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Il fallait que je sache

 

En fait, lorsque je pris la décision de louer ce petit appartement, je n’avais pas encore bien compris tout ce qui me poussait à en arriver là.

L’immeuble exhalait une odeur irrespirable, digne des égouts auxquels il semblait directement raccordé.

La rue faisait pourtant partie du cœur de la cité, à deux pas de la cathédrale, mais un centre typique et touristique a quelquefois ses inconvénients.

Ce qui m’avait attiré, c’était l’étroit passage qui conduisait à la cour intérieure sur laquelle donnait la fenêtre de ma nouvelle demeure.

J’avais la sensation d’être comme isolé du monde, et cela me réconfortait un peu. J’éprouvais en effet un sérieux besoin de me mettre à l’abri, mais j’ignorais de quoi ?

Mon appartement, situé au premier étage, n’avait qu’un vis-à-vis inhabité, dont les vitres brisées réveillaient en moi certains souvenirs pénibles de ces friches industrielles à l’abandon et qui ressemblaient tant à notre société.

chambongreveqt.jpg

Je débarquai donc dans ce modeste garni, avec pour seul bagage mon vieux sac de sport.

Les deux pièces, très sobrement meublées, respiraient le froid et l’humidité, malgré le petit poêle à fuel allumé dans la minuscule cuisine.

Mon regard se familiarisa rapidement à la pénombre, le jour ne semblait pas avoir droit de cité en ces lieux.

Je n’avais d’ailleurs pas voulu faire rebrancher l’électricité, afin de me servir des deux lampes à alcool, vestiges d’un autre temps que je n’avais pas connu.

La salle de séjour ne se trouvait guère encombrée par la petite table poussée contre le mur, et les deux fauteuils recouverts d’un tissu passé, assorti aux papiers peints délavés qui avaient dû être roses autrefois.

Après avoir posé mon sac sur la table, j’allai jeter un coup d’œil sur la chambre à coucher.

Un grand lit occupait presque toute la pièce, ne laissant qu’un recoin à une petite commode.

Je ne m’attardai pas dans cette triste pièce, et ma faim me poussa vers la cuisine.

Là non plus, je ne trouvai pas un excès de confort, au contraire.

A côté de l’évier, posé sur une tablette, un réchaud à gaz semblait attendre mes exploits culinaires et la cuvette des toilettes trônait juste à proximité pour m’ouvrir l’appétit.

Je n’avais qu’une boîte de conserves à réchauffer, mais cela suffirait pour mon premier festin en ce gîte cossu…

Un court instant, au début du repas, je me pris à penser à la demeure que je venais de quitter, aux êtres chers qui y vivaient encore, et qui, sans doute, ne comprenaient pas mon départ…

Mais il fallait que je chasse ces idées, surtout aujourd’hui, premier jour de ma triste expérience.

Expérience, c’était bien là le sens profond de ma démarche !

Il avait fallu que j’en arrive à oser la rupture, pour voir, pour essayer de savoir, car il fallait que je sache à quoi servait ma vie ?

Avant de venir ici, j’étais passé dans un cimetière, pour me faire une idée…

Cela fait bizarre, lorsque l’on marche dans ces allées désertes et froides de l’hiver de penser que tous ces noms se rapportent à des gens qui ont existé, qui se sont battus, qui ont tenté de réussir quelque chose, mais quoi ?

Ils gardent leur secret enfoui sous quelques mottes de terre glacée, ils laissent périr leurs souvenirs…

Car ce ne sont pas les rares gerbes, déposées ça et là, qui me feront croire qu’ils ont laissé un vide quelque part.

Bien sûr, une mort s’accompagne toujours de larmes sincères, de peine, de désespoir, mais les motivations profondes de ceux qui restent sont-elles bien pures, irréprochables ?

N’allez pas imaginer que je sois à la recherche de la perfection, mais simplement, la prise de conscience de la relativité des choses influe terriblement sur mon moral.

Si l’on connaissait l’issue d’une bataille, irait-on encore au combat ?

Or, depuis un certain temps, j’éprouve la conviction de participer à une lutte inutile, ou du moins sans tenants ni aboutissants…

Pourtant, je n’ai pas l’intention de renoncer !

Bien au contraire, la décision de lutter pour comprendre s’est installée en moi.

Mais pour espérer obtenir un résultat, il me fallait prendre le risque de tout remettre en cause !

Car c’est bien là le plus difficile des obstacles à franchir !

On vit, on vit, et l’on ne voit plus le mur que la société bâtit autour de nous !

