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Ce 5 juin, le Magic Mirrors a accueilli Daniel Pennac dans le cadre de "Un livre, un lecteur". L'auteur a choisi de lire quelques extraits de son dernier roman Journal d'un corps.

Spectacle très réussi où l'auteur nous a fait découvrir son livre plein de charme et d'humanité, plein d'humour mais aussi de tristesse.

Ce fut une superbe soirée en compagnie de cet auteur sympathique, qui par certaines intonations m'a fait penser à Jean-Louis Trintignant.

La salle comble a longuement applaudi le narrateur et auteur.

Découvrez dès à présent l'interview de cet écrivain d'exception.

Daniel Pennac lit ses propres mots

"Un livre, un lecteur", c’est une formule qui marche : un comédien de renom qui vient lire des pages d’un auteur également connu. Après Denis Podalydès en mars dernier, c'est au tour de Daniel Pennac de fouler la scène du Magic Mirrors. Pour ce septième rendez-vous, l'auteur se plongera dans ses propres mots, puisqu'il lira des extraits de son dernier ouvrage : Journal d'un corps.

 

  RENCONTRE

Comment vous est venue l’idée de cette lecture publique ?

En fait, je n’y avais pas du tout pensé. L’idée est venue du metteur en scène, Lilo Baur, avec lequel je travaillais sur ma pièce Le 6e continent au théâtre des Bouffes du nord. Au même moment, elle lisait Journal d’un corps et m’a dit qu’elle voulait le monter en lecture publique. Je lui ai fait confiance.

Pourquoi Journal d’un corps s’y prête-t-il si bien ?

Parce que l’écriture est charnelle. Elle passe par la voix, le corps, les sons. En plus, c’est un vrai spectacle, avec une mise en scène et un éclairage qui créent une ambiance particulière.

Comment avez-vous sélectionné les passages que vous allez lire ?

Chaque lecture est différente. Aux Bouffes du nord où le spectacle était programmé pendant trois semaines, j’ai sélectionné les passages en fonction de trois angles : la peur, le point de vue du père et le point de vue de sa fille. Chacun a fait l’objet d’une lecture hebdomadaire. Au Havre, je vais combiner les trois versions, dans un format un peu plus long qui aura sa propre couleur et son propre rythme.

Qu’aimez-vous dans la lecture publique ?

J’aime lire à voix haute. J’ai lu à voix haute toute ma vie et notamment durant les 27 ans où j’ai enseigné. J’ai toujours été contre la politique de la lecture silencieuse. Flaubert utilisait son gueuloir pour juger de l’effet de ses phrases. Dostoïevski écrivait en parlant. L’idée passe du signe au sens par la langue mais celle-ci ne doit être pas être abstraite. Les lectures publiques sont des petits miracles laïcs de l’incarnation.

Lire son propre livre est-il plus difficile que lire celui des autres ?

Techniquement, c’est plus facile car on a moins de travail à fournir pour s’approprier le texte, tout l’effort ayant été produit au moment de l’écriture. Subjectivement, en revanche, c’est beaucoup plus difficile car on se retrouve confronté à soi-même.

Est-ce que la lecture à voix haute modifie la perception que vous avez de votre livre ?

Il réapparaît tel qu’il s’est progressivement construit. L’écriture se fait par couches. Sur sept pages écrites, j’en jette généralement six. C’est la présence de toutes ces strates que je sens quand je lis à voix haute.

Vous est-il arrivé de vouloir réécrire certains passages en les lisant ?

J’ai déjà modifié quelques phrases au cours des diverses lectures que j’ai pu faire. Elles m’ont aussi inspiré a posteriori, en me donnant des idées. Je me disais : "tiens là, j’aurais pu parler de ci ou encore faire comme ça". C’est un peu frustrant quand j’y pense…

Quand vous lisez, avez-vous conscience du public qui vous écoute ?
 
Lire c’est jouer avec le public, jouer avec sa capacité d’écoute, ses émotions. C’est pour cette raison que je ne fais jamais de lecture dans le noir car j’aime voir les gens. J’aime sentir leur silence, attentif, concentré. En fait, ils sont extraordinairement présents.

Vous serez au Havre, le 5 juin prochain. Connaissez-vous la ville ?

J’ai eu l’occasion d’y venir une fois, il y a longtemps, pour une séance de signature dans une librairie. J’ai le souvenir d’une ville vivante et jeune, comme le sont souvent les villes que la guerre a foutue en l’air. C’est en cela que Le Havre me touche, comme tout ce qui a été détruit et reconstruit.

Journal d’un corps, écrit et lu par Daniel Pennac, mercredi 5 juin à 20 h, au Magic Mirrors.

