Tintin et la guerre : du reportage d’investigation à la fin des temps / BANDE DESSINEE

Après avoir vu que Tintin était une vraie caisse de résonance des tensions internationales dans les années 1930, intéressons-nous dans cette seconde partie à la façon dont la guerre est traitée dans les récits postérieurs. Au Pays de l’or noir, commencé le 28 septembre 1939 et terminé… en 1950, est le point de bascule d’un traitement beaucoup plus distancié, qui se perpétuera avec les années.

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Au pays de l’Or noir montre à quel point Hergé se trouva dépassé par les événements de la guerre. Tintin y évolue dans un monde en guerre auquel son influence paraissait de plus en plus minime, de plus en plus impuissante, a fortiori quand on sait à quel moment l’aventure avait subi un premier coup d’arrêt. L’évolution de cet album met en évidence le changement de perception de la guerre. Quand les premières planches ont paru le 28 septembre 1939, la guerre avait déjà éclaté. Bien que s’étant déclarée neutre en 1936, la Belgique avait décrété la mobilisation générale. Hergé, démobilisé, a également démobilisé son personnage. 

 

Au pays de l’or noir est marqué par une tension militaire profonde. Le pétrole, or noir devenu si important au regard du matériel militaire d’une armée moderne, c’est-à-dire motorisée, apparaît comme la suite des pratiques de « guerre économique » qui constituent l’intrigue de L’Île noire. Le retour du docteur Müller n’est pas anodin. Il prend même une plus grande ampleur, quand on sait qu’il est finalement démasqué dans les derniers numéros du Petit Vingtième. L’ultime parution de cette première mouture d’Au pays de l’Or noir a eu lieu le 9 mai 1940… Deux planches sont restées inédites (et sont devenues une suite alternative, la tempête de sable n’étant pas formée par le véhicule des Dupondt, contrairement aux versions de 1949-1950 et de 1971), ce qui a laissé le lecteur du Petit Vingtième avec une interruption digne de L’Alph-Art. Le fauteur de trouble violent allemand est reconnu par Tintin, qui se fait assommer, juste avant l’offensive du 10 mai 1940… Müller était encore dans l’esprit des lecteurs, puisque rien ne nous indique son identité quand Tintin sursaute en le reconnaissant. Cela allait de soi. S’il a fallu citer son nom et mettre une note de bas de page, c’était bien parce qu’une décennie avait passé et que beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts, et ce n’est qu’un euphémisme… 

 

 

Le moteur des Dupont fait « boum », le laboratoire fait « boum », le pipeline saboté également… C’est le « boum » de la guerre. La tension économique est forte, le matériel nécessaire au matériel le plus moderne se trouvait menacé. Quand les Dupondt se font gronder suite à leur accident avec la dépanneuse, nous observons à la onzième planche un calendrier, présent dans l’album : 18 août. La guerre n’était pas encore déclarée. C’était bel et bien un album dénonçant les déstabilisations économiques et énergétiques à la veille d’une guerre moderne, avec des véhicules motorisés, tels qu’ils avaient été aperçus en Éthiopie, en Espagne, lors des entrées en Tchécoslovaquie, à Memel et bien sûr en Pologne… Les liens avec les puissances occidentales n’étaient pas encore rompus, puisque le marin-malfrat se fait passer pour un agent de « Scotland Yard » auprès des Dupondt. Nous n’avons pas encore affaire à Allan Thompson, dont la première apparition date justement du Crabe aux pinces d’or, première aventure sortie sous l’Occupation (avec un « gentil » policier japonais). 

 

Les déstabilisations coloniales sont également présentes. La lutte sioniste dans le territoire du mandat anglais de Palestine est présente, à la fois contre les Anglais et les tribus arabes, suite à la « grande révolte arabe ». Les dispositions du « livre blanc » de mai 1939 énoncées par le gouvernement britannique visait à freiner l’immigration juive d’Europe, ce qui, démographiquement, annonçait une bascule en faveur des tribus arabes lorsque l’autodétermination du territoire mandataire allait être mise en place. Tintin est confondu avec un militant sioniste censé débarquer d’Europe (Finkelstein puis Salomon Goldstein)*. 