La forteresse des préjugés et des craintes nous paralyse, nous conditionne…

Il ne faut pas être bien vieux pour apprendre la peur…

« Attention ! Tu vas tomber !

Tu vas te brûler ! »

Et si la mise en garde n’est pas suffisante, on ajoute les menaces…

« Regarde le monsieur, il va te manger !

Si tu ne vas pas à l’école, tu seras un clochard !

Si tu tombes, tu vas mourir ! »

Alors, pour tenter quelque chose, il me fallait sortir de tout cela. Mais il me fallait du courage, beaucoup de courage, et je ne suis pas brave !

J’ai attendu, je me suis trouvé de bonnes raisons bien sociales pour ne rien faire, mais comme cela ne me satisfaisait pas, il a bien fallu que je me rende à l’évidence : seule une remise en cause complète pouvait me permettre de sortir de ma médiocrité !

C’est pourquoi, depuis plusieurs semaines, je préparais cette fuite qui n’en sera pas une…

Mais ce n’est pas si simple d’accepter de passer aux yeux de tous pour un « moins que rien », il faut oser, et pour une fois, moi, le timide, le minable, j’ai osé !

Je suis parti, comme pour aller acheter un paquet de cigarettes, vous savez, quoi, comme au cinéma, j’ai mis mon manteau, j’ai jeté un dernier regard sur la chaude ambiance familiale, et j’ai tiré la porte derrière moi…

Comme au cinéma, dans les très bons films, j’ai retenu un sanglot au fond de ma gorge, et j’ai sauté dans ma voiture, je suis parti à la recherche de l’impossible !

Raconté come cela, ça me fait plutôt sourire, et c’est tant mieux, car ça fait du bien de sourire, et surtout de soi-même !

Au fil des ans, c’est fou ce qu’on perd l’habitude de se tourner en dérision. On finit par se croire ce que les autres imaginent que nous sommes, et c’est vraiment le fin du fin !

Non vraiment, il était grand temps de mettre un frein à toute cette comédie, ou plutôt cette parodie.

Car c’est bien là le problème, chacun essaie d’imiter ce qu’il imagine que les autres sont, et comme les autres ne sont pas ce que justement il espérait qu’ils soient, on en arrive hélas à une sombre parodie du genre humain.

Mais je critique, je critique me direz-vous, mais ai-je seulement des remèdes ?

Eh bien, figurez-vous, c’est pour répondre à cette importante question, que j’ai pris le risque de tout perdre !

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

La question lancinante m’occupe l’esprit alors que j’avale sans réfléchir mon repas. Je perçois de plus en plus les odeurs nauséabondes de cet horrible logement, et je ne peux que regretter le confort habituel auquel je viens de mettre un terme.

Je cherche du regard un miroir dans la pièce, mais rien ne pourra me renvoyer l’image de celui que je ne connais plus. Dans le silence, je tente d’imaginer l’homme que j’aurais voulu être, mais aussi, il faut bien l’avouer, à quoi servirait-il de changer si nos voisins ne changent pas ? Je me souviens du merveilleux ouvrage de Sartre « Le diable et le bon dieu » qui avait été mon livre de chevet, au temps de mon adolescence. diablebondieu.jpgA quoi me servirait-il de devenir meilleur, si c’était pour continuer à vivre au milieu d’individus chaque jour plus médiocres, plus égoïstes, plus individualistes ?

L’argent, l’obsession de l’argent, la fascination de la possession, le problème était là, et notre société s’y complaisait, elle en faisait même un challenge.

Je réalisais enfin que notre monde avait perdu ses valeurs morales au profit du seul intérêt personnel !

Il était donc devenu impossible de demeurer simplement humain, convivial, généreux, solidaire…

Je m’étais approché de la fenêtre, et je regardais dans la cour, un homme allongé au sol, couché sur des cartons, sa tête utilisant un sac usé comme un coussin, un homme barbu au regard  désespéré…

Il semblait avoir eu une vie triste et malheureuse…sans doute une vie sans amour…

S’il n’y avait que le manque d’amour, la vie serait peut-être supportable, mais le pire, c’était la haine en plus !

Pourquoi la haine des uns pour les autres ?

La haine est-elle indispensable au monde pour préserver son équilibre ?

Je connaissais aussi l’esprit des castes avares de leur pouvoir et de leurs privilèges. Je savais que nos gouvernants s’inscrivaient dans la droite ligne de cette philosophie, et qu’ils ne rechignaient pas pour remettre en cause les avantages sociaux accordés au peuple depuis un siècle, des avantages obtenus au prix de luttes courageuses et obstinées. En fait, je ne supportais plus ce retour à l’obscurantisme des temps passés, et mon désespoir venait du fait que je sentais que je vivais le déclin d’une civilisation.

