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LE VENT DU SOUVENIR

 

Au Volant de sa petite voiture de sport, spéciale deux places Boris traversait les rues de la ville endormie. Dans ce petit matin, son âme triste et solitaire revoyait le chemin parcouru, et le bilan lui semblait bien maigre, de cette vie de conquêtes répétées et faciles, de ces aventures amoureuses sans lendemain, de cette débauche d’énergie, de cette frénésie de rencontres brèves, parfois intenses, mais souvent un peu creuses.

Son humeur n’était pas à la futile vanité des séducteurs, des « Don Juan »…Boris savait depuis longtemps que pour collectionner les succès féminins, il fallait surtout savoir solliciter celles qui avaient envie de dire oui. Le mérite était donc partagé, et il avait au fond de lui, une certaine reconnaissance pour celles qui avaient bien voulu de lui, sans trop poser de questions, sans trop chercher les complications.

Pourtant, Il s’interrogeait sur ce qui avait bien pu lui arriver pour faire de lui cet homme superficiel qu’il était devenu. Il se sentait un peu comme un marchand de sable égaré au milieu du désert, comprenant que ce qu’il vendait était partout, et donc n’intéressait plus personne.

Il était loin de ses rêves d’autrefois, lorsqu’il pensait pouvoir changer le monde, et que rien ne l’arrêterait jamais.

Comme ils étaient loin ses premiers baisers d’amour, ses premières émotions sentimentales, ses premières appréhensions avant un rendez-vous galant…

Tout cela s’était enfoui dans cette mer de sable immense qui ne retient plus aucune trace des pas des hommes…ou que le vent efface sans remord…

Pourquoi, Diable, avait-il voulu devenir l’éternel vainqueur, l’homme sans regrets, sans espoirs, seulement entouré d’un bonheur factice ?

Souvent il s’interrogeait à ce sujet, mais il avait bien du mal à se satisfaire d’une réponse. Sa seule conviction, c’est qu’il n’était pas né ainsi, mais l’était devenu. Cela le désolait, l’attristait, estompait toutes les joies frivoles qu’il cueillait chaque nuit auprès de ses rencontres, aussi séduisantes soient-elles.

Qu’allait-elle penser, celle qui ce matin s’éveillerait et chercherait en vain celui qu’elle serrait encore dans ses bras quelques heures auparavant ?

A vrai dire, il s’en moquait un peu, lui qui se croyait vainqueur, comme le gladiateur au milieu de l’arène.

Il semblait prendre plaisir à laisser derrière lui des pleurs et des soupirs…

D’où lui venait ce besoin d’être cynique ou méchant ?

Et peu à peu, comme sorti de la brume, un visage se dessinait sur son pare-brise, flou et précis en même temps…des yeux noirs insaisissables, des lèvres aux accents sophistiqués, un petit nez retroussé, le tout ensoleillé d’une blonde et longue chevelure…

Anna représentait pour lui une année de bonheur et plusieurs de désespoir. Il se souvenait parfaitement à présent de celle qu’il avait passionnément aimée.

 

 

Il avait dix sept ans, elle devait en avoir vingt, à quelques mètres l’un de l’autre, sans se connaître, ils exposaient leurs corps aux rayons du soleil Espagnol, sur une petite plage de la Costa Brava.

Elle semblait fière et hautaine, en tous cas à ses yeux d’adolescent qui parlait encore de l’Amour avec un grand A.

Il cherchait des poses avantageuses, se levait d’un bond, remplissait d’air sa poitrine très vaguement musclée, courait jusqu’à la mer et plongeait au milieu de l’écume…mais rien n’y faisait, elle ne le regardait pas !

Cette apparente indifférence le torturait, le vexait, et dans son fort intérieur, il s’était juré de trouver le moyen de retenir son attention.

