Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Avignon juillet 2012 067

 

Parmi les innombrables créations du festival d'Avignon, j'ai beaucoup apprécié Le désert des tartares de Buzzati, et même si cela ressemblait plus à une lecture qu'à une grande mise en scène, je suis ressorti imprégné de ce texte désespéré, sur l'art d'attendre toute une vie sans qu'il n'arrive rien...jamais rien.

Texte troublant et très intéressant.

 

"Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d'être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affectation.

C'était là le jour qu'il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Maintenant il était officier, il allait avoir de l'argent, de jolies femmes le regarderaient peut-être, mais, au fond, il s'en rendit compte, ses plus belles années, sa première jeunesse, étaient probablement terminées. L'amertume de quitter pour la première fois la vieille maison où il avait connu l'espoir, les craintes que tout changement apporte avec lui, l'émotion de dire adieu à sa mère lui emplissaient l'âme, mais sur tout cela pesait une pensée tenace qu'il ne parvenait pas à définir, comme le vague pressentiment de choses irrévocables, presque comme s'il eût été sur le point d'entreprendre un voyage sans retour.

Drogo se mit en route et, à mesure que l'après-midi s'écoulait, il commençait à ressentir une légère inquiétude. Et cependant il continua de monter pour arriver au fort dans la journée mais, plus lestes que lui, du fond de la gorge où grondait le torrent, montèrent les ombres.

Plus tard, a une distance incalculable Giovanni aperçut finalement, encore noyé dans le rouge soleil du couchant et comme issu d'un enchantement un plateau dénudé, sur les rebords de celui-ci une ligne régulière et géométrique, d'une couleur jaunâtre particulière : le profil du fort.

Drogo, fasciné, le regardait, se demandant ce qu'il pouvait bien y avoir de désirable dans cette bâtisse solitaire, presque inaccessible, à tel point isolée du monde. Quel secrets cachait-elle ?

Giovanni Drogo cheminait encore lorsque la nuit le surprit. A l'aube il se remit en route et chemin faisant, il avait été rejoint par le capitaine Ortiz qui regagnait le fort. Celui-ci lui avait raconté que le fort n'était qu'une vieille bâtisse démodée, un fort de deuxième catégorie, à la lisière d'une frontière morte, de l'autre côté de laquelle il y avait un désert nommé le désert des Tartares. Puis le fort leur était apparu, silencieux, noyé dans le plein soleil de midi, sans un seul coin d'ombre. Tout le long du chemin de ronde du bâtiment central, on apercevait des dizaines de factionnaires, le fusil sur l'épaule, qui marchaient méthodiquement de long en large, chacun ne parcourant que quelques pas. Tel le mouvement d'un pendule, ils scandaient le cours du temps, sans rompre l'enchantement de cette solitude qui semblait infinie.

Les montagnes, à droite et à gauche, se prolongeaient à perte de vue en chaînes escarpées, apparemment inaccessibles.

Instinctivement, Giovanni Drogo arrêta son cheval. Il considérait d'un air fixe les sombres murailles, les parcourant lentement des yeux, sans parvenir à en déchiffrer le sens. Il pensa à une prison, il pensa à un château abandonné. Tout stagnait dans une mystérieuse torpeur.

Comme la veille au soir, du fond de la gorge, Drogo le regardait hypnotisé, et une inexplicable émotion s'emparait de son cœur. Tout ici était un renoncement, mais au profit de qui, au profit de quel bien mystérieux ?

Déjà, Drogo avait hâte de partir, mais un départ immédiat pouvait équivaloir à un aveu d'infériorité. De la sorte l'amour-propre luttait contre le désir de retrouver la vieille existence familière.

Le soir même le lieutenant Morel conduisit en cachette Drogo sur le chemin de ronde pour lui permettre de voir le désert. Et Drogo pu contempler le monde du septentrion, la lande inhabitée à travers laquelle, disait-on, les hommes n'étaient jamais passés. Jamais, de par-là, n'était venu l'ennemi, jamais on n'y avait combattu, jamais rien n'y était arrivé.

