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SCHWOB, Marcel (1867-1905) : Le Fort (Coeur double).


Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (03.04.1997)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
E-mail : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/


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Biographie

Né à Chaville le 25 août 1867, Marcel Schwob est le fils de Georges Schwob, qui était très proche de Théophile Gautier, et de Mathilde Cahun, issue d'une famille d'intellectuels juifs.

Lors de la naissance de Marcel, les Schwob sont de retour d'Egypte. Georges travaillait pour le ministère des affaires étrangères en tant que chef de cabinet.

Installé à Tours, Georges prend la direction du journal "Le Républicain d'Indre-et-Loire", puis du quotidien "Le Phare de la Loire", en 1876, à Nantes, et ce, jusqu'à sa mort en 1892.

Marcel publie son premier article à l'âge de 11 ans, dans "Le Phare", alors qu'il est au Lycée de Nantes.

Il continue ses études au Lycée Louis-le-grand, à Paris, dès 1881, où il rencontre Paul Claudel. Ses aptitudes pour les langues sont telles qu'il devient vite polyglotte.

Après ses études de lettres, il devient journaliste, écrivant pour "Le Phare de la Loire", " L’Évènement", et "L'Echo de Paris", dont il est directeur du journal littéraire.

Il publie ensuite des contes, tels "Le Livre de Monelle", en 1894 ou "La Croisade des enfants", en 1896.

De santé précaire, il meurt prématurément d'une grippe le 26 février 1905.

 

 

 

 

 

 

 

Le Fort

par
Marcel Schwob
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L'ennui et la terreur étaient devenus extrêmes. Partout on entendait l'éternel rebondissement métallique des éclats d'obus ; et le chant plaintif des ogives rompues dans l'air, comme un son incertain de harpes éoliennes, glaçait les os. Tout était dans la nuit : une profonde obscurité coupée seulement par le noir plus opaque des couloirs, des voussures et des entrées de caponnières. On était averti qu'il y avait au-dessus de vous des prises d'air ou des trous en soupirail par le tintement des plaques blindées. Les hautes calottes des voûtes avaient une clef à quadruple chanfrein, - et le long des arêtes, de temps en temps, une ampoule faiblement lumineuse éclairait la commissure croisée de trois pierres - parce que les piles ne marchaient presque plus. Dans les conduits étroits qui circulaient, trouant le massif de béton, autour de la cour carrée, la clameur des grosses règles de fer qui bouchaient les fenêtres en parallèles obliques, serrait les tempes et faisait hâter le pas. Et vers le centre, dans l'escalier sombre, jonché de vitres brisées, on entendait gémir le treuil avec le soupir étouffé de la pompe de manoeuvre. Plus haut, par l'étroit escalier de tôle, montaient les ahans de l'équipe, tandis que la tourelle, soulevée sur son pivot, glissait tout autour de la circulaire avec un grincement de chaîne. Par les fentes de l'énorme cylindre, on voyait se profiler côte à côte, éclairées par une lanterne graisseuse, les pièces jumelles sur leurs affûts blancs ; tout à coup le commandement FEU retentissait dans la gaine ; et, collées au cylindre, contre leurs abris, des taches humaines tournaient avec lui ; le silence régnait, interrompu par des heurts de ferraille sur la coupole ; puis l'avertissement APPUYEZ sortait de l'ombre, - et la tourelle sonnait sous une double explosion.

On éprouvait le passage des hommes par un souffle et un frôlement ; parfois un peloton descendait d'un pas rythmé le long des corridors, vers les puits à projectiles ; d'autres enlevaient les madriers, les lambourdes et les demi-gîtes de rechange, pour les porter aux plates-formes, équipaient les cabestans de carrier, cherchaient les armements des chèvres, détachaient les prélarts goudronnés étendus sur les carcasses des pièces de 155 long qui dormaient dans le couloir. Et les hommes, tant ils avaient marché courbés par l'obscurité, les mains usées sur les pierres des murs, les doigts meurtris aux manoeuvres de force, semblaient de vieux chevaux fourbus qui s'avancent pesamment avec un regard résigné dans leurs yeux éteints.

La vie n'était que dans les galeries, à la tourelle, et aux batteries détachées : elle ne refluait pas au centre, ouvert sous le ciel bleu ; et depuis longtemps les abords du logement du gouverneur étaient déserts. Chacun, depuis l'investissement, avait eu sa besogne fixée comme dans un cuirassé : les officiers d'approvisionnement, siégeant dans les magasins, ouvraient continuellement et examinaient les barriques de porc, les caisses de fer-blanc pleines de farine, crevaient les boîtes de conserves, dédoublaient l'alcool, débondaient les tonneaux et goûtaient au tire-vin. Mais les casemates aux vivres étaient vides maintenant, avec les subsistances de charbon ; le poussier était noyé dans les dernières flaques d'eau rougie, et des morceaux de biscuit pourrissaient près des gonds disloqués.

