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A PEU DE CHOSE PRES / ECRIT PERSONNEL

art-07.gifA PEU DE CHOSE PRES

 

Un grincement singulier me fit tourner la tête vers la fenêtre. La pièce restait déserte, le vent

avait dû faire frémir les boiseries.

Pourtant, par cette nuit de juillet, pas le moindre souffle de vent ne pouvait traverser la ville.

Je me décidais donc à sortir de la torpeur qui me retenait, enfoui dans un fauteuil.

Quelle heure pouvait-il bien être ? Le sommeil avait dû me surprendre, et la nuit semblait bien avancée.

J’allai jusqu’à la fenêtre, l’ouvris, et lorsque je me penchai au dehors, je me retrouvai nez à nez avec une femme, les yeux grands ouverts, un large sourire aux lèvres, et qui semblait pendue par les pieds…pendue…nom de nom !

Réalisant qu’elle devait être morte, je compris qu’elle ne devait pas sourire, mais simplement faire une grimace.

Je me ressaisis donc, et sortant mon opinel, je coupai la corde de chanvre afin que ce corps n’encombre plus ma vue.

J’entendis le bruit sourd de la chute, le cadavre avait dû s’écraser sur la pelouse, ce qui me rassura. En effet, j’avais craint un instant qu’il ne reste accroché au balcon du premier étage où logeait Grand-Maman. Elle avait horreur des morts !

Mais, à propos, n’était-ce pas Grand-mère que je venais de précipiter dans le vide ?

Oh non, impossible, cette femme paraissait bien trop jeune.

Rassuré, je retournai donc à mon fauteuil, et, confortablement installé, je laissai le sommeil m’envahir à nouveau.

Mais à peine mes paupières commençaient-elle à s’alourdir, que j’entendis frapper violemment à la porte.

J’ouvris, et trouvai mon cousin Hector, furieux, et menaçant du poing :

-      N’es-tu pas un peu cinglé d’avoir balancé Sarah sur le massif de bégonias ?

-      Ah, il s’agissait de Sarah !

Sarah était une de mes sœurs qui avait la fâcheuse habitude de se suicider deux ou trois fois par semaine.

Je priai Hector de m’excuser pour ma maladresse, et il se calma.

-      Entre donc prendre un verre, proposai-je en baillant.

Comprenant que cela m’ennuyait, et que je l’avais invité par simple politesse, il accepta de bon cœur.

Il s’affala d’autorité sur mon fauteuil, et je me retrouvai sur un étroit tabouret généralement réservé à l’usage de mes pieds engourdis après une longue marche de quelques minutes.

Je le laissai se servir un verre de vodka qu’il avala d’un trait, comme s’il buvait de l’eau. Je détestais Hector, et lui adorait ma vodka.

Après quelques verres, il me quitta sans avoir prononcé la moindre parole. Je le remerciai de sa visite, mais il ne m’entendit pas, ma voix se trouvant couverte par le fracas de la porte qu’il venait de claquer derrière lui.

Quel curieux type que mon cousin Hector !

Un ronflement, coupé d’un léger sifflement, vint soudain interrompre le fil de mes pensées. Un instant surpris, je me rappelai soudain de la soubrette du château qui dormait encore dans mon lit.

C’était à chaque fois la même chose avec ses ronflements, elle ameutait tout le monde, comme si elle le faisait exprès.

Si c’est comme cela qu’elle espérait devenir baronne !

Je la secouai un peu, afin de la réveiller, et aussitôt elle me sauta au cou en murmurant d’un air cochon :

-      Tu as encore envie de moi ?

Elle était complètement folle, avoir envie d’elle dans cet état !

Elle parut déçue de mon refus, et se mit à pleurer à gros sanglots, et se laissa glisser hors des draps, pour traverser toute la pièce les fesses à l’air…

Elle enfila sa chemise de nuit qui ne cachait absolument rien de ses rondeurs, mais dont le côté très suggestif m’aurait presque redonné l’envie de la retenir.

Elle s’en rendit compte, et d’un air triomphant se dirigea vers la porte, feignant de m’ignorer, en accentuant sa démarche provocante.

-      Où vas-tu ? lançai-je en toute hâte, avant qu’elle ne referme la porte.

-      Voir Hector !

-      Ah bon !

Cela ne m’étonnait plus, le scénario était le même depuis des mois. Pourtant, un nouveau grincement inhabituel me glaça tout entier. Je me retournai, un peu tremblant, mais ce n’était que Sarah qui jouait avec des castagnettes en forme de dents.

-      Où as-tu encore été dénicher ça ?

Elle ne me répondit pas, et son silence prenait l’accent d’un profond mépris à mon endroit.

Etait-elle morte ou vivante ? Depuis le temps qu’elle se suicidait, je ne savais jamais si c’était pour de bon.

Pour l’amadouer, j’essayai de la caresser, mais ses castagnettes me mordirent violemment la main que je tendais.

Je sentis un filet de sang me parcourir les doigts, pour aller se déposer goutte à goutte sur le tapis blanc.

J’avais très mal, mais je n’osais rien dire.

Sarah prit un mouchoir qu’elle tira de son corsage, et me fit un garrot. Puis, saisissant la bouteille de vodka, elle m’en versa une large rasade sur la blessure, et je ne pus réprimer un cri qui fusa, plus aigu que je ne l’aurais souhaité.

Sarah sourit, comme satisfaite de mon cri de douleur, puis elle se retourna et se jeta par la fenêtre.

J’entendis un bruit sourd, et je compris qu’elle avait manqué le massif de géraniums situé juste à côté des bégonias. Tant pis !

Mon regard s’arrêta sur la pendule murale qui marquait quatre heures. Le jour n’allait pas tarder à se lever.

La pendule marquait toujours quatre heures, cela faisait partie des traditions familiales depuis des siècles, et personne n’avait jamais pensé à remonter le mécanisme, afin que le cadran indiquât de temps en temps une heure différente.

Il faut avouer que nous pensons peu, dans notre famille.

Est-ce par paresse, ou par conviction philosophique ?

A trop penser, les gens finissent par altérer leur intelligence…

Dans notre demeure, l’intelligence était bien protégée !

Je refermai la fenêtre après avoir entendu les gloussements de la soubrette dans la chambre d’Hector…

Je retournai dans mon fauteuil, j’allongeai mes pieds sur l’étroit tabouret, j’allais enfin pouvoir dormir…

 

André Obadia

Mars 2011chateaux-03

Published by ANDRE - ECRIT PERSONNEL

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"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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