Rodolphe Burger : nouveau clip "Le chant des pistes"

ON déplie une carte, vaste et légère. Sur cette carte, des routes se
dessinent, vivantes, comme des fils rouges qui courent le long des crêtes. Des rivières bleues marbrent la vallée, les prairies, la forêt. Le nom des villes a disparu. Sans boussole, nous marchons en suivant le chant des pistes. Nous flairons le parfum d’une demoiselle passée par là, nous valsons d’un chant à l’autre, enivrés par la ritournelle d’une guitare, guidés par la lumière d’une étoile, la beauté du visage d’une montagne.
Cet album, le 8e de Rodolphe Burger, se lit comme cette carte des environs de Colmar.
Trouvée aux Puces de Clignancourt, elle a été offerte à Rodolphe par son ami le musicien et réalisateur Fred Poulet, il y a longtemps. Elle ressurgit aujourd’hui, mais le nom des villes a disparu : Orbey, Sainte-Marie-aux-Mines, Kaysersberg… À la place, on erre sur un territoire circonscrit par 14 chansons.
C’est une carte qui chante, parle, murmure. Un espace clos, sans mur, qui ravive les rêves psychédéliques où dansent les animaux, les arbres, les souvenirs. Un espace intime qui laisse passer les fantômes, entrevoir des paysages romantiques, réveille la fougue et la jeunesse.
, c’est un précepte conjugué à la première personne du