 

 

Le fait que Müller se soit mêlé aux tribus arabes suggère l’implication allemande dans la déstabilisation des mandats franco-britanniques au Proche-Orient. Autrement, côté européen, l’absence d’action militaire n’est pas dénuée de tensions. Il s’agit véritablement de la « drôle de guerre ». Quand l’offensive allemande débuta contre le Danemark et la Norvège en avril 1940, Tintin était au Proche-Orient, loin des événements… curieusement comme le général Weygand qui se trouvait à Beyrouth et qui fut rappelé en catastrophe. Mais Tintin ne fut pas rappelé en catastrophe. Au Pays de l’or noir ne reprit que presque dix ans plus tard. L’Histoire avait rattrapé Hergé et la reprise de cette aventure aboutit à un album rempli d’hésitations et déjà périmé. Dans le Journal de Tintin, l’aventure fut conclue. Au Pays de l’or noir y fut publié en intégralité du 16 septembre 1948 au 23 février 1950. La fondation d’Israël avait déjà été proclamée le 14 mai 1948, mais les armistices ne furent signés qu’entre le 14 février et le 20 juillet 1949. Hergé avait-il douté de la pérennité du nouvel État ? Possible, d’autant qu’une fois Israël établie, l’histoire se trouve dépourvue de toute mention des foyers juifs en Palestine mandataire. 

Hergé ne procéda qu’à de minces modifications par rapport à 1939 comme le changement de l’avion. Il passa d’un Nieuport de la Grande Guerre à un Spitfire. On sent toutefois qu’il fut obligé de jouer avec les époques pour relancer une histoire inachevée qui sentait déjà la naphtaline. Il fallait aussi intégrer le personnage d’Haddock, devenu inséparable des histoires de Tintin (un peu comme un père adoptif, un camarade de combat, pas plus, selon nous). L’apparition surprise et jamais expliquée, tel un deus ex machina, avait pu paraître un peu trop facile aux yeux d’Hergé qui, après la parution dans le Journal de Tintin, fit le choix de modifier la page 3 de l’aventure avec une allusion lourde de sens : « Je viens de recevoir un papier du Ministère de la Marine : « Ordre au capitaine Haddock de prendre immédiatement le commandement du cargo Untel (le nom doit rester secret) où il recevra de nouvelles instructions »… Voilà… En deux mots, je suis mobilisé… Non, je n’aurai pas le temps d’aller vous voir… Je pars à l’instant… Oui… Au revoir… » Tintin, l’air inquiet, dit « Au revoir, capitaine… Et bonne chance… Espérons que tout cela ne sera qu’une fausse alerte… ». La crainte du retour de la guerre était tangible dans l’Europe de la guerre froide de 1948… Mais Hergé ne revisitait-il pas ses années de guerre, des années qui lui avaient paru volées pour la Belgique, qu’il voulait oublier en modifiant ses albums ? 

 

 

Quitter l’Histoire… 

Dans Au pays de l’Or noir, Tintin se trouve bloqué dans la drôle de guerre. Tintin avait alors quitté l’Histoire. Il avait quitté la Grande Histoire, celle où il avait une influence sur l’actualité internationale auprès de ses lecteurs. L’effondrement rapide de la Belgique était une fin des temps. Le prophète de L’Étoile mystérieuse crie au châtiment divin, comme beaucoup l’avaient fait au moment de la défaite, notamment en France. Tintin fut-il alors placé hors du temps ? Pas dans l’immédiat. Du moins, pas entièrement.

 

 

Le Crabe aux pinces d’or montre un Bruxelles détendu, normal… référence à la volonté de Léopold III que ses sujets reprennent autant que possible une vie normale ? William Shirer avait vu dans la France des premiers jours de l’armistice des familles reprendre leur repas dominical au restaurant comme si de rien n’était. Tintin semble faire de même. Il a suivi les paroles de son souverain, en attendant des jours meilleurs (?). On comprend toutefois que l’ennemi est d’origine anglo-saxonne (Allan Thompson), que l’intrigue se dénoue dans l’Afrique du nord française, alors sous l’autorité de l’État français du maréchal Pétain. La présence du policier japonais est ambiguë. Incarnation de l’Axe comme alliée ? Souci de faire oublier que l’antagoniste précédent était depuis 1937 un Allemand ? 