Plus tard, seul dans sa chambre, Drogo comprenait ce qu'était la solitude et il pensait aux factionnaires qui, à quelques mètres de lui, marchaient de long en large, tels des automates, sans s'arrêter jamais pour reprendre haleine. Ils étaient des dizaines et des dizaines à être réveillés, ces hommes, tandis que lui était étendu sur son lit, tandis que tout semblait plongé dans le sommeil. Des dizaines et des dizaines, se disait Drogo, mais pour qui, pour quoi ? Dans ce fort, le formalisme militaire semblait avoir crée un chef-d'œuvre insensé. Des centaines d'hommes pour garder un col par lequel ne passerait personne.

S'en aller, s'en aller au plus vite, se disait Giovanni, sortir de cette atmosphère, de ce brumeux mystère. Pourtant il sentait qu'une force inconnue s'opposait à son retour à la ville et peut-être cette force jaillissait-elle de son propre esprit, sans qu'il s'en aperçut.

Un jour dans l'atelier du maître tailleur Prosdocimo un petit vieillard lui dit

-faites attention de vous en aller dès que vous le pourrez, attention de ne pas attraper leur folie.

- Je ne suis ici que pour quatre mois, dit Drogo, je n'ai pas la moindre intention de rester.

-Faites tout de même attention, mon lieutenant, dit le petit vieux. C'est le colonel Filimore qui a commencé. De grands événements se préparent, a-t-il commencé par dire, je me le rappelle très bien, il y a de cela dix-huit ans. Oui " des événements ", disait-il. C'est là le mot qu'il a employé. Il s'est mis en tête que le fort est très important et que quelque chose doit arriver. Du côté du désert, probablement. Personne ne viendra, bien entendu, mais le colonel dit que les Tartares sont toujours là. Faites attention, ajouta-t-il presque suppliant, c'est moi qui vous le dis, vous vous laisserez suggestionner, et vous finirez, vous aussi par rester : il n'y a qu'à regarder vos yeux.

Maintenant Drogo comprenait, finalement. C'est du désert du Nord que devait leur venir leur chance, l'aventure, l'heure miraculeuse qui sonne une fois au moins pour chacun. A cause de cette vague éventualité qui, avec le temps, semblait se faire toujours plus incertaine, des hommes faits consumaient ici la meilleure part de leur vie. Ils ne s'étaient pas adaptés à l'existence commune, aux joies de tout le monde, au destin moyen ; côte à côte, ils vivaient avec la même espérance, sans jamais parler de celle-ci, parce qu'ils n'en étaient pas conscients, ou tout simplement, parce qu'ils étaient des soldats, avec la jalouse pudeur de leur âme.

" Il faudra bien qu'advienne quelque chose de différent, se disaient-ils, quelque chose de vraiment digne, qui permette de dire : maintenant, même si c'est fini, tant pis. "

Drogo avait compris leur facile secret et il pensa avec soulagement qu'il était en dehors, spectateur non contaminé.

Ni vite, ni lentement, trois autres mois avaient passé. Bientôt Drogo pourrait s'en aller. Il continuait de se répéter que c'était là un événement faste, qu'une vie facile l'attendait en ville, une vie amusante et peut-être heureuse, et pourtant il n'était pas content. Le souvenir de sa ville passa dans l'esprit de Drogo, une image pâle, rues bruyantes sous la pluie, statues de plâtre, humidité des casernes, lugubres cloches, visages las et défaits, après-midi sans fin, plafonds gris de poussière.

Ici, en revanche, s'avançait la grande nuit des montagnes, avec ses nuages en fuite au-dessus du fort, miraculeux présages. Et du nord, du septentrion invisible derrière les remparts, Drogo sentait peser son destin.

Les trompettes auraient pu sonner, on aurait pu entendre des chants guerriers, d'inquiétants messages auraient pu venir du nord, s'il n'y avait eu que cela, Drogo serait parti quand même ; mais il y avait déjà en lui la torpeur des habitudes, la vanité militaire, l'amour domestique pour les murs quotidiens. Au rythme monotone du service, quatre mois avaient suffi pour l'engluer. Ainsi, se déroulait à son insu la fuite du temps.

Un pressentiment de choses nobles et grandes l'avait fait rester là et il se disait que rien au fond n'était perdu. Il avait tellement de temps devant lui. Quel besoin avait-il de se hâter ? Illusion tenace, la vie lui semblait inépuisable, bien que sa jeunesse eût déjà commence de se faner.

