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Jean RICHEPIN (1849-1926)

Élu en 1908 au fauteuil 2

Commandeur de la Légion d'honneur

Prédécesseur : André THEURIET

Successeur : Émile MÂLE

 

Œuvres
Discours et travaux académiques

Poète, romancier, auteur dramatique
Biographie

Né à Médéah (Algérie), le 4 février 1849.
Ce petit-fils de paysans dont le père était médecin militaire eut très tôt la vocation de la littérature. Entré à l’École normale supérieure en 1868, il obtint sa licence de lettres en 1870 et servit pendant la guerre dans un corps de francs-tireurs.
Dans les années qui suivirent, il collabora à plusieurs journaux et exerça plusieurs métiers des plus divers, professeur , matelot ou portefaix. Fréquentant le Quartier Latin, il se lia avec Jules Vallès. Sa vie marginale lui inspira son premier recueil de poésie, un ouvrage provocateur, La Chanson des gueux, publié en 1876. Il fit scandale à sa sortie car Jean Richepin, tel un Villon moderne, y dépeignait un peuple semblant tout droit sorti de la Cour des Miracles. La Chanson des gueux coûta à Richepin 500 francs d’amende et un mois de prison.
Écrivain prolifique, Jean Richepin produisit maints autres recueils de poèmes : Les Caresses, Les Blasphèmes, La Mer, Mes Paradis, Les Glas, des romans dans la veine populiste : Les Étapes d’un réfractaire, La Glu, Miarka, la fille à l’ours, Les Braves gens, Césarine, Les Grandes amoureuses et des pièces de théâtre dont les plus célèbres furent Nana Sahib et Le Chemineau.
Jean Richepin fut élu à l’Académie française en remplacement d’André Theuriet, le 5 mars 1908. Se présentaient contre lui Edmond Haraucourt et Henri de Régnier. Il obtint au quatrième tour 18 voix sur 32 votants et fut reçu le 18 février 1909 par Maurice Barrès. Il devait recevoir à son tour le maréchal Joffre en 1918, et Georges Lecomte en 1926.
Mort le 12 décembre 1926.


Jean Rich

 

 

 

RICHEPIN, Jean : Les soeurs Moche (Le Journal, 10 mai 1900)


Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque municipale de Lisieux (13.05.1997)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55
E-mail : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] 100346.471@compuserve.com
http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/


Diffusion libre et gratuite (freeware)


 