Le commandant haussa les épaules, quand deux soldats, frappant à la porte, vinrent lui annoncer que les fils du télégraphe étaient rompus, que les récepteurs du téléphone ne fonctionnaient plus, que l'appareil de télégraphie optique avait volé en morceaux. L'espoir était loin, sans doute : mais il n'y paraissait pas sous ses lunettes bleu-pâle, et ses courtes moustaches blanches n'avaient pas un tremblement. Le fort était isolé ; la division qui opérait dans la campagne, déjà menacée ; un appel désespéré seul eût pu être écouté, - voici que tous les moyens lui manquaient. Les peintures de sa cellule, oeuvre artistique d'un sapeur protégée en temps de paix, s'effritaient sous l'humidité ; il songeait, en regardant les écailles du plâtre, aux derniers jours, et il les voulait fermes.

Quand il releva la tête, les deux soldats tournaient leurs képis dans leurs mains. Deux Bretons, de Rosporden tous deux, Gaonac'h et Palaric. L'un, Gaonac'h, la face en lame de couteau, anguleuse et plissée, les os trop longs et les articulations noueuses ; l'autre, une figure imberbe, les cils presque blancs, des yeux clairs, un sourire de petite fille, et ce fut lui qui dit, en hésitant : «Mon commandant, Gaonac'h et moi nous venons vous demander si vous avez une dépêche peut-être, nous irons bien la porter - nous connaissons la route : n'est-ce pas Gaonac'h ?»

Le commandant du génie réfléchit un instant. C'était irrégulier, à coup sûr ; il manquait d'hommes, évidemment. Mais peut-être que le salut était là : on pouvait sacrifier deux hommes pour en sauver cent cinquante. Alors, assis devant sa table, il écrivit en plissant le front. Lorsqu'il eut fini, il cacheta, mit son timbre et parapha, fit venir les cuisiniers, ordonna deux rations entières, un quart d'eau-de-vie, se leva et vint serrer la main aux deux soldats. «Allez, dit-il, - vos camarades vous remercient».

Gaonac'h et Palaric passèrent à travers les couloirs obscurs, près des affûts de rechange, entre les tas de bombes vides parce qu'on n'avait plus ni poudre libre ni fusées de bois - trébuchant sur des gabions défoncés, renversés aux épaulements. La nuit était tombée, ce qu'on savait uniquement par le silence de l'ennemi ; et les hommes relevés de leurs postes, entrant un par un dans les casemates, autour d'un seul vieux bout de chandelle, grelottaient de froid, malgré les couvertes. L'ombre fantastique jetée sur les murs blancs par les lits de guerre, auxquels pendaient les râteliers d'armes, semblait la grille d'un four gigantesque.

Les deux hommes sortirent de la chambre, armés d'un revolver ; descendant par l'artère centrale, ils firent pousser la porte de fer, et, le pont-levis lentement baissé, avec de l'huile sur les chaînes, ils sortirent dans le froid de la nuit, sous les étoiles glacées. À cinq cents mètres de hauteur, le vent ululait dans les fils brisés du télégraphe : un mélancolique son qui semblait planer sur le plateau désert. Les brousses frémissaient sur les pentes ; plus loin les carrières abandonnées bordaient la route de mamelons noirs. Gaonac'h et Palaric s'y jetèrent et résolument gagnèrent l'extrémité ouest pour passer dans le bois. Il devait y avoir un corps d'occupation français au pont jeté dans la vallée qui coupait le plateau des derniers contreforts de la montagne ; point stratégique tout indiqué, qu'on n'avait pu négliger.

Par les taillis de noisetiers et de coudriers, on entendait murmurer la rivière dans le creux ; le bas chemin, avec ses deux ornières profondes, était tapissé de brume. Et les deux Bretons, marchant sur un lit de feuilles mortes, se hâtaient, parce qu'ils sentaient venir la fin de la nuit.

Palaric dit à Gaonac'h à mi-voix :
- Tu connais ma mère, Gaonac'h, qu'elle est meunière en Rosporden ? Je ne l'ai pas revue depuis que je suis parti au service, ni les deux petits. Tu es grand, toi, tu es fort...

Et Gaonac'h répondit en lui posant la main sur l'épaule :

- On est bientôt arrivé. Quand tu ne pourras plus marcher, si on nous court après, je te porterai bien un peu de chemin.
- Non, mais, reprit Palaric, ce n'est pas de mourir que j'ai peur ; seulement la cahute, en Rosporden, elle serait seule ; et puis, le vent, il est triste, tu sais, sur la lande : pour la mère, comment qu'elle ferait ? Et c'est loin, ici donc ; mais on n'y peut rien. Je voudrais seulement que tu restes avec moi, parce que, toi aussi, tu es de Rosporden. Deux pays, ça va loin, et puis nous nous aimons bien.