Une nuit, presque deux ans plus tard, Giovanni Drogo dormait dans sa chambre du fort. Vingt-deux mois avaient passé sans rien apporter de neuf et il était resté fermé dans son attente, comme si la vie eût dû avoir pour lui une indulgence particulière. La même journée, avec ses événements identiques, s'était répétée des centaines de fois sans faire un pas en avant. Le fleuve du temps passait sur le fort, lézardait les murs, charriait de la poussière et des fragments de pierre, limait les marches et les chaînes, mais sur Drogo il passait en vain ; il n'avait pas encore réussi à l'entraîner dans sa fuite.

Quatre années s'étaient écoulées, une respectable fraction de vie, et rien, absolument rien n'était arrivé qui pût justifier tant d'espoirs. Les jours s'étaient enfouis l'un après l'autre ; des soldats, qui pouvaient être des ennemis, étaient apparus un matin aux confins de la plaine étrangère, puis ils s'étaient retirés après avoir effectué d'inoffensives opérations de cadastre. La paix régnait sur le monde, les sentinelles ne donnaient pas d'alarme, rien ne laissait présager que l'existence pût changer. Comme au cours des années passées, avec les mêmes formalités, l'hiver s'avançait maintenant et le souffle de la tramontane contre les baïonnettes faisait un léger sifflement.

Puis la belle saison était revenue. Un ultime salut à la plaine du Nord, maintenant vide d'illusions. Adieu fort Bastiani, s'attarder encore serait dangereux, ton facile mystère est tombé, la plaine du Nord continuera de rester déserte, jamais plus ne viendront les ennemis, jamais personne ne viendra donner l'assaut à tes pauvres remparts.

Rien ne le retient plus au fort. Giovanni Drogo retourne en plaine, il rentre dans la société des hommes, il obtiendra facilement un poste quelconque, peut-être même une mission à l'étranger, dans la suite d'un général.

La porte de la maison s'ouvrit et Drogo sentit tout de suite la vieille odeur familière. Sa mère arriva tout de suite ; toujours la même, grâce à Dieu. Tandis que, assis au salon, il essayait de répondre à toutes les questions qu'on lui posait, il sentait sa joie se transformer en une tristesse désabusée. Et maintenant, se demanda-t-il ? Tel un étranger il erra par la ville, à la recherche de ses anciens amis, et il apprit qu'ils étaient tous très occupés, dans les affaires, dans la politique. Ils lui parlèrent de choses sérieuses et importantes, d'usines, de voies ferrées, d'hôpitaux. Ils avaient tous pris des routes différentes et, en quatre ans, ils étaient déjà loin. Puis il alla voir Maria, la sœur de son ami Francesco Vescovi. Drogo avait pensé que ç'allait être pour lui une grande émotion, que son cœur allait battre. Au lieu de cela, il put mesurer le temps qui s'était écoulé. Quelque chose s'était glissé entre eux, un voile indéfinissable et vague, qui refusait de se dissiper et les éloignait l'un de l'autre à leur insu à tous deux.

Drogo savait qu'il aimait encore Maria et qu'il aimait aussi le monde où elle vivait : mais toutes les choses qui alimentaient sa vie d'autrefois étaient devenues lointaines. Ce n'était plus là sa vie, il avait pris une autre route, revenir en arrière serait stupide et vain. Le pas d'un cheval remonte la vallée solitaire et fait naître dans le silence des gorges, de vastes échos.

Le pas du cheval s'élève tout doucement le long de la route blanche, c'est Giovanni Drogo qui retourne au fort Bastiani.

A présent quelle vie ennuyeuse attendait Drogo. Et pourtant un reste d'enchantement errait le long des murailles des jaunes redoutes, un mystère persistait obstinément là-haut, dans le recoin des fossés, à l'ombre des casemates, c'était l'inexprimable sentiment des choses à venir.

Un jour, alors qu'il explorait le triangle visible de désert et il était sur le point de dire qu'il ne distinguait rien de particulier, juste au fond, là où chaque image disparaissait dans l'éternel rideau de brume, il lui sembla apercevoir une petite tache noire qui bougeait. Mais le petit point noir qui bougeait aux extrêmes limites de la plaine fût par tout le monde considéré comme une plaisanterie.

La réduction des effectifs de la garnison avait clairement démontré que l'état-major n'attachait plus d'importance au fort Bastiani. Les illusions naguère si faciles et si souhaitées, on les repoussait maintenant avec rage.

