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FELIX MARTIN / ECRIT PERSONNEL / NOUVELLE

Félix Martin

 

Ce matin là, Félix Martin se trouvait très en avance sur son horaire quotidien. Tout avait été plus rapide qu’à l’ordinaire…

Le réveil avait sonné à cinq heures, et pour une fois, il avait réussi à se lever aussitôt. Sa toilette n’avait pris que quelques minutes, et dès cinq heures trente, il avait fini d’avaler son frugal petit déjeuner, composé d’une tasse de café noir et d’une biscotte beurrée.

Sa femme Angélique, ne s’était pas réveillée malgré le bruit de ses maladresses répétées.

Depuis toujours, Félix se sentait maladroit, hésitant, et chacune de ses initiatives se soldait immanquablement par une catastrophe.

Félix se demandait ce qu’il allait bien pouvoir faire de si bonne heure, étant à trois minutes de son travail où on ne l’attendait pas avant huit heures.

Félix tourna en rond dans le petit appartement, s’arrêta plusieurs fois devant la bibliothèque, chercha du regard un titre attrayant, mais rien ne le tentait.

Il jeta un coup d’œil sur son petit bureau, niché dans un coin du salon, il reconnut quelques dossiers en retard qu’il avait ramenés du travail, mais là non plus, le déclic ne se fit pas.

Etudier des sinistres à longueur de journées lui suffisait ! Il en aurait assez tout à l’heure, dans les superbes immeubles de la « BVCA toutes branches », sa compagnie d’assurances.

Son travail ne lui avait d’ailleurs jamais apporté de plus grandes satisfactions que le reste de sa vie.

A cinquante ans, il plafonnait dans un poste modeste de sous-chef de section, dans le service « incendies ».

Le côté passionnant de sa tâche lui avait enseigné la patience, voire la résignation. Son chef disait souvent : « Ya pas le feu ».

Et de fait, cela ne servait à rien de s’affoler !

C’est ainsi que chaque soir, Félix ne brûlait que du désir de rentrer chez lui.

Mais, là encore, il se heurtait à bien des déceptions.

Après le dîner, les soirs de « forme », il proposait à Angélique de gagner leur tendre couche en hâte, et chaque fois elle éteignait sa flamme d’un sombre regard empreint de reproches.

Il classait donc, le plus souvent sans suite, le dossier de ses embrasements personnels, et se posait en désespoir de cause devant un film de série B, diffusé en première exclusivité à la télé.

Sa cigarette propageait un écran de fumée sur les passions permanentes des autres, qui ne faisaient qu’aggraver ses fortes désillusions.

 

Ce matin là, donc, rien ne le motivait, mais pour une fois, il avait du temps…

Du temps, oui, mais pour quoi faire ?

Sans trop réaliser, il enfila son manteau, tira la porte derrière lui, et descendit les trois étages sans allumer l’escalier.

Sa progression dans les ténèbres l’effrayait un peu, mais il en tirait comme une sorte de plaisir inexplicable.

Il osait avoir peur !

Il fut surpris de se retrouver dehors, sans même avoir raté une marche, ni renversé l’un des bacs de fleurs posés sur chaque palier.

Il s’immobilisa un moment, écouta longuement le silence du petit matin, un silence terrible sur la cité engourdie, et particulièrement sur sa rue, petite artère sans âme.

Et curieusement, alors que n’importe qui d’autre aurait pensé à la mort, lui, ressentit la vie, la joie de vivre.

Il venait de comprendre qu’après tout, il avait le droit d’avoir peur, qu’il pouvait aussi se mouvoir dans le noir sans rien casser, qu’il pouvait sortir dans la rue alors que les autres dormaient, qu’il pouvait désirer Angélique sans se faire incendier.

Il était donc possible d’exister !

Cette révélation le pénétrait comme l’air glacé qui pénétrait son visage.

Il put enfin avancer, et descendit la rue.

Il tourna à droite, comme chaque matin, mais il ne s’arrêta pas au numéro 47, et dépassa sans hésiter l’immeuble de la compagnie.

Il poursuivit tout droit son chemin, sans même se retourner.

Quelque chose l’appelait ailleurs, quelque chose qu’il pressentait d’important.

Il parvint très rapidement au croisement du boulevard et de la bretelle qui rejoignait l’autoroute.

Sans trop savoir pourquoi, il remonta vers la voie rapide où des lumières passaient en trombe et se perdaient dans le lointain.

A présent il courait, il courait de plus en plus vite, sans réfléchir !

Il courut jusqu’à la voiture qui venait de percuter à vive allure le parapet.

Un cri avait écorché le silence de la nuit, un cri de peur et de douleur.

Il se mit à forcer sur la portière avant, qui résistait.

A l’intérieur, une femme qui ressemblait à Angélique, ne bougeait presque plus, mais le regardait, suppliante.

Un petit filet de sang coulait le long de son oreille et se perdait dans l’encolure du chemisier blanc qu’elle portait.

La porte céda enfin, il prit avec précaution la jeune femme dans ses bras, et l’espace d’un instant, il crut retrouver ses vingt ans, lorsqu’il tenait Angélique dans ses bras.

La douleur ne semblait pas avoir de prise sur la beauté du visage de cette femme.

Il la déposa précautionneusement à quelques pas de là, et elle semblait se tendre vers lui, dans un effort surhumain, elle essayait de dire quelque chose !

Puis elle réussit enfin à parler, ou non, plutôt ce fut un cri

« Mon petit »

Et Félix comprit : Un enfant, un enfant dans la voiture, un enfant, l’enfant qu’il aurait tant aimé avoir avec Angélique…

Il passa la tête par la portière avant de la voiture, prit appui sur le dossier du siège et aperçut le couffin bousculé, à moitié basculé à l’arrière.

A l’extérieur, sur le bas côté, la jeune femme, immobile, sans force, regarda les flammes qui encerclaient soudain son véhicule.

L’explosion attira tout ce que l’endroit comptait de personnes réveillées.

De l’épave calcinée, on retira deux corps presque décomposés.

La jeune femme ne vivait plus…

 

André Obadia

Published by ANDRE - ECRIT PERSONNEL

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BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

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"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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