Il rêvait de la belle inconnue, quand celle-ci lui procura l’occasion qu’il espérait…Elle se leva enfin pour aller se baigner, ou plutôt faire trempette pour rafraichir son corps exposé au soleil depuis un bon moment…Boris ne prit pas le temps de réfléchir, il alla s’allonger sur la serviette de la jeune fille et attendit…

Son cœur battait très fort lorsqu’il la vit revenir, comment allait-elle réagir ? Allait-elle le gifler, lui sourire, le mépriser encore davantage ?

Sans se démonter, elle s’étendit sans mot dire, sur la serviette abandonnée par Boris.

Cinq minutes passèrent ainsi, puis, comme s’ils s’étaient donné un signal, ils se fixèrent ensemble et éclatèrent de rire.

Ca y était, le contact était établi, chacun appréciant l’initiative de l’autre. On se rapprocha, et la discussion s’engagea.

Le merveilleux ne faisait que commencer, puisqu’Anna était originaire de Rouen, tout comme Boris. De tels détails ont beaucoup d’importance lorsqu’on se trouve loin de chez soi, et qu’on y voit un signe du destin.

Ils ne se quittèrent plus durant tout le mois de vacances. Elle était plus âgée que lui, ce qui ne manquait pas d’enorgueillir Boris, elle avait une voiture, beaucoup d’argent, mais surtout, elle était belle, spirituelle, parfois cruelle, souvent capricieuse, elle était femme en somme. Ils coulèrent des jours d’amour fou dans une petite crique désertée par les touristes et qu’ils avaient découverte au cours d’une de leurs promenades.

Ils y échangèrent tant d’étreintes, de frissons et d’émotions, qu’ils se jurèrent de ne plus jamais se quitter. Ils bâtirent mille projets imprudents, comme si l’avenir appartenait aux enfants qui s’aiment, comme si l’amour survivait aux passe-temps.

Mais c’est là tout le charme de l’innocence… »...et nous serons..., et nous aurons..., oui nous ferons… »

Ils construisaient leurs châteaux en Espagne, et en plus, leur édifice reposait sur du sable chaud…

Il rentra bien changé, on le trouva mûri, plus sûr de lui, et il n’allait faire qu’une bouchée de la poursuite de ses études.

Il se sentait prêt à tout surmonter, ne serait-ce que pour les beaux yeux d’Anna.

 

 

Boris se souvenait de ce premier rendez-vous à Rouen. Il l’avait espéré, attendu, imaginé, et rien ne s’était déroulé comme il l’avait prévu.

Pendant que son esprit remontait dans ce passé intense, inconsciemment, il avait mené son petit coupé sport près de la place de la cathédrale, à l’endroit où jadis il avait guetté l’arrivée d' Anna. A l’époque, les échafaudages servaient à reconstruire les destructions de la guerre, aujourd’hui, ces mêmes échafaudages supportaient des équipes de ravalement, qui, déjà par endroits, avaient éclairci la façade.

Anna était arrivée en trombe, au volant de sa voiture, elle lui avait fait signe de monter, et sans mot dire était repartie. Il s’inquiéta de cette attitude si peu conforme à celle dont il rêvait, si éloignée de celle qui était la sienne sur la Costa Brava.

Il observait Anna, toujours silencieuse à son volant, et il commençait à craindre que son idylle de l’été ne survive pas à la fin des vacances. Mais, déjà, ils arrivaient à la forêt verte, paradis naturel des amoureux Normands.

Elle gara la voiture derrière un fourré, et toujours sans avoir prononcé le moindre mot, elle enlaça Boris, désespéré du bonheur retrouvé.

Quelle fille extraordinaire, pensait-il, et il n’avait déjà plus envie de poser de questions.

Sous leurs étreintes, le temps passa très vite, trop vite, au point que la nuit vint les surprendre. Etait-il possible d’être heureux au point de tout oublier. Cette fois Boris en était sûr, ils allaient s’aimer pour toujours…

Sur le chemin du retour, pourtant, Anna, pleinement revenue de ses émotions, lui annonça qu’il ne devait pas s’attendre à la voir tous les jours.