pluriel. Le verbe Envirer, signifie : tourner sur soi, dans une transe, jusqu’à s’en étourdir ; on est tout proche de la définition de son anagramme « Enivrer ». Laissons-nous porter par l’ivresse de la marche, environs « in situ » sur cette carte et ses reliefs, dérivons sur 14 chansons imprégnées par ces lieux chargés dans le labyrinthe psycho-géographique de Rodolphe Burger.
Les pratiques innovantes et créatives des situationnistes ne sont jamais loin de lui. L’ancien professeur de philosophie a toujours multiplié et transformé les expériences esthétiques, musicales et littéraires, de son ancien groupe Kat Onoma à ce nouvel opus solo. Le musicien est en mouvement, il traverse les époques, les langages, il s’est engagé dans une histoire poétique, s’inspirant des distorsions mentales du « cut-up », des mélismes orientaux des versets mystiques, des voyages intérieurs du poète Wilhelm Müller, de la limpidité des rimes de Verlaine. Sur un motif blues ou la saturation d’une guitare, sur un beat électronique abyssal ou l’harmonie des cordes qui s’étirent vers le lointain, les mots scandés se détachent, se répètent pour imprimer leur existence, virevoltent sur
eux-mêmes dans un parlé-chanté émotif, charnel.
, c’est son nom. Il a sonné comme une évidence pour le fils de Rodolphe, Simon.
On marche à l’aventure sur la carte, direction l’Est et sa ville natale,
Sainte-Marie-aux-Mines. On traverse la vallée des Vosges, dans les pas de Lenz, le personnage du texte de Georg Büchner. Faire résonner la forêt, faire entendre les voix en duo dans la tête, prises dans la glace et les rochers, faire vibrer les chants qui rythment cette échappée éperdue. C’est une terre qui a vu travailler le grand-père, le père et le fils. Le grand-père possédait la scierie, le père ingénieur, féru de poésie et de Schubert a dû reprendre l’entreprise familiale, le fils philosophe et musicien, métamorphosera l’héritage, croisera souvent Schubert dans la forêt du grand-père.
Rodolphe Burger a taillé cet album dans son studio, ici au cTmur de la vallée. Il a fraternisé avec ses fantômes : Büchner, Chatwin, Verlaine, Sam Cooke, Grant Buffalo, Can, The Jamaicans. Il s’est réfugié dans son repaire devenu celui d’un collectif. Entouré de ses amis, la contrebassiste Sarah Murcia, le batteur Christophe Calpini, Bertrand Belin, Julia Dorner, Grimaçe (le groupe de son fils) l’artiste Hugues Reip, Arnaud Dieterlen et le chanteur Christophe. Rodolphe Burger s’est laissé entrainer joyeusement, facilement sur le chant des pistes. Il arpente différents chemins, parfois éloignés les uns des autres, avec curiosité, inventivité.
: sur la carte, il y a une première halte invraisemblable,
une vision « Bleu Bac ».
C’est un cut-up à l’intérieur d’un texte sur la gourmandise de la poétesse Myriam Boisaubert. Le bleu bac, c’est la couleur du bac en plastique dans le lequel les pêcheurs versent les poissons. C’est une chorégraphie aquatique, un banquet psychédélique animé, le supplice de Tantale dans sa version la plus oblique et hallucinée. Plus loin, on tente une valse, le pas hésitant sur des cordes en suspens. « Valse Hésitation » est une adresse à la jeune fille, une déclaration d’amour courtois avec ce « vous » qui rappelle les textes mis en musique avec son ami l’écrivain Pierre Alferi. Cette route, comme une guirlande, dévale et achève sa course sur ce poème de Paul Verlaine : « Le piano que baise une main frêle » qui prend ici pour titre « Parfumé d’elle ». Composé par Rodolphe Burger et Christophe Calpini, les mots du poète imposent leurs visions fugitives dans un petit écrin brodé d’effets métalliques à la guitare, qui répondent naturellement aux notes égrainées d’un vieux piano Pleyel. Dans les environs de Rodolphe Burger, il y a une concordance des temps, peu importe l’heure, l’époque. Sans boussole, la carte en poche, nous marchons maintenant avec nos tambours comme des nomades, de plus en plus nombreux, vers les montagnes.
On suit le chant des étoiles ou d’un oiseau fait de feu, au tempo sur la ligne mélodique des sentiers. « Le chant des pistes » c’est un des points de rencont
re, avec Sarah Murcia et Bertrand Belin aux chTmurs. Un rituel qui convoque les chants sacrés des indiens Navajos et ravive certaines textures et rythmiques de Kat Onoma. Rodolphe Burger et son acolyte Olivier Cadiot avaient composé en 2000 l’album expérimental « On n’est pas indiens c’est dommage » dans cette vallée des origines, avec des enregistrements collectés en langue Welche.
Comme les amérindiens du livre de Bruce Chatwin, Rodolphe Burger ne cesse de remonter le chant de son territoire. On envire tel un derviche sur des reprises et des réminiscences inattendues, comme sur cette reprise minimale de Sam Cooke « Lost and Lookin’ », dans ce duo nonchalant avec Sarah Murcia ou encore grisés par les effluves de « Fuzzy » de Grant Buffalo, chanté avec l’artiste Hugues Reip.
c’est la transhumance et la transe. La cadence chaloupée, nous voilà parés pour le « Ba ba boum time » un festival dans les cimes jusqu’à l’aube. Rodolphe Burger et Arnaud Dieterlen, (l’ex batteur d’Alain Bashung) se sont aventurés dans cette reprise du morceau sixties de The Jamaicans. Un reggae revisité, un genre qui aurait fugué, qui
nous échappe. Dans le studio, un chTmur de jeunes gens s’est mis à chanter, à sauter en l’air. Rodolphe Burger entend des voix et les bruits au loin d’une fête dictée par la carte. Au bord de la plaine on croque un « Mushroom » et on repart de plus belle dans les mirages avec le groupe Grimaçe. Avec cette reprise vénéneuse de Can, Rodolphe Burger et Simon, son fils, se sont donné rendez-vous au carrefour du rock psychédélique. C’est aussi une histoire de transmission, de père en fils, celle d’une terre et d’une musique, comme avec Schubert, figure tutélaire et paternelle, qui donne l’impression de veiller sur chaque création de Rodolphe.
C’est un album de famille et un voyage avec des compagnons de routes, des frères. La voix de Bertrand Belin, récurrente, se pose en contrepoint ou
en miroir et celle de Christophe, spectrale et fragile, scintille pour toujours quelque part dans « La chambre » de Rodolphe Burger.


Aurélie Sfez

 

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