Toutes les grandes idées humanistes s’estompaient et ne laissaient la place qu’à cet égoïsme forcené, à peine battu en brèche par la pseudo communication d’internet, cette recette faussement miracle contre la solitude des êtres.

Mais avais-je bien raison de sortir du système ? N’est-ce pas de l’intérieur que l’on combat efficacement la tyrannie ?

N’était-ce pas dans mon milieu que j’avais une chance de faire bouger les choses ? N’était-ce pas dans l’éducation que je donnais à mes enfants que je pouvais faire survivre le fond d’humanité que je portais en moi ?

Je savais que le combat serait de tous les instants pour lutter contre la volonté du pouvoir de détruire le système éducatif du pays. Il est plus facile de diriger des moutons que des loups !

Je prenais alors conscience que mon devoir était de continuer à former mes petits loups plutôt que de laisser le champ libre aux prédateurs de la classe dirigeante.

Je m’éloignais de la fenêtre de mon triste refuge, je reprenais mon sac, comme un pèlerin, et je quittais ces lieux honteux où j’avais failli me résigner.

En traversant la place, j’entendais les cloches carillonner, et leur musique résonnait comme un tocsin dans mon esprit.

Mon pas retrouvait son énergie, et je savais que j’allais résister à ce monde.

 

André Obadia

Décembre 2010

Published by ANDRE - ECRIT PERSONNEL

commentaires

Margaret 30/01/2011 23:12



Il fallait que je sache, si cet écrit était celui d'André Obadia habitant Rouen et venant me voir au Havre. Nous étions jeunes, nous amusions à cache-cache autour des cabanes de plage. Durant son
service militaire, nous avons échangé un courrier régulier pour aider le Piou-piou à supporter ces dures journées. Un jour, il m'écrivit pour m'apprendre son mariage, la belle de son coeur
s'appelait Margaret. Félicitations pour ces belles lignes, l'homme se pose des questions tout au long du chemin de sa vie, ne trouve pas de réponse, ce qui lui permet de voir la mort comme une
porte ouverte à sa curiosité !....    


 



ANDRE 31/01/2011 07:12



Bonjour Margaret


Le temps passe, mais nos souvenirs de jeunesse restent. Je ne fais plus de cache cache sur la plage, mais j'habite au Havre depuis quelques années; Je crois me souvenir que tu partais en Afrique
au moment de ton mariage. Où vis-tu aujourd'hui?


Tu peux me contacter sur Facebook ou par mail (andreobadia@orange.fr)


Cela me fera plaisir d'avoir de tes nouvelles. Merci pour ton commentaire.


A bientôt


cordialement


André



marie 30/01/2011 19:48



Bonjour
J'ai créé, avec mes filles, sur Facebook une page ECRIVAINS DE BLOGS  pour promouvoir gratuitement et directement les écrivains amateurs et pros (voir INFOS sur ladite page pour modalités de
présentation).

Marie
http://www.facebook.com/pages/Ecrivains-de-blogs-pour-les-jeunes/189135367764341?ref=ts#!/pages/Ecrivains-de-blogs-pour-les-jeunes/189135367764341?v=wall



ANDRE 31/01/2011 07:32



Bonjour


merci de votre visite et du lien sur Facebook.


C'est une idée intéressante, j'ai rajouté votre page dans mes favoris.


Cordialement


André



yves lesaffre 14/01/2011 15:06



Bonjour André , votre tentative de fuite et d' abandon me rassure .J' ai souvent partagé cette envie de m' enfuir , projet inavouable et honteux , mais au combien libérateur ...Fermer les portes
derrière nous , se libérer de toutes contraintes et partir au vent léger...Vivre pour nous- même et recommencer ,tout reprendre à zéro , de cette vie sans éclat , sans vérité et sans gloire
.Comme vous , j' ai choisi de fleurir les bordures de mon chemin ,pour que les miens s' y promènent le coeur léger .


AMICALEMENT .



ANDRE 14/01/2011 15:38



Bonjour Yves


merci de votre visite et de votre commentaire "très senti"


Oui, je crois que l'important, c'est de continuer à avancer,


de se sentir vivant...


à bientôt


cordialement


André



margareth 17/12/2010 13:31



J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte, fluide, profond.



ANDRE 17/12/2010 13:56



Merci d'avoir pris le temps de me lire, merci aussi de votre commentaire.


Je ne manquerai pas d'aller visiter votre blog


à bientôt


cordialement


André



BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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