Les soeurs Moche
par
Jean Richepin

~~~~

- Pourquoi je ne suis pas resté à Paris ? Pourquoi je n'ai pas cherché, comme les autres camarades de la bande, à y faire mon trou ? Parce que j'ai senti que, dans ce trou, je m'y enterrerais. Parce que je me suis aperçu, un beau jour, que j'avais et que j'aurais de plus en plus Paris en horreur, à cause de son écoeurante et annihilante banalité.
- Tu dis ?
- Je dis qu'à Paris tout le monde se ressemble.
- Tandis qu'en Province...
- Va, va, blague la province ! Remâche un de vos vieux clichés, Parisien nourri d'idées toutes faites ! Dis-moi que la province est une mare et que Paris est une mer, que dans la mare on croupit, et que sur la mer on navigue, on se bat, on découvre des Amériques, et patati et patata ! Mais moi aussi, je peux rhétoriquer, si je veux. Je te répondrai que dans la mare il y a des fleurs, des grenouilles, et bien d'autres choses encore, que vous ignorez. Et puis, dans ta mer si tempétueuse, jettes-y donc des silex, même des diamants ! Avec son flux et son reflux, elle en fera des galets, voilà ! Mais assez de rhétorique ! Et zut pour ton Paris !
- Allons, tu es toujours le même original.
- Et je ne suis pas le seul ici, heureusement. C'est bien pourquoi je m'y plais. Sais-tu qu'ici, dans ma pauvre mare, il existe au moins une douzaine de cerveaux pensant par eux-mêmes, ayant des idées à eux, raisonnables ou extravagantes, mais à eux ? Pourrais-tu m'en citer autant à Paris, voyons ?
- Le paradoxe est amusant.
- Mais ce n'est pas un paradoxe. C'est une vérité, que diable ! Et je n'en ai pas l'étrenne, d'ailleurs. Balzac, que tu aimes, et qui s'y connaissait, je crois, en caractères, a dit quelque part : «Il n'y a d'originaux qu'en province». Ah !
- Balzac avait peut-être raison, somme toute, et la chose, à la réflexion, peut se soutenir.
- Mais elle crève les yeux ! Mais il ne saurait pas en être autrement. Songe donc au renfermé de la vie en province, à toutes les précautions qu'il y faut prendre contre une curiosité toujours menaçante, à la culture secrète et intensive qu'y acquiert la passion, au gras fumier d'hypocrisie dont s'y nourrit le vice.
- Gare ! la rhétorique te guette à ton tour. Ce sont là des phrases.
- Ah ! Monsieur veut des faits ! Monsieur se documente sans doute, histoire de ne pas perdre son temps en province ! Il te faut une fleur, une grenouille, de ma pauvre mare ! A l'occasion, tu ne serais pas fâché d'avoir trouvé ici quelque sujet de roman, de nouvelle. Eh bien, je vais t'en donner un, tiens ! Moi, j'y ai rêvé souvent. Si j'étais romancier, au reste, je n'oserais pas l'écrire. Mais toi, un Parisien, tu oseras peut-être. Attention ! Te rappelles-tu les soeurs Moche ?

Certes, je me les rappelais. Comment aurais-je pu les oublier ? Elles m'avaient fait tellement peur, quand j'étais petit ! Et, plus tard, quand j'avais commencé à regarder les choses et les gens en essayant d'y comprendre quelque chose, elles m'avaient paru d'abord si étranges d'aspect, puis si spécialement symboliques dans leur étrangeté !

Au temps de mon enfance, quand j'allais à l'école dans cette petite ville, les soeurs Moche étaient déjà deux vieilles femmes, ou, du moins, me semblaient telles, quoiqu'elles n'eussent pas alors plus d'une cinquantaine d'années environ. Mais elles étaient si maigres, si ridées, si ratatinées, qu'elles me faisaient l'effet de deux antiques sorcières.

Toujours ensemble, toujours vêtues de noir, trottinant d'un pas furtif, furetant partout du regard avec leurs petits yeux de souris, elles étaient la terreur de la marmaille à cause de leur grosse voix et à cause d'une petite moustache grisonnante qui leur ombrait la commissure des lèvres. Elles se plaisaient à inspirer cette terreur, vraisemblablement ; car, lorsque des marmots passaient près d'elles, elles rognonnaient en haussant le verbe, dardaient leurs regards en vrille, et brochaient des babines de façon à hérisser leurs pinceaux de poils. Et les gosses de se sauver en glapissant !

Les soeurs Moche n'étaient pourtant pas de méchantes filles. Je l'appris quand je fus plus grand et revins, collégien en vacances, puis apprenti homme de lettres se mettant au vert dans la petite ville si calme où s'étaient retirés mes parents. Je sus, par eux, que les soeurs Moche étaient simplement de vieilles dévotes, assez riches, fort bienfaisantes aux pauvres, ne fréquentant personne, très promeneuses entre les offices, et dont l'unique défaut était de ne pas aimer les enfants.