Depuis quelque temps, une angoisse qu'il ne parvenait pas à définir poursuivait Drogo sans trêve : l'impression qu'il n'arriverait pas à temps, l'impression que quelque chose d'important allait se produire et le prendrait à l'improviste. Inexplicablement, le temps s'était mis à s'enfouir de plus en plus vite, engloutissant un jour après l'autre. Il suffisait de regarder autour de soi et déjà la nuit tombait, le soleil disparaissait de l'autre côté pour éclairer un monde couvert de neige.

Et pourtant Drogo ne ressent pas de grand changement, le temps a fui si rapidement que son âme n'a pas réussi à vieillir et Drogo s'obstine dans l'illusion que ce qui est important n'est pas encore commencé. Giovanni attend patiemment son heure qui n'est jamais venue.

Dans la plaine du Nord les petites tâches se déplacent avec une grande lenteur. Elles constituent le seul élément intéressant de la vie de Drogo. Pour cet espoir secret il gaspille la meilleure partie de sa vie.

Maintenant Drogo a 54 ans, le grade de chef d'escadron et le commandement en second de la maigre garnison du fort. Son visage est devenu d'une triste couleur jaune, ses muscles se sont amollis. Une attente supplémentaire s'est greffée de la sorte sur la vie de Drogo : l'espoir de guérir. Le désert septentrional est toujours vide, rien ne laisse présager une éventuelle incursion ennemie.

Un soir pourtant, on entendit quelqu'un parler, en termes vagues, de guerre, et d'étranges espoirs recommencèrent à tournoyer entre les murs du fort.

Drogo était étendu dans sa chambre, la maladie le gardait au lit, lorsqu'un matin le vieux maître tailleur fit irruption

- Les voilà, les voilà, ils arrivent par la route du Nord. Tout le monde est monté sur les terrasses pour les voir. Des bataillons et des bataillons. Cette fois-ci il n'y a pas de doutes. C'est la guerre, la guerre criait-il. Dans deux jours ils seront ici -

- Maudit soit ce lit, se dit Drogo, me voici cloué ici par la maladie ". Oh ! si au moins les ennemis avaient un peu attendu, une semaine lui suffisait pour se remettre, ils avaient attendu si longtemps, ne pouvaient-ils retarder de quelques jours encore, de quelques jours seulement ? Une colère terrible s'empara de Drogo. Lui qui avait renoncé aux plus belles choses de l'existence pour attendre les ennemis, lui qui, depuis plus de trente ans, s'était nourri de cette unique espérance, allait-on le chasser juste maintenant, au moment où la guerre arrivait ?

Sur les glacis du fort, tout est prêt, les munitions en ordre, les soldats placés convenablement, les armes vérifiées. Tous les regards sont tournés vers le nord. En tous cas, personne n'a le temps de penser à Drogo, qui est en train de s'habiller et se prépare à partir.

Oscillant sur les cailloux, la voiture s'éloigna sur l'esplanade pierreuse, conduisant Drogo vers le terme de sa route. Des larmes amères coulaient lentement sur sa peau ridée, tout finissait misérablement et il n'y avait plus rien à dire.

A ce moment précis, surgit, claire et terrible, venue de lointains replis, une nouvelle pensée : celle de la mort. Il parut à Drogo que la fuite du temps s'était arrêtée. La vie donc n'avait été qu'une sorte de plaisanterie : pour un orgueilleux pari tout avait été perdu.

Maintenant tout va se passer dans la chambre d'une auberge inconnue, à la lueur d'une chandelle, dans la solitude la plus totale. Il n'y a personne qui regarde, personne ne vous dira bravo. Mais du puits amer des choses passées, des désirs inachevés, des méchancetés souffertes, montait une force qu'il n'eût jamais osé espérer avoir.

Avec une joie inexprimable, Giovanni Drogo s'aperçut, tout d'un coup, qu'il était tout à fait calme, presque anxieux de recommencer l'épreuve.

Courage, Drogo. Et il essaya de faire un effort, de tenir dur, de jouer avec la pensée terrible. Il y mit toute son âme, dans un élan désespéré, comme s'il partait à l'assaut tout seul contre une armée. Et subitement les antiques terreurs tombèrent, les cauchemars s'affaissèrent, la mort perdit son visage glaçant, se changeant en une chose simple et conforme à la nature. Le commandant Giovanni Drogo, se lança contre l'immense portail noir et s'aperçut que les battants s'ouvraient, laissant passer la lumière.