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Extrait de l'ouvrage ci-dessous:


26 ans, 5 mois, 2 joursDimanche 12 mars 1950   

 

Des mois que je n’ai pas écrit ici, comme toujours quand il m’arrive quelque chose d’important. En l’occurrence un coup de foudre. L’urgence n’était pas de le noter mais de le vivre. La suffocation amoureuse ! Pas facile à décrire si on ne veut pas se noyer dans la soupe aux sentiments. Par bonheur, l’amour regarde foutrement le corps ! Il y a trois mois de cela, donc, soirée chez Fanche. L’appartement est plein. On sonne, je suis le plus près de la porte, j‘ouvre. Elle dit juste : « Je suis Mona », et j’en reste debout, à lui barrer le passage, éperdu d’un amour immédiat, inconditionnel et définitif. C’est fou le crédit que le désir fait à la beauté ! Cette Mona, à coup sûr la plus désirable apparition qui soit, la voilà aussitôt promue la plus intelligente, la plus gentille, la plus raffinée, la pus aimable, la mieux accompagnante de toutes ! Une perfection superlative. Mon coeur a fondu comme un plomb. Eût-elle été la plus idiote, la plus méchante, la plus convenue, la plus rapace et tacticienne et mensongère et garce et foutue bourgeoise ou gueuse temporaire, et m’eût-on confié son dossier pour examen préalable, ce sont mes yeux que mon cœur aurait crus !

 

Ma vie n’attendait qu’elle ! Ce qui se tient debout devant moi dans l’encadrement de cette porte et qui, tout bien pesé, ne me semble pas pressé d’entrer non plus, c’est la mienne ! La femme majuscule ! Ma femme à moi ! Adjectif et pronom possessifs ! De certitude éternelle ! C’est toute notre culture que le flux des glandes nous fait remonter au cœur à la seconde où nous frappe cette foudre, toutes les chansons d’amour à deux sous et tous les opéras huppés, le premier regard du Montaigu sur la Capulet et celui du Nemours sur la Clèves, et les vierges et les Vénus et les Ève des Cranach et autres Botticelli, toute cette effarante quantité d’amour remontée du ruisseau et des musées, des magazines et des romans, des photos publicitaires et des textes sacrés, Cantique des cantiques des cantiques, toute la somme des désirs accumulés par notre jeunesse, magnifiée par nos ardentes branlettes, tous ces coups adolescents tirés à blanc dans les images et dans les mots, toutes ces visées de notre âme éperdue, c’est tout cela qui nous gonfle le cœur, nous incendie l’esprit ! Ah ! cet éblouissement de l’amour ! Ô l’instantané clairvoyant !

 

Qui reste comme un crétin debout dans l’encadrement de la porte. Par bonheur mon manteau s’y trouvait accroché. Je l’ai saisi et depuis trois mois Mona et moi ne quittons plus notre lit où nous nous sommes envisagés en gros et en détail, pour l’instant et pour toujours. Nacre, soie, flamme et perle, perfection du con de Mona ! Pour m’en tenir à l’essentiel, car il y a l’appétit de son regard aussi, et le velours infime de sa peau, et la tendre lourdeur de ses seins, et la souple fermeté de ses fesses, et l’idoine arrondi de ses hanches, et la rondeur exacte de ses épaules, tout à ma main, tout à mon exacte mesure, à ma juste température à ma narine et à mon goût - ah ! la saveur de Mona ! -, il faut un Dieu pour qu’une porte s’ouvre sur votre si parfait complément ! Il faut au moins l’existence d’un Dieu pour l’emboîtement si convaincant de nos sexes !

Progression oblige, nos mains et nos lèvres se sont apprises d’abord, puis nos sexes, que nous avons amadoués, caressés, titillés, branlés, accordés, avant de les autoriser à se visiter-engloutir, à distendre savamment la note du plaisir jusqu’au basculement du contre-ut, et maintenant ils se dévorent et se défoncent pour un oui ou pour un non, vite fait bien fait, sans notre permission, à l’aveugle, dans les escaliers, entre deux portes, au cinéma, dans la cave de cet antiquaire, dans le vestiaire de ce théâtre, sous le bosquet de ce square, au sommet de la tour Eiffel, s’il vous plaît ! Car je dis notre lit, mais c’est Paris notre lit, Paris et ses environs, sur Seine et sur Marne !

 

Nos sexes nous en usons jusqu’à plus soif, nous les préparons et nettoyons à la langue, comme des fonds de gamelle, comme des dos de cuiller, nous les contemplons en leur gloire comme en leur épuisement, avec une idiote tendresse d’ivrogne qui traduit tout ça en termes d’amour et d’avenir et de descendance, moi je veux bien, la progéniture, pourvu que Mona ne quitte pas ma couche, croître et multiplier, pourquoi non si le plaisir n’en pâtit pas et si l’addition s’appelle le bonheur ? Va pour la marmaille cavaleuse, autant qu’on en veut, un marmot par coup tiré s’il le faut et louer une caserne pour abriter cette armée de l’amour ! Bref, j’en suis là. Je pourrais laisser courir ma plume encore si une urgence absolument nue dans le travers de mon lit ne me soufflait que l’heure n’est pas à la commémoration mais à l’action encore et encore ! Il ne s’agit pas de célébrer le temps passé mais d’honorer celui qui ne passe pas. 

Published by ANDRE - LITTERATURE

commentaires

Ewa 07/06/2013 12:50


Comme c’est gentil d’avoir signalé que l’extrait du « Journal d’un corps » a été reproduit à partir d’une autre source : http://banquetonfray.over-blog.com/article-daniel-pennac-le-journal-d-un-corps-amoureux-114860930.html


La courtoisie du Net, quoi. ;~)

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

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"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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