A part cela, on ne pouvait guère leur reprocher qu'une chose : c'était leur qualité d'étrangères au pays. Elles étaient venues s'y installer à quarante ans, sans que l'on sût pourquoi ; car elles n'y avaient ni parents, ni connaissances.

Quant à leur façon de vivre sans bonne, on l'approuvait généralement. Deux femmes seules, mêmes dans l'aisance, n'avaient-elles pas raison de faire leur marché, leur ménage et leur cuisine, elles-mêmes ? S'il leur plaisait, par surcroît, de confectionner en personne leurs vêtements en deuil perpétuel, avait-on le droit de leur en vouloir, si tel était leur goût ? Il n'y avait pas à les taxer d'avarice. Elles étaient si généreusement aumônières !

Et donc, même dans cette petite ville cancanière, elles étaient unanimement estimées ; et, selon l'expression de là-bas, quand on avait dit les soeurs Moche, on avait tout dit.

Il va de soi que, là-dessus, frais émoulu de la lecture d'«Un coeur simple», j'avais imaginé tout un beau et touchant roman, digne d'un Flaubert. J'avais même tenté de l'écrire. Puis, jugeant sagement que Flaubert lui-même l'avait écrit, j'avais renoncé à lier connaissance avec les soeurs Moche, sous prétexte de les étudier. Ce à quoi, je dois le dire, elles s'étaient dérobées, en me faisant, comme si j'étais un gosse encore, leur grosse voix, leurs regards térébrants, et leur moustache de chat en colère.

Ah ! oui, certes, je me les rappelais ; et, à leur nom évoqué, aussitôt s'évoqua leur figure, avec toute son étrangeté et tout son symbole. Et je dis à mon ami ce que j'en savais et ce que je croyais en avoir deviné.
- Bon ! s'écria-t-il, tu n'en avais rien deviné du tout, et tu n'en sais pas chipette. Quant au roman que tu en voulais faire, il n'eût pas valu le leur, le vrai, que je vais te révéler, en substance. D'abord, apprends que les soeurs Moche sont mortes, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, par double suicide.
- A quatre-vingt-douze ans !
- Oui. Un suicide au charbon ! Comme des grisettes, quoi !
- Ces vieilles dévotes !
- Oh ! pas plus dévotes que toi et moi.
- Comment ! Leur dévotion...
- Comédie ! Ainsi que leur vie entière, au reste. Et quelle comédie jouée en perfection ! Dire que, moi, curieux d'elles, les épiant, les trouvant mystérieuses, voulant en avoir le secret, j'ai vécu plus d'un demi-siècle à côté d'elles, dans la même petite ville, sans pouvoir me douter de rien, sans soupçonner... Ah ! quelle merveille ! Et tu ne veux pas que j'adore la province !...

Il m'avait pris par le bras, m'avait mis mon chapeau sur la tête, s'était coiffé du sien, m'entraînait à grands pas par les rues, en me disant :
- Oui, j'y ai rêvé des fois, à leur roman. Et, je t'en réponds, celui-là encore moins que l'autre, tu l'écriras, tout Parisien que tu es. Et cependant, quel livre admirable, prodigieux, unique cela ferait. Tu verras !
- Mais où me conduis-tu ainsi ?
- Au cimetière, où est leur tombeau, tel que l'ont voulu ces deux êtres. Leur testament léguait une fortune à l'hospice, sous la condition de leur élever ce tombeau, avec l'inscription que tu vas lire.

Nous étions au cimetière, devant le tombeau, sur lequel je lus :
«Ici reposent, après soixante-dix ans d'une union parfaite, Jules et Fernand, dits les soeurs Moche.»

 

 

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LES JOYEUX PENDUS
Jean Richepin


 

 

C’était un gas Bohémien
Ne sachant ni tien ni mien,
Qui courait la campagne
Avec deux ours enchaînés
Par un anneau dans le nez.
La gaîté l’accompagne.

Passe un soir près d’un château
Et fait toc toc au marteau
Qui pend à la grand’porte.
" Donnez du pain et du vin.
" Point ne donnerez en vain,
" Car le bonheur j’apporte.

" Je sais chanter des chansons
" Qui font passer des frissons
" A qui sait les entendre. "
Et sa voix dès ce moment
Caracoulait doucement,
A la fois rauque et tendre.

La dame était dans son lit.
Et soudain elle pâlit
Rien qu’à cette promesse.
De l’entendre, sans le voir,
Il lui semblait recevoir
L’hostie à la grand’messe.

A sa suivante elle dit :
" Ouvre ! - Et si c’est un bandit ! "
Lui répond la suivante.
" Bandit ou non, je le veux,
" Ouvre ! J’ai dans mes cheveux
" Le vent d’amour qui vente. "

Et sitôt qu’il fut entré,
Elle eut le cœur chaviré
D’une ivresse inconnue,
Et d’un geste ouvrant ses bras,
Fit voler au loin les draps,
Et pâma, toute nue.

Les deux ours, la chaîne au nez,
N’ont pas l’air d’être étonnés,
Se couchent en silence ;
Et le Bohémien non plus
Ne dit de mots superflus ;