Faisant un ultime effort, Giovanni redresse un peu le buste, arrange d'une main le col de son uniforme, jette encore un regard par la fenêtre, un très bref coup d'œil, pour voir une dernière fois les étoiles. Puis, dans l'obscurité, bien que personne ne le voie, il sourit."

  

 

Jacques Brel s'inspira du Désert des tartares pour écrire sa chanson Zangra que vous pouvez entendre ci-dessous

 

 

AVT_Dino-Buzzati_7841.jpeg.jpgDino Buzzati est né à Belluno le 16 octobre 1906.

D'après des documents de famille, les Buzzati établirent leur résidence à Bribano, près de Belluno au XVe siècle. Ils avaient émigré de Budapest pour échapper à une épidémie. A cause de leur origine, ils prirent le nom de Budàt, ensuite transformé en Buzàt, enfin en Buzzàti.

Ils étaient des artisans spécialisés dans la production d'armes et surtout de scies, ce qui explique le blason de famille, contenant la lame d'une scie.

Augusto Buzzati, magistrat vénitien, fut Président de la Cour d'Appel de Venise. Dans sa villa de San Pellegrino, près de Belluno, appartenant aux Buzzati depuis 1811, il entreprit la collection d'œuvres historiques sur la région de Belluno.

La mère de Dino, Alba Mantovani était vénitienne. Fille du médecin Antonio Mantovani et de Matilde Baoder Partecipazio, elle est la dernière descendante des doges Badoer Partecipazio.

Dino fut un enfant joyeux entouré de la tendre affection de sa mère et de sa sœur Nina. Avec Augusto, son frère aîné, ils formaient une triple chaîne de rapports déjà consolidés quand naquit Adriano, le " petit " pour lequel ils allaient nourrir un sentiment commun de protection.

Pendant les mois d'hiver la famille résidait à Milan. Augusto au violoncelle, Nina au piano et Dino au violon ils donnaient des petits concerts pour distraire les blessés de la Première Guerre mondiale. L'automne 1916, Dino entre au collège Parini à l'extrême périphérie de Milan. Pendant ses années de lycée, Dino avait déjà mûri l'intention de devenir écrivain et journaliste. L'expérience de son père, collaborateur du " Corriere della Sera " en matière de droit international, l'avait mis en contact, dès son adolescence, avec les représentants les plus qualifiés du monde journalistique milanais. En 1924 il opta pour le droit, en accord avec la meilleure tradition familiale.

Il étudia le droit avec application et relative facilité, sans enthousiasme, décidé à obtenir son morceau de papier et à l'ensevelir dans un tiroir le plus rapidement possible.

La mort de son père survint lorsque l'écrivain entrait dans cette difficile et souvent douloureuse fermentation de la personnalité qu'est l'adolescence. La mort de son père, emporté par un cancer du pancréas en 1920, amorce en le jeune auteur une attente précoce de la mort qui l'accompagnera toute sa vie.

Le père, Giulio Cesare Buzzati était un homme à l'ancienne, très distingué, maître de lui, plutôt sévère avec ses enfants, étranger à toute forme de familiarité ou d'abandon, comme il était d'usage dans les familles bourgeoises des années Vingt.

La bibliothèque familiale occupait toute une pièce de la Villa San Pellegrino avec plus des trois mille manuscrits sur l'histoire des habitants de Belluno et elle fut classée monument national.

Ce " blason de famille ", ces livres spécialisés se révélèrent inutilisables pour une personnalité avide de lectures plus stimulantes et créatives. Dino préférait effectuer des recherches dans des bibliothèques publiques.

Le 9 juillet 1928 il entre en tant que chroniqueur au journal Corriere della Sera où il est d'abord chargé de " faire le tour " des commissariats et élabore les informations recueillies par d'autres. Escroqueries, vols de faible importance, explosions d'une bouteille de gaz, incendies, sont considérés comme des " nouvelles " dans une ville pas encore atteinte par la criminalité du boom économique. Remplaçant le critique musical Gaetano Cesari, Buzzati assiste souvent aux spectacles les moins importants de la Scala.