-J’ai de nombreuses activités, tant familiales que professionnelles…

Comme il semblait surpris…

-Oui, je seconde mon père dans la direction de son usine, aussi, nous ne nous verrons que le samedi soir ! Mes parents ont un petit manoir où ils ne mettent jamais les pieds sur la route de Yerville, c’est là que je te retrouverai.


-Cela semble bien mystérieux, c’est pour nous y cacher ?

-Tu sais, l’amour est quelquefois plus excitant dans le secret, voire dans le danger.

Boris était un peu surpris, mais cela ne lui déplaisait pas vraiment.

Anna poursuivait :

-Oui, j’aime cette sensation de peur de voir la porte s’ouvrir, mon père qui entre un révolver à la main, ou toute autre situation périlleuse qui embellit l’amour…

-Eh bien, au moins tu es gaie…

Il jouait l’étonné, mais en fait cela lui plaisait, il trouvait Anna si romanesque, si amoureuse…

Grâce à ce jeu de passion hebdomadaire, il avait tout son temps durant la semaine pour poursuivre ses études.

Le problème, à cet âge, c’est qu’on mord au bonheur à pleines dents, sans inquiétude, sans méfiance, sans réaliser que le soleil n’est pas éternel, qu’il se couche tous les soirs, mais comment aurait-il pu y penser, lui dont le soleil se levait tous les samedis soirs, spécialement pour lui, durant toute une nuit brûlante d’amour et de paroles folles, de promesses insensées, et chaque semaine plus exagérées.

Et après tout, pourquoi tout cela finirait-il un jour, Anna était si franche, si sincère, si précise, et toujours plus amoureuse, plus désireuse d’être aimée.

Pourtant il ne savait rien d’elle, ou presque !

Il s’en moquait ! Il savait qu’à sa majorité il l’épouserait, qu’il aurait une situation digne d’elle, que tout serait merveilleux.

Le soleil, comme en Espagne, se lèverait spécialement pour eux, pour réchauffer leurs élans éperdus.

De samedis en samedis, le temps était vite passé, jusqu’à ce soir de juillet où Anna n’avait pas sa désinvolture habituelle à son arrivée.

Sa voix était tremblante, émue, et ses lèvres frémissantes lorsqu’elle dévora la bouche si souvent baisée de Boris.

Cette nuit fut une nuit plus folle que les plus folles, plus violente que les plus violentes.

Anna n’avait jamais été ainsi, jamais elle n’avait à ce point semble désirer Boris, et celui-ci le sentait bien, cet amour au-delà de l’amour.

Anna ne voulut pas dormir, elle caressa le visage à peine mûri grâce auquel elle avait connu tant de joies, elle étreignit ce corps si jeune, comme si elle avait voulu lui transmettre un message, lui faire comprendre quelque chose.

Boris avait compris à quel point elle l’aimait, il traversait un rêve délicieux…

Mais au petit matin, semblant se ressaisir, Anna se redressa fermement dans le lit…son visage avait retrouvé son air hautain.

Il la regarda enfiler ses vêtements, comme on regarde un cérémonial.

Elle tentait de prendre des distances, mais son regard ne pouvait retenir quelques larmes de tendresse. Puis, comme la nageuse au bord de la piscine, elle prit son élan pour se jeter à l’eau :

-Boris, c’était notre dernier samedi, je me marie la semaine prochaine…

Ses sanglots l’aveuglèrent, et l’empêchèrent de voir le visage décomposé du jeune garçon blessé…

Pas une larme ne monta aux yeux de Boris, il était miraculeusement fort à cet instant, curieusement résigné.

Il comprenait soudain que tout le mystère entretenu par Anna n’était pas un jeu, mais une triste réalité. Elle l’avait trompé, manipulé, et son orgueil lui interdisait de montrer l’étendue de son désespoir.

