triste ! Aussi, il faudrait que je lui accorde des faveurs particulières.

Saint Pierre ne prêta  pas grande attention aux dires du Bon Dieu, et le nuage poursuivit sa ronde.

Quand le lendemain matin, Anna ouvrit les yeux, elle remarqua à proximité de son matelas fait main par son père, un flacon. Il n’était pas en argile, et cela l’intriguait. Elle se leva et le prit délicatement. Quelqu’un avait dû l’apporter pendant la nuit. Elle put lire sur l’étiquette « Crème solaire ».

Elle n’avait jamais vu cela, mais c’était merveilleux. Elle dévora le mode d’emploi, et dès les premiers rayons du soleil, tout le monde put contempler Anna  qui s’enduisait d’une graisse spéciale.

On l’observait avec respect, et du coup, personne ne jeta ses ordures dans la rigole, pour ne pas la déranger.

Quand le soir arriva, Anna était cuite à point, elle sentait bon, et tous les garçons du pays se retournaient sur son passage.

La crème solaire sentait si bon, que même les cochons qui, d’habitude, traînaient sur la place du marché se mirent à suivre la jeune fille.

Poussée par son bon naturel, elle crut de son devoir de leur faire goûter cette sorte de confiture.

Peut-être pensait-elle qu’ils bronzeraient aussi, et que de la sorte on pourrait faire du boudin noir. Anna avait horreur du boudin blanc.

Toujours est-il, que le lendemain matin, on trouva six nourrains intoxiqués  qui connurent une atroce agonie.

Le Bon Dieu fut obligé d’admettre que sa première faveur avait été néfaste, aussi décida-t-il d’en trouver une meilleure.

Un soir, alors qu’elle allait s’endormir, Anna vit arriver un ange. Il était beau ! Elle bavarda longtemps avec lui, et il lui laissa en partant, ce qu’il appelait une lampe électrique.

Elle s’amusa à allumer et éteindre son nouveau jouet, et ne put résister au désir d’aller faire un tour dehors, dans le noir de la nuit.

Elle promena son faisceau lumineux de rigoles en fenêtres tout en chantant allègrement de sa petite voix aigue.

Quand le jour se leva enfin, ce fut un grand soulagement pour toute la population de Troyes qui espérait bien ne jamais plus revivre de tels cauchemars.

En effet, chaque citadin avait eu à un moment de la nuit, l’impression que l’œil de sa conscience venait traverser sa fenêtre, et bien des drames en avaient résulté.

Les statistiques de cette année là permirent d’établir que 60% des maris avaient avoué à leurs femmes qu’ils étaient infidèles.

Les scènes qui s’en suivirent étant trop affreuses, la censure a cru bon d’alléger le texte original, et cela pour permettre aux enfants de lire cette œuvre sans être amenés trop jeunes à connaître les plaisirs de la vie conjugale.

Une fois encore, les sentiments qu’éprouvait Dieu à l’égard d’Anna avaient été la cause d’un cataclysme.

Saint Pierre fit promettre à son maître de ne jamais recommencer, mais le naturel taquin de celui-ci le poussa à n’en pas tenir compte.

Saint Pierre en eut la preuve, lorsqu’il apprit qu’Anna Chronisme se promenait dans les ruelles de Troyes au volant d’une 2 CV.

  • Cette fois, mon Père, vous y allez un peu fort, vous mettez en circulation une 2 CV environ 450 ans avant son invention.
  • Christophe Colomb a découvert l’Amérique, pourquoi Anna ne découvrirait-elle pas les joies de l’automobile ?

Devant cet argument, Saint Pierre dut s’incliner, ce qui lui permit de jeter un coup d’œil sur la 2 CV de Troyes.

Après l’aventure des porcs-épics et de la lampe merveilleuse, cela était pire encore.

Aux yeux des Troyens, ce monstre vrombissant et cahotant n’était autre chose qu’un piège ennemi introduit dans la ville. Il était évident qu’il devait être habité par des esprits malins…

Très vite, la crainte évolua en émeute, et partout l’on entendait  des cris hostiles à Anna la sorcière.

Dieu, toujours sur un nuage, observait avec regrets les déboires de sa protégée.

C’est qu’Anna avait été arrêtée et menée sur la place du marché où l’on préparait à la hâte un bûcher.

Elle semblait condamnée au triste sort des sorcières.service_031.gif

Pendant ce temps, tout là haut, Dieu se morfondait en faisant les cent pas.

Il n’osait pas envisager encore une intervention surnaturelle, le remède risquait d’être pire que le mal.

Pourtant, son cœur le torturait. Etait-il possible qu’il laissât mourir ainsi sa petite favorite ?

Il pensa bien à envoyer un déluge mais la ville était trop éloignée de la mer, et le déluge c’était du déjà vu. Alors que faire ?