Mais sur elle il s’élance,

Dévêtu d’un tour de main,
Nu, noir, poudreux du chemin,
Tout en feu, non de paille,
Et jusqu’au matin naissant,
Dans le lit du maître absent
Elle et lui font ripaille.

C’est le jour ! Adieu, baisers !
La dame, aux membres brisés,
A s’endormir s’apprête.
Lors, dans un rire mauvais,
Le Bohémien dit : " M’en vais.
" Nulle part ne m’arrête. "

Mais la belle, sans émoi,
Lui répond : " Emmène-moi.
" N’importe ! Au bout du monde !
" Car avec toi tout m’est bon.
" Avec toi, mon vagabond,
" Je serai vagabonde.

  En plein air tu dormiras.

  J’y dormirai dans tes bras
" Contre ton cœur serrée.

  J’ai des jours sans pain souvent.

  Mon seul pain, mon pain vivant,
" Sera ta chair dorée.

  Viens donc, mais ne te plains pas
" Si les soirs de bon repas
" Je passe mes ivresses
" A battre ton corps meurtri.

  Les coups de toi, mon chéri,
" Me seront des caresses. "

Et malgré toute raison,
Elle a quitté sa maison.
Du gueux elle est compagne.
Avec les ours enchaînés
Par un anneau dans le nez
Elle court la campagne.

Le seigneur rentre au château
Et fait toc toc au marteau.
" Pourquoi ma tourterelle
" N’est-elle pas sur la tour
" A mieux guetter mon retour ?
" J’avais des fleurs pour elle.

  Las ! hélas ! jetez vos fleurs ! "
Répond la suivante en pleurs.
" La dame est en allée.
" Avec un gas bohémien
" Ne sachant ni tien ni mien
" Elle a pris sa volée.

  Holà ! gens d’armes, varlets,
" En selle, et poursuivons-les,
" Le gueux et sa compagne ! "
Et par monts, plaines et vaux,
Au grand trotton des chevaux
Ils courent la campagne.

Ils ont au creux d’un fossé
Trouvé le couple enlacé,
Un seul corps à deux têtes.
Les paillards au dos mouvants
Faisaient l’amour en plein vent
A la façon des bêtes.

Ils chantaient l’alleluia
Quand le seigneur s’écria,
En leur coupant l’haleine :
" Ho ! la chienne et le mâtin !
" Faut-il que telle putain
" Ce soit ma châtelaine !

  Châtelaine ne suis mais, "
Fit-elle. " Lui que j’aimais,
" Le gas m’a dit : sois mienne !
" Et je suis sienne, il est mien.
" Avec le beau Bohémien
" La dame est Bohémienne.

Le seigneur répond ceci :
" C’est en Bohémienne aussi
" Que vous serez traitée.
" Sans vous confesser à Dieu,
" Vous serez pendue, au lieu
" D’être décapitée. "

Le Bohémien au barbon
Dit alors : " Voilà qu’est bon !
" Seigneur, tiens ta parole.
" Les Bohémiens, c’est connu,
" On les pend le corps tout nu,
" Sexe sans banderole. "

Le seigneur dit : " Qu’il soit fait
" Comme tu veux, en effet.
" J’y trouverai mon compte.
" Tels vous serez accrochés,
" L’instrument de vos péchés
" Montrant à nu sa honte. "

Et c’est comme il avait dit
Qu’il fut fait. On les pendit,
Elle et lui, sans chemise ;
Et pour que leur long tourment
Fût plus long, c’est lentement
Que leur mort fut permise.

Le seigneur les contemplait,
Ravi de voir rendre laid
Leur visage en enseigne
Qui se gonflait peu à peu
Et devenait pourpre et bleu
Comme un meuron qui saigne.

" Vous qui vous trouviez charmants,
" Baisez-vous donc, les amants ! "
Criait-il, plein de rage.
" Comme dans votre fossé,
" Faites un couple enlacé.
" Ho ! paillards, à l’ouvrage ! "

Et pour ce baiser hideux
Il les poussait tous les deux,
Les cognant bouche à bouche ;
Et voici que brusquement
L’amante a senti l’amant
Contre sa chair qu’il touche ;

Et tout le corps du pendu
Frénétique s’est tendu
Au spasme d’agonie ;
Et la dame a regardé
L’arc d’amour raide et bandé
Vers la cible bénie.

Alors tout son cœur se fond
Dans une extase sans fond,
Rien qu’à cette promesse.
Et dans ses yeux on peut voir
Qu’il lui semble recevoir
L’hostie à la grand’messe.

Ainsi tous deux ils sont morts,
N’ayant pas eu de remords,
Mais en plein adultère ;
Et, s’il est d’autres séjours,
Sans doute ils y font toujours
Ce qu’ils faisaient sur terre.

 

 

Published by ANDRE - LITTERATURE

commentaires

letelegraphe-K5 08/12/2011 21:55


Bien le bonsoir André, merci pour ces billets postés sur la communauté EUREKA... bienvenue ...


Il est vrai qu'en province, il ya des grenouilles , des canards, il y a aussi ds marres à canards comme partout mais ce ne sont pas les mêmes où peut-être qu'elles se vivent differemment .. il y
a surtout des humains qui n'ont pas le coeur sérré d'être éclairé   que par une simple voute étoilée!


A bientôt de vous lire


Webmaster EUREKA

ANDRE 11/12/2011 11:36



C'est un plaisir de participer à votre communauté


bien cordialement



BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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