ARTHUR RIMBAUD / POESIE / CULTURE
ARTHUR RIMBAUD / POESIE / CULTURE

LE DORMEUR DU VAL

C’est un trou de verdure où chante une rivière

Accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Octobre 1870

PREMIERE SOIREE

— Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,

Mi-nue, elle joignait les mains.

Sur le plancher frissonnaient d’aise

Ses petits pieds si fins, si fins.

— Je regardai, couleur de cire,

Un petit rayon buissonnier

Papillonner dans son sourire

Et sur son sein, – mouche au rosier.

— Je baisai ses fines chevilles.

Elle eut un doux rire brutal

Qui s’égrenait en claires trilles,

Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise

Se sauvèrent : « Veux-tu finir ! »

— La première audace permise,

Le rire feignait de punir !

— Pauvrets palpitants sous ma lèvre,

Je baisai doucement ses yeux :

— Elle jeta sa tête mièvre

En arrière : « Oh ! c’est encor mieux !…

Monsieur, j’ai deux mots à te dire… »

— Je lui jetai le reste au sein

Dans un baiser, qui la fit rire

D’un bon rire qui voulait bien…

— Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

LES EFFARES

Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s’allume,

Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, – misère ! -

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond…

Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise, et qui l’enfourne

Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,

Au souffle du soupirail rouge,

Chaud comme un sein.

Et quand, pendant que minuit sonne,

Façonné, pétillant et jaune,

On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits pleins de givre !

— Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses,

Entre les trous,

Mais bien bas, – comme une prière…

Repliés vers cette lumière

Du ciel rouvert,

— Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,

— Et que leur lange blanc tremblote

Au vent d’hiver…

20 septembre 1870

LES CORBEAUX

Seigneur quand froide est la prairie,

Quand dans les hameaux abattus,

Les longs angelus se sont tus…

Sur la nature défleurie

Faites s’abattre des grands cieux

Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,

Les vents froids attaquent vos nids !

Vous, le long des fleuves jaunis,

Sur les routes aux vieux calvaires,

Sur les fossés et sur les trous

Dispersez-vous, ralliez-vous !

Par milliers, sur les champs de France,

Où dorment des morts d’avant-hier

Tournoyez, n’est-ce pas, l’hiver

Pour que chaque passant repense !

Sois donc le crieur du devoir

O notre funèbre oiseau noir !

Mais, saints du ciel, en haut du chêne,

Mât perdu dans le soir charmé,

Laissez les fauvettes de mai

Pour ceux qu’au fond du bois enchaîne,

Dans l’herbe d’où l’on ne peut fuir

La défaite sans avenir

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