- Halte - dit Gaonac'h - nous voilà sur la pointe.

Quelques pas de plus, et la lisière du bois se crevait sur la gorge profonde. Les deux hommes avancèrent la tête : sur la route vaguement éclairée, au bord de la rivière, on voyait confusément défiler des masses, se dirigeant vers les pentes du plateau, - et, tout près, on entendait souffler des chevaux qui gravissaient la côte.

- Retournons, à la course, dit Gaonac'h : c'est l'assaut. Toi, à la batterie Est, - moi, à la batterie Ouest - un de nous arrivera.

Alors Palaric reprit le sentier creux, courant malgré la fatigue. Il allait si vite que ses pensées semblaient lui sauter dans la tête. Le dessus du bois commençait à devenir livide ; les cimes des arbres, à droite, avaient des aigrettes roses, et un vent plus froid balançait les feuilles. Le haut du ciel était de nuance pâle ; une belle journée se préparait.

Au moment d'entrer dans les carrières, Palaric saisit, le long du taillis, un cliquetis faible et des piétinements étouffés. Il se jeta dans la broussaille. Étendu sur le côté, il écarquillait les yeux - sans mouvement, malgré les toiles d'araignée humides qui lui claquaient sur la figure. Des hommes passaient, encore obscurs dans la brume du matin, enveloppés de manteaux, montant en ligne déployée, comme un zigzag mouvant sur l'herbe. Le gros attaquait de l'autre côté, sans doute ceux-là devaient être de la réserve. Ils restèrent sur la lisière ; un pli de terrain les dissimulait, et, appuyés sur leurs fusils, ils haletaient, débandés. Palaric ne pouvait fuir devant eux, pour gagner le fort : s'ils avançaient, pensait-il, tournant les pentes, il arriverait plus vite ; pourvu que Gaonac'h prévienne à temps.

Brusquement, sur un ordre invisible, les soldats se formèrent par le flanc et descendirent le long de la côte. Palaric se retourna pour s'élancer, quand une douleur aiguë lui traversa le ventre et il s'abattit sur le dos, les poings crispés, les bras demi-tendus. Un mercanti qui suivait, voyant luire le bouchon d'un bidon, avait piqué une baïonnette abandonnée dans le taillis. Il vida les poches de Palaric et repartit en trottinant. Le sang bouffait avec des grosses bulles, - et la face du petit Breton, terreuse, avait les yeux retournés. Le soleil, dépassant les pentes, montra des pelotons isolés, qui marchaient en avant.

Mais des coups sourds retentirent, venant du fort, et des obus crevèrent sur le plateau. On entendit ronfler les grosses pièces de bronze. Les Hotchkiss et les Nordenfelt battirent les fossés d'un roulement ininterrompu. Les yeux mourants du petit soldat voyaient encore les lignes géométriques du fort, noires sur le ciel, avec la coupole cuirassée tournante d'où jaillissaient deux jets de fumée. Alors une douceur s'étendit en lui, tandis qu'il pensait à Gaonac'h, et son coeur se réjouit pour Rosporden.


 

Bibliographie

Œuvres
 

  • 1889 : "Étude sur l’argot français".
  • 1891 : "Cœur double".
  • 1892 : "Le Roi au masque d'or".
  • 1893 : "Mimes".
  • 1894 : "Le Livre de Monelle".

  • 1895 : "Annabella et Giovanni".
  • 1896 : "La Croisade des enfants".
  • 1896 : "Spicilège".
  • 1896 : "Vies imaginaires".
  • 1899 : "La Légende de Serlon de Wilton".
  • 1903 : "La Lampe de Psyché".
  • 1903 : "Mœurs des diurnales" (sous le pseudonyme de Loyson-Bridet).
  • 1905 : "Le Parnasse satyrique du XVe siècle".
  • 1905 : "Il Libro della mia Memoria" (inachevé).
  • 1912 : "François Villon".
  • 1981 : "Chroniques".
  • 1985 : "Vie de Morphiel".
  • 1985 : "Correspondance inédite".
  • 1992 : "Correspondance Schwob-Stevenson".
  • 2001 : "Dialogues d'Utopie".
  • 2002 : "Vers Samoa".
  • 2009 : "Maua".

Traductions
 

  • 1891 : "Les Jeux des Grecs et des Romains".
  • 1895 : "Heurs et Malheurs de la fameuse Moll Flanders".
  • 1900 : "La Tragique histoire d'Hamlet".
  • 1902 : "Francesca da Rimini".

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BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

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"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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