Il n’entendait même pas les sanglots d’Anna, qui lui demandait pardon, qui lui jurait que c’était lui qu’elle aimait vraiment, mais que la famille, le monde, enfin…qu’elle était obligée…

Le miroir du bonheur venait de voler en éclats…

Anna lui avait pris la main, mais cela ne produisait plus le même effet, et son vertige n’était plus celui de l’amour passionné qu’il avait voué à cette femme…

Il se dégagea de son dernier geste affectueux, à son tour il enfila ses vêtements, et sortit de la grande demeure sans la regarder, cherchant au fond de son âme l’air le plus digne possible.

Espérait-il qu’Anna allait le rappeler, lui crier que c’était une farce, que c’était lui qu’elle allait épouser ?

A présent il sentait les larmes envahir son visage, il aurait voulu crier, mais il fallait réagir, rester fort, plus fort que le sort.

 

 

Et Boris avait tenu parole. Personne ne vit jamais l’immense douleur qu’il dissimulait au fond du cœur, personne ne comprit jamais pourquoi il semblait avoir si peu de sentiments.

Depuis ce martin de juillet où une femme avait fait couler ses larmes, il s’était bien juré d’être toujours celui qui annonce la rupture, d’être toujours celui qui nourrit ses amours d’une touche de mystère, celui que l’on désire mais qui reste insaisissable.

Mais aujourd’hui, à trente trois ans, après bien des années de débauche, c’était ce visage qu’il pensait oublié qui surgissait sur son pare-brise embué.

Qu’était-elle devenue, cette femme qui l’avait transformé ?

A cause d’elle, combien d’opportunités de bonheur avait-il piétinées, sans états d’âme ?

Combien de femmes meurtries avaient pris la même décision que lui après leur déception ?

Il réalisait aujourd’hui que l’amour n’est pas très éloigné de la haine.

Comme il aurait été heureux d’apprendre qu’Anna avait raté sa vie !

Durant toutes ces années, il s’était étourdi d’aventures pour oublier, mais en fait, il s’était simplement distrait de sa douleur.

Boris, fatigué, laissa tomber sa tête sur le volant, en proie à un désespoir qu’il n’avait pas ressenti depuis bien longtemps.

Il était las de tant de haines, de tant d’amours, de tant de vengeances inutiles.

Boris remit le contact, il fallait qu’il soit rentré avant que Marianne ne se réveille.

Sa décision était prise, il ne voulait plus vivre par rapport à son passé, il ne voulait plus faire souffrir juste pour satisfaire son orgueil blessé.

Lorsqu’il entra chez Marianne, il la trouva assise sur le lit, elle avait un sourire amusé, presque surprise de le voir revenir.

Il la trouvait plutôt jolie cette petite, et plutôt spirituelle. Sans réfléchir il lui lança :

-Et si on se mariait ?

C’était un peu le jeu d’il y a quinze ans, mais en sens inverse. Il était donc logique qu’il en soit de même pour la réaction.

Marianne éclata de rire, embarrassant fortement Boris :

-Je suppose que c’est une de tes méthodes de drague ! Crois-tu que ta renommée de séducteur ne m’est pas  connue?

Et crois-tu qu’aujourd’hui, une seule fille pourrait te croire et te prendre au sérieux ?

Ne va pas t’imaginer que l’on t’en veuille, bien au contraire, on t’aime comme tu es !

Une femme trouve beaucoup de satisfaction à approcher un « Don Juan », mais aussi agréable soit-il, il ne lui viendrait pas à l’idée de l’épouser.

 

Marianne avait raison, il allait lui falloir bien du temps avant d’être perçu comme un homme ordinaire.

Il avait mis quinze ans pour transformer en simple souvenir cet amour de jeunesse, il espérait seulement qu’il lui faudrait moins longtemps pour regarder à nouveau une femme comme une compagne, une complice potentielle.

 

Peut-être un jour la reverrait-il, mais il savait maintenant que c'était du passé.

 

FIN

André Obadia

Février 2011

Published by ANDRE - ECRIT PERSONNEL

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BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

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"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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