 

 

L’Étoile mystérieuse comporte quant à elle les éléments les plus critiquables, avec la case parue uniquement dans Le Soir, et l’antagoniste en la personne du banquier américain Blumenstein (les modifications de 1954 n’ont pas eu l’effet escompté, le personnage, devenu banquier du Sao Rico, ayant porté alors le nom de Bohlwinkel, nom à consonance israélite également, mais c’était cette fois-ci involontaire). Les membres de l’équipe scientifique de L’Aurore étaient les pays neutres ou alliés de l’Allemagne. Tintin aurait-il fait preuve de collaboration ou, comme Hergé était persuadé de le faire, s’était accommodé d’une situation face à laquelle il se sentait impuissant ? Haddock retrouve son ami le capitaine Chester. L’amitié navale était-elle au-dessus des considérations internationales comme au temps des guerres pré-nationales ? Le Secret de la Licorne nous replonge dans cette époque, mais on y retrouve un pirate au nom anglo-saxon… Les antagonismes présents dans l’actualité ne peuvent être totalement effacés… 

 

 

Les albums Le Secret de la Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge et Les 7 boules de cristal (interrompu lors de la libération de la Belgique) créent une Belgique fictive, ayant encore ses frontières. En effet, les frères Loiseau se font arrêter à la frontière… laquelle au juste ? La Belgique ? Le commandement militaire de la Belgique ? On ne le saura pas. Nous sentons quand même que, malgré ces traces de monde réel, la fin des temps de 1940 avait pour effet de placer Tintin hors du temps, hors de notre temps. La mise en couleur d’anciens albums ou leur réactualisation ne firent que précipiter ce processus, ce qui ôta à certains albums toute leur subtilité, toute leur saveur, Au pays de l’Or noir en tête, avec son Khemed fictif. 

 

 

L’Affaire Tournesol et Coke en stock sont les derniers avatars d’une implication volontariste de Tintin dans l’actualité internationale, celle de la guerre froide, mais aussi le recyclage des anciens nazis**. Müller déstabilise encore la région moyen-orientale, Hergé s’étant peut-être inspiré des anciens cadres nazis qui offrirent leur service à des États arabes (thème repris dans OSS 117. Le Caire, nid d’espions). Au même moment où Müller paraît encore agir, Alcazar veut reprendre le pouvoir au San Theodoros… en achetant de l’armement datant de la Seconde Guerre mondiale, l’album étant caractérisé par une omniprésence des avions Mosquito. Le monde d’après-guerre était-il si différent de celui d’avant-guerre ? Tintin et les Picaros caricature avec lassitude les luttes entre dictateurs d’opérette, soutenus par des puissances étrangères (United Fruit se trouve ici brocardée)… comme au temps de L’Oreille cassée. Sauver ses proches, ses amis… et regarder le monde poursuivre sa route tel qu’il est, tel qu’il a toujours été, tel qu’il sera… La guerre, la vraie, avait-elle rendu Tintin et son auteur fatalistes ? Si le monde reprit sa marche, le « monde d’hier » que chacun a en soi ne fut plus jamais le même pour Hergé, donc pour son personnage emblématique. Le refuge dans un imaginaire tout personnel ou confinant vers le vaudeville, le surnaturel ou l’absurde fut la conséquence d’un processus rappelant le traumatisme de la défaite, de l’effondrement d’un univers personnel auquel on avait cru, qui était notre horizon. Stefan Zweig en fit une œuvre-testament. Hergé voulut continuer malgré tout, au risque de se compromettre, au risque de sa santé mentale, au risque de s’éloigner de son entourage, au risque de saborder son œuvre sans que le public s’en rendît compte, à moins que celui-ci eût fait le choix de discrètement fermer les yeux… 

 

 

Tous les visuels (c) Hergé / Moulinsart / Casterman


* : On a souvent évoqué l’accent attribué aux personnages de confession juive dans les albums de Tintin. Or, nous ne les trouvons que dans L’Oreille cassée et dans la célèbre case de L’Étoile mystérieuse parue uniquement dans Le Soir. Ces personnages ont la particularité de se trouver à Bruxelles. Les personnages étrangers identifiés comme « Juifs » se trouvent dépourvus de toute caricature dans leur prononciation. Hergé avait-il concentré son préjugé de langage sur la caricature du « Juif d’Anvers », considéré forcément comme antiquaire ou diamantaire, comme nous avons pu le constater avec les chars du carnaval d’Alost ayant été récemment dénoncés ?

** : Nous aurions pu inclure Objectif Lune et On a marché sur la Lune en raison de l’espionnage bordure (la Bordurie voulant prendre le contrôle de la fusée) et du retour du colonel Boris (Jorgen), désireux de se venger de Tintin qui empêcha la prise de pouvoir par Müsstler. Toutefois, même si les États-Unis avaient récupéré Werner von Braun et sa documentation, les annonces de lancement de satellites de la part des États-Unis et de l’URSS eurent lieu en 1955. Le diptyque lunaire conserve donc une aura d’anticipation.

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