Chacun de ces thèmes est illustré par Dino par un dessein fait avec soin et souvent avec un humour détaché, à l'anglaise.

Le cauchemar du licenciement est un leitmotiv des récits de sa maturité. Une anxiété presque pathologique naît de la perspective de perdre son rôle gravé à l'intérieur d'un organisme à la fois réel et aléatoire.

Comme tous les écrivains, Buzzati est un oiseau de proie doté d'un talent exceptionnel pour s'emparer du butin et le restituer avec une élégance incontestable. Ce qui fait sa particularité : il vole beaucoup moins à la littérature qu'à la vie quotidienne, à la sienne comme à celle de ses amis, intensifiée par un riche appendice de rêve.

Indro Montanelli raconte avec beaucoup d'esprit ce qui se passe lorsque, au retour de ses voyages en tant qu'envoyé spécial du Corriere della Sera, il retrouve son ami au restaurant :

" Je parle, parle pour lui raconter ce que j'ai vu. Dino écoute, de temps en temps il rit (un rire glacé) puis fait une observation qui laisse croire qu'il n'a rien compris. Et a onze heures pile il se lève parce que c'est l'heure à laquelle il doit aller se coucher ".

Les jours suivants, Montanelli finit de pondre ses propres articles et il lui semble avoir joué toutes ses cartes.

" Et pourtant, tout à coup, une semaine plus tard, une nouvelle de Dino fait son apparition, où il raconte, lui qui ne les a pas vues, les choses que j'ai vues et écrites….(…). En lisant cette prose intime, faite d'adjectifs gris, de mots communs, je sens immédiatement que celui qui demain voudra reconstruire cet événement se réfèrera à elle, non pas à la mienne ".

Au Corriere della Sera, Buzzati trouve une ambiance caractérisée par de fortes analogies avec la vie militaire, différente de celle qui règne dans de nombreux autres journaux italiens. De tacites règles d'austérité le font ressembler à un ordre monastique symbolisé par la mythique table de la rédaction à laquelle peuvent s'asseoir une vingtaine de personnes et qui est construite sur le modèle de celle du Times.

En face de la porte un petit escalier tortueux, semblable à tant d'escaliers parisiens, grimpe jusqu'au dernier étage. Ces marches à vous couper le souffle inspirent à Buzzati les escaliers qui conduisent aux boyaux glacials du fort Bastiani.

Toutes les nuits, de 1933 à 1939, l'écrivain reste enfermé dans son bureau, absorbé par un travail plutôt monotone et fatigant ; le temps passe et il se demande s'il en sera toujours ainsi. La fuite du temps est le thème universel qu'il cherchait, une machine implacable qui le broie lui et l'immense majorité de ses semblables.

Tard dans la nuit, une fois son travail au Corriere della Sera achevé, Buzzati rentre chez lui, se glisse dans son lit et écrit avec la lenteur propre à son écriture aux formes anguleuses. Le désert des Tartares est né. La décision de substituer l'atmosphère d'un fort militaire à celle de la rédaction a pour but de renforcer le caractère allégorique de l'histoire comme métaphore universelle.

Le choix de situer le Désert des Tartares dans cette vie militaire permet à Buzzati de créer, par une grande économie de moyens, des atmosphères raréfiées et fabuleuses hors de tout contact immédiat avec la réalité datée du temps de guerre mais qui en reprenne bien le climat de précarité angoissante.

La mission en Afrique comme correspondant et photographe du Corriere della Sera fournit à Buzzati l'occasion de s'échapper à l'obscure routine de la rédaction milanaise qu'il avait sublimée dans Le désert des Tartares.

L' une des plus belles heures de ma vie " dit-il. Le seul moment où il a vraiment eu conscience d'être heureux, il le vit avec les askaris, alors que les schiffas (bandits de la brousse), postés au sommet, font feu avec leurs fusils. Dans ce paysage imprégné de mystère et de solitude s'unissent le sentiment galvanisant de vivre une aventure relativement périlleuse, la solidarité de l'amitié, la dissolution de l'anxiété inaliénable de la vie normale qui, ici, semble être aspirée par les sables incandescents.

Le soir de 1940, à Milan il retrouve le poids de sa propre érosion quotidienne. Sa perception de l'écoulement des heures et des journées, temporairement momifiée par les sables du désert, se réveille dans toute sa fatale acuité.

