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  JEAN-DE-LA-VILLE.jpg
Lorsqu'il fut mobilisé en 1914, Jean de La Ville de Mirmont laissa sur son bureau ces quelques vers:
"Cette fois, mon coeur, c'est le grand voyage;
Nous ne savons pas quand nous reviendrons.
Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages?
Qu'importe, mon coeur, puisque nous partons!
Avant de partir, mets dans ton bagage
Les plus beaux désirs que nous offrirons.
Ne regrette rien, car d'autres visages
Et d'autres amours nous consoleront.
Cette fois, mon coeur, c'est le grand voyage."

Il ne revint pas de ce grand voyage, et la littérature y aura perdu une bien belle plume.
Ses oeuvres complètes tiennent dans "L'horizon chimérique", et je vous recommande tout particulièrement "Les dimanches de Jean Dézert" qui vous racontera de façon presque chirurgicale, la vie d'un être détaché, très drôle, ce qui ne gâte rien.
Parmi les autres contes, lisez absolument "Entretien avec le Diable" et "Mon ami le Prophète"

Avis des éditeurs
L'oeuvre de Jean de La Ville de Mirmont, tué au front le 28 novembre 1914 à l'âge de 27 ans, se compose d'un court roman, Les Dimanches de Jean Dézert, de contes et de poèmes publiés après sa mort, sous le titre de L'Horizon chimérique. Né à Bordeaux en 1886, Jean de la Ville de Mirmont a passé sa jeunesse dans la capitale girondine. Il y a noué maintes amitiés fidèles, dont celle de François Mauriac qui a tout fait pour perpétuer son souvenir. Dans ses Nouveaux Mémoires intérieurs, il évoque " les amis qu'il a le plus aimés, presque tous partis à l'aurore de leur vie. Comment était leur voix ? Peut-on réentendre ces voix du temps que la cire ne les gardait pas ? Cet accent qui était le leur, un certain rire de ce Philippe, de ce Jean... " Ce Jean, Jean de la Ville, était poète. Avant de partir pour le front, il avait laissé sur son bureau un dernier poème, " Le Grand Voyage " : " Cette fois mon coeur, c'est le grand voyage, / Nous ne savons pas quand nous reviendrons. " Il n'est pas revenu. La littérature française était orpheline d'un grand talent. Les Dimanches de Jean Dézert, la seule oeuvre publiée de son vivant, est l'histoire du désenchantement. Jean Dézert est un employé de ministère qui " considère la vie comme une salle d'attente pour voyageurs de troisième classe. " Il n'arrive ni à atteindre le bonheur ni à se suicider. Il vit, comme tout un chacun. C'est un livre d'une modernité étonnante. On retrouve cette ironie désabusée dans des contes comme " Le piano droit ", tandis que les poèmes de L'Horizon chimérique, également recueillis dans ce volume, sont plein d'une mélancolie baudelairienne.

I/l’horizon chimérique/V

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
Que ce port et mon coeur sont à jamais déserts.

La mer vous a rendus à votre destinée,
Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
Il vous faut des lointains que je ne connais pas.

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise emplit mon coeur d'effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j'ai de grands départs inassouvis en moi.

 

Jean de La Ville de Mirmont, L’Horizon chimérique, Grasset, 2008, p. 27

 

 

II/Jeux/I

Ô mes moulins à vent, ô mes vaisseaux à voiles,
Qu’est-ce que l’on a fait de vos âmes de toile ?
Que reste-t-il de vous, hors ces tristes pontons,
Mes frégates, mes avisos et mes corvettes ?
A quel souffle divin, vieux moulins, vous voit-on
Tourner comme ici-bas dans le ciel où vous êtes ?

   On a tué bien trop de choses que j’aimais,
Desquelles c’est fini, maintenant, à jamais.
Le « mare ignotum » des vieilles mappemondes
Hante encore mon esprit à travers tous les temps.
Je songe à des marins sur les mers du levant
Qui voguaient sans savoir que la terre était ronde.

Je regrette des paysages de coteaux
Aux fleuves traversés par des ponts à dos d’âne.
La route poudroyait, comme disait sœur Anne ;
Les moulins agitaient leurs quatre bras égaux.
Qu’est-ce que l’on a fait de vos âmes de toile,
Ô mes moulins à vent, ô mes vaisseaux à voiles ?

 

Jean de La Ville de Mirmont, L’Horizon chimérique, Grasset, 2008, p. 37

 

JDV de mirmont


Published by ANDRE - LITTERATURE

commentaires

Méluzine 21/04/2013 15:31


  Je viens de finir la lecture de ce petit roman inattendu, alliant rire cynique et désespoir au quotidien. Depuis des mois, ce joyau sans prétention attendait que je le lise, en somme que
je le réveille de sa torpeur et de l'injuste oubli , comme tant d'autres l'ont fait avant moi depuis quelques années. Et, bien avant de m'offrir cette nécessaire curiosité, j'avais déjà lu et
relu des extraits du premier chapitre où Jean n''est pas décrit mais défini !


  En définitive, il est l'un des plus beaux personnages romanesques que je connaisse - un Charles Bovary qui aurait survécu à Emma et serait parti s'installer dans la capitale où sa
médiocrité finit par prendre une dimension existentielle.


  J'ai adoré la scène où Elvire se promenant avec Jean dit d'un insecte posé sur sa manche que c'est un papillon - et Jean de noter : " C'est une mite" : question de regard ou de refus de
regarder !


  On peut reprocher  à la littérature occidentale son pessimisme comme l'a fait un écrivain français mineur : ce roman du rien où la plénitude du dimanche crée du vide est, à défaut
d'exalter la beauté d'être en ce monde, jubilatoire. Quand on aime la vie - telle qu'elle est - on ne peut que rire de Jean Dézert qui est né dans le néant et veut y mourir sans y parvenir. En
effet, pourquoi ne parvient-il pas à se suicider ?


 

ANDRE 23/04/2013 19:52



Merci pour votre très beau commentaire sur ce livre trop méconnu à mon goût.


Bien cordialement


André



BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

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"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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