Après mûre réflexion, l’Eternel décida de ne pas laisser faire cette foule impie déterminée à faire rôtir cette douce enfant.

Lorsque le bourreau s’approcha du bûcher avec son flambeau, un souffle de vent mystérieux éteignit la flamme.

flam016.gif

Ce premier incident n’éveilla l’attention de personne. Mais, lorsque l’on amena le second flambeau, on constata avec effroi que le bois mort était humide.

La foule eut un regard vers le ciel qui lui confirma ses craintes. Le temps était au beau fixe, pas un nuage, pas une goutte d’eau à l’horizon. Ces deux phénomènes ne firent que confirmer la foule dans sa conviction qu’Anna était bel et bien une sorcière.

Un vieillard à demi gâteux, sans doute jaloux de la jeunesse de la victime, se mit à haranguer le peuple de sa voix chevrotante, mais il fut bien surpris de s’entendre prononcer un éloge de la jeune fille, et faillit perdre son dentier, lorsqu’il leur demanda la grâce d’Anna.

La foule, emplie de peur et de colère, se rua sauvagement sur le vieil homme.

Voyant la situation, Dieu accorda sa grâce à Anna Chronisme et,  lorsque la meute vengeresse voulut s’emparer d’elle, on la vit s’élever vers les cieux, aidée en cela par deux magnifiques ailes blanches.

Cet évènement incroyable sema la consternation dans la population de la vieille ville de Troyes.

Dans la très célèbre ruelle des chats, toutes ces demi-portions de félins devinrent noirs, comme pour marquer le malheur que le Bon Dieu réservait à la ville.

Après ces incidents, Saint Pierre réunit le conseil divin en une assemblée extraordinaire. Anna se retrouva assise à proximité du trône de Dieu.

On donna la parole au chef suprême des cieux, de la terre et des mers.

  • Mes amis, vous qui représentez la race humaine dans ce qu’elle a de beau, vous qui savez combien vous êtes peu nombreux, vous venez d’assister à une démonstration de la bassesse des hommes. Nous avons à juger cette ville de Troyes que j’inculpe personnellement du pêché de jalousie et de faute d’incompréhension devant le progrès.
  • Et n’oublions pas l’aveu éclatant qu’ils nous ont fait sur leur inconstance sentimentale, déclara Saint Pierre.

Un murmure d’approbation traversa l’assemblée, puis Dieu reprit la parole :

  • Anna Chronisme a su accepter les épreuves qu’elle subissait sans le savoir mais si je l’ai si rapidement rappelée à moi, c’est qu’elle était trop pure pour vivre au contact d’un peuple dépravé. Il faut à présent punir cette ville !

C’est alors qu’Anna demanda à parler.

  • Mon Seigneur, vous condamnez des Hommes, et ce seul qualificatif devrait servir à les excuser. Vous leur reprochez d’être jaloux, mais était-ce bien normal que l’enfant de seize ans que je suis, bénéficie d’une automobile ou d’une lampe électrique ? Quant à leur incompréhension devant le progrès, vous savez mieux que personne que l’homme est faible devant la nature immuable. Alors, se trouver devant un engin qu’ils se croient incapables de contrôler, provoquait chez eux une crainte normale. Vous parlez aussi d’inconstance, mais après tout, peut-être n’est-ce que la recherche d’un rayon de soleil au milieu d’une ville qui ne laisse voir le ciel qu’au hasard d’une place, ou bien du haut des toits. Ils épousent une femme qu’ils ne retrouvent généralement plus dès qu’ils la placent entre quatre murs de bois, au milieu d’odeurs irrespirables, alors, ils vont chercher ailleurs, espérant découvrir quelque chose de meilleur. Et cela ne changera pas, même au fil des siècles, car si les villes s’aèreront, elles resteront quand même des prisons, des ghettos où l’homme prendra ses habitudes, et dont il espérera toujours s’évader par le biais d’aventures extraconjugales. Je sais qu’il existe des solutions, mais laisserez-vous les hommes les découvrir ?

A ces mots, l’assemblée manifesta son impatience à connaître le remède…

  • Il suffirait que chaque être humain, au lieu de regarder les autres au travers de lui-même, veuille bien se regarder au travers des autres. Mais l’homme est-il capable d’expliquer une faute avant de l’avoir condamnée ? Vous me pardonnerez, mon Dieu, mais tout à l’heure, en voulant les punir, vous leur ressembliez étrangement.

Cette fois, l’assistance se tut, elle éprouvait un grand respect pour l’enfant qui venait de parler.

Les siècles qui passèrent vinrent confirmer les propos d’Anna, et comme sur la terre il existe des Saints aux yeux des hommes, dans le royaume du ciel, Anna Chronisme est devenue la Sainte de Dieu.

André Obadia

Published by ANDRE - ECRIT PERSONNEL, LITTERATURE

commentaires

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

Pages

Articles récents

Hébergé par Overblog