La situation en Italie se précipitait de jour en jour. L'entrée en guerre était tenue pour certaine.

Le 30 juillet Buzzati est envoyé comme correspondant de guerre sur le croiseur Fiume, puis sur le Trieste. Entre juillet 1940 et 1942 il participe à de nombreuses batailles, à celle de cap Matapan et du cap Teulada, aux batailles de la Syrte. Pendant les combats Buzzati reste toujours à sa place, prend des photos, observe, griffonne des notes.

Buzzati, chroniqueur de guerre écrivait ce qu'il voyait, un peu avec la transfiguration des poètes, sans pour autant dévoiler les arrière-plans ou altérer les images.

Le 10 septembre 1943 marque le début de la période " noire " du Corriere della Sera contrôlé par les nazi-fascistes. De nombreux rédacteurs comme Afeltra, Montanelli, De Vita, Francavilla, Damiano, Morigi et Alonzi constituent la presse clandestine en maintenant les contacts avec la cellule communiste opérant secrètement à l'intérieur du journal.

En cette Italie intellectuelle, si farouchement politisée, des années 50-60, Buzzati représenta le type même de l'écrivain scandaleusement " non engagé ". Buzzati reste au journal pour des raisons que nous pourrions définir de " survie existentielle ". Il y a certains événements dans la vie de chacun, tels la maladie et le licenciement, face auxquels Buzzati se sent fragile " comme un enfant ".

En avril 1959 Buzzati fait la connaissance de la femme qui va devenir la protagoniste d'une " malheureuse histoire ", ensuite " sublimée " dans le roman " Un amour ".

Lorsqu'on a mal quelque part - affirmait l'écrivain - on cherche un bon spécialiste. De la même façon, pourquoi ne ferait-on pas appel à des " professionnelles " quand on veut faire l'amour. Ce raisonnement d'une simplicité déconcertante était cependant compliqué par un élément qu'il ne faut pas négliger, le fait que Buzzati parvenait à tomber amoureux de ces " professionnelles " jusqu'à en perdre la santé.

Un amour est la réponse à l'attente de la rencontre avec l'ennemi de Giovanni Drogo. L'amour est en lui-même, indépendamment de l'objet, une réponse au sens de la vie. Les tartares sont arrivés, pourquoi s'étonner s'ils sont barbares et féroces, tellement sûrs d'eux ?

Un amour fut très mal accueilli par la critique. Le mythe d'un Buzzati idéal, seigneur d'atmosphères surréelles, se trouve entaché par l'étalage de ses propres nudités dépouillées de métaphores et, selon les accusations dépouillées de poésie. Mais, soit la curiosité suscitée par les critiques, soit le sujet " piquant " quinze mille exemplaires furent vendus en seulement deux jours. Il fut le best seller de l'année.

L'affirmation d'Indro Montanelli " Buzzati a toujours vouvoyé la vie, il n'y est jamais entré de pied ferme ", est démentie par Un amour, éclatante exception à la règle.

Buzzati vouait à sa mère - qu'il définit " femme sans pêché - une sorte d'adoration. Sa présence est très intense dans l'œuvre buzzatienne, même là où l'élément féminin est refoulé. Elle suivait son évolution avec une attention constante et recevait ses confidences les plus intimes et embarrassantes, le libérant de tout sentiment de culpabilité.

En 1960 il fait la connaissance d'Almerina Antoniazzi, mannequin. Il voit en elle une " douce, candide adolescente ", enfin une femme en qui avoir confiance.

Avant la mort de sa mère l'écrivain n'avait jamais éprouvé le besoin de se marier. Maintenant, apprivoisé par la vie et vacciné par les péripéties sentimentales, la perspective d'un rapport garanti par l'institution du mariage devient de jour en jour plus rassurante. Ses dernières années sont adoucies par un équilibre affectif basé sur la discrétion et sur le respect mutuel.

Les premiers symptômes de la maladie firent leur apparition en juin 1970. Il accueillit la confirmation d'avoir un cancer du pancréas comme une libération la fin d'un cauchemar. Sa seule réaction extérieure fut un progressif, tranquille détachement du monde.

Published by ANDRE - THEATRE

commentaires

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

Pages

Articles récents

Hébergé par Overblog