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Publié par ANDRE

EDOUARD II / THEATRE / RING THEATRE

De bruit et de fureur

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Monter « Édouard II » de Marlowe quand on est une jeune compagnie, c’est culotté. Mais ce Ring Théâtre n’a pas froid aux yeux et se montre globalement à la hauteur de l’enjeu, aidé qu’il est par la logistique sophistiquée de l’Énsatt (École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre).

Ils sont une douzaine sur le plateau de la belle salle Laurent-Terzieff que met la prestigieuse école à disposition de ces « Scènes d’automne », dont la raison d’être est d’accueillir de jeunes metteurs en scène sortis de ses rangs les années précédentes. Un tremplin bienvenu. C’est donc le cas de Guillaume Fulconis, le metteur en scène de cet Édouard II, mais aussi de quelques-uns des comédiens, comme Cantor Bourdeaux qui interprète Mortimer dans la pièce.

Cette pièce retrace l’un des plus sombres et des plus cruels épisodes de l’œuvre de Marlowe et de l’histoire de l’Angleterre. Elle raconte le règne troublé et la mort pitoyable d’Édouard II roi d’Angleterre et la chute de l’orgueilleux Mortimer. Ce roi, qui n’était pas fait pour être roi, qui ne le désirait pas, en était tout bonnement incapable, est en effet à ce point gouverné par sa passion pour son mignon Gaveston qu’il le hisse aux plus hautes fonctions du royaume, le couvre de titres et de terres au mépris de tous les usages, l’offrant ainsi à la vindicte de sa femme Isabelle de France humiliée et de la cour rabaissée et dépouillée. Au cours de cette pièce-fleuve qui peut assez aisément durer quatre heures, Marlowe démonte les mécanismes de la passion parallèlement aux intrigues de cour, aux alliances politiques et militaires, aux mensonges, aux coups bas, aux revirements et aux petitesses humaines qui expliquent tout ça. Il s’attache surtout à la personnalité d’un roi faible qui crut pouvoir s’autoriser toutes les transgressions, ne perçut aucun signal d’alarme, aima à en mourir et connut une fin atroce.

Un spectacle très physique, rapide et violent

Côme Thieullin, avec son corps fluet, presque malingre, ne fait évidemment pas le poids en face des barons aux carrures et costumes de rugbymen que leur prête Floriane Gaudin. Ainsi représentés, Kent, York, et autres seigneurs, rugissant, se jetant volontiers dans la mêlée, figurent fort bien la force de ces gouverneurs de province à une époque, le xive siècle, où ils étaient de sérieux concurrents pour les rois. Ils évoquent aussi la brutalité de ces guerres très physiques.

Ces fiers soldats ne peuvent qu’être blessés par les faveurs éhontées que distribue un Édouard II incapable de tenir son rang. Avec son regard inquiet, parfois halluciné, ses gestes incomplets, son pas hésitant, Côme Thieullin le montre en plein désarroi.

Si le premier acte nous est joué dans sa quasi-intégralité (et dans la traduction de Markowicz), Guillaume Fulconis fait le choix de donner un coup d’accélérateur à la pièce et à l’histoire, traitant les quatre actes suivants à un rythme enlevé : dès lors, les péripéties s’enchaînent et le metteur en scène intervient de plus en plus souvent pour éclairer une intrigue qui, sinon, serait vraiment enchevêtrée.

Mais aussi jeune, insolent, drôle, intelligent

En réalité, plus on avance dans la pièce, plus il taille à coups de hache dans le texte, plus il s’en affranchit. Cela présente quelques avantages, celui d’abréger la durée n’est sans doute pas le plus minime. Cette distance introduit aussi beaucoup d’humour et, bien entendu, de rythme. Ainsi, les jets de peinture rouge ne trompent évidemment personne, mais l’arrivée de la costumière se plaignant à chaque fois du surcroît de travail que ces taches lui occasionnent, complètement décalée, apporte une respiration joyeuse dans cet imbroglio tonitruant et le fracas des armes… Mais cela ne met malheureusement pas à l’abri de quelques facilités dont le metteur en scène aurait pu se passer, comme la (trop) longue séquence avec Jean de Hainaut (qui recueille courageusement la reine isabelle avec Mortimer). Or le Hainaut, autrefois région française, est aujourd’hui province wallonne. Nous voici donc conviés à une grosse dizaine de minutes de franche rigolade avec accent belge et frites en arrière-plan… Il faut parfois savoir renoncer à ces complaisances qui deviennent vite des faiblesses. A contrario, certains moments sont sensibles et justes, notamment ceux autour du jeune prince, futur Édouard III qu’incarne Charlotte Dumez avec subtilité.

Globalement, on est bien chez Marlowe dont on entend parfaitement le texte (ces jeunes acteurs font preuve d’une belle diction, qualité hélas mal partagée par leurs contemporains) et, avec sa douzaine d’acteurs, le Ring parvient à nous faire traverser une vingtaine d’années, la Manche et les forêts de France, à nous mener de guerre en cachot, de lit amoureux en salle du conseil, en nous guidant avec beaucoup de dextérité et sans jamais nous perdre ni nous ennuyer. Il nous propose du rire, du bruit et de la fureur, mais surtout du spectacle, ce qui est la raison d’être de cette jeune compagnie. 

Trina Mounier

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