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Mickaël Auffray CE COQUIN DE FELIX Nouvelles / LITTERATURE

 

Mickaël Auffray
CE COQUIN DE FELIX
Nouvelles
Collection Pioche
90 pages
Parution en 2015
18 euros
ISBN 978-2-919483-32-7
ISNN 2118-0458

 

Vous trouverez ci-dessous un extrait de ce recueil de nouvelles qui vient de paraître aux Editions L'échppée belle:

 

« Ce coquin de Félix » avait pris l’habitude de soulever la jupe des dames depuis l’âge de quatre ans. Ce qui passait pour un comportement précoce fut diagnostiqué plus tard comme un retard mental manifeste.

À Concoret, plus personne ne s’offusquait de cette conduite licencieuse et pour contrecarrer les agissements du coquin, les femmes regardaient fréquemment derrière elle dans les ruelles du village, comme on le fait lors d’une partie de cache-cache. Les hommes quant à eux considéraient cet épervier du jupon comme la mascotte de la commune. Malgré ce statut d’icône, le corniaud servait de défouloir et tout prétexte semblait bon pour le frapper. Il en était ainsi pour deux raisons :

« Ce coquin de Félix » était un petit bonhomme hideux et difforme.

« Ce coquin de Félix » avait le Q.I d’une huître.

 

Perdu en forêt de Brocéliande, il ne se passait pas grand-chose dans cette bourgade de sept cents âmes et les conversations tournaient souvent autour des frasques du coquin. Le Maire et son équipe n'étaient pas en reste : lors d’une séance du conseil municipal, les élus votèrent à l’unanimité la réalisation d'une sculpture en bronze à l’effigie de l’énergumène.
Les contribuables concoretois furent ravis d’apprendre qu’un monument digne de ce nom allait être dressé sur la place principale. Une fois la réalisation achevée par le tôlier du coin, ce projet purement clientéliste aida le Maire à briguer un second mandat.

Emportée par l’étrange idolâtrie que les habitants vouaient à « Ce coquin de Félix », la municipalité avait changé les armoiries du village en y apposant la tête du bougre dans son sourire le plus jovial. On avait pris soin de prévenir le touriste non averti de la typicité des mœurs du territoire : sous le panneau d’entrée de la commune un écriteau indiquait « Village fleuri qui cultive la canaillerie ».

Les villageois se réjouissaient de voir le spectacle des mains de femmes frapper l’ignoble visage de « Ce coquin de Félix ». On dit d’ailleurs que d’années en années, il devenait de plus en plus monstrueux à cause des coups qu’il recevait. Déjà mal servi à la naissance, son physique ingrat incitait les gens à continuer l’œuvre de Dame Nature en y apposant leur touche personnelle.

Sur le plan esthétique, il ne partait pas avec de l’avance : ses sourcils broussailleux surlignaient d’énormes yeux globuleux, des gerçures avaient eu raison de ses toutes petites lèvres pincées et ses rares sourires renvoyaient l’image d’un drapeau à damier. Distinguer les reliefs de son front gibbeux relevait de l’étude cartographique et toute cette tête était soutenue par un cou inexistant. Selon les codes contemporains de la beauté, il n’y avait guère que son menton qui pouvait s’apparenter à quelque chose de normal. Encore qu’une franche césure au milieu de celui-ci servait d’ignoble réceptacle pour les restes alimentaires.

Malgré les blessures dues aux coups, rien n’y faisait,
« Ce coquin de Félix » continuait son œuvre : quand on est malade, on est malade. Le médecin, une fois le serment d’Hippocrate enterré, « réparait » le simple d’esprit sans jamais prévenir ses confrères de ce comportement déviant. À l’image d’un secret jalousement gardé, la complicité des villageois permettait à ce folklore de continuer encore et encore.

Au sein des foyers, on en venait même à espérer que « Ce coquin de Félix » ait une longue vie afin de partager ces tranches de rigolade sur plusieurs générations. On se rappelle d’ailleurs l’engouement qu’avait provoqué la fête des Cornouailles ; Concoret fut cette année-là le théâtre de quelques festivités bretonnes, le Maire promit une belle surprise lors de la grande parade et conseilla vivement de s’y rendre muni d’un appareil photo. On n’en sut pas plus.

Comme à chaque fois qu’il y avait un événement au village, le délirant coquin se frottait les mains à l’idée de découvrir de nouveaux cuissots. Lors de la procession des musiciens écossais, quelle ne fut pas sa surprise en soulevant son premier kilt ! Et de se voir ainsi confronter à la myriade de poils qui jalonnaient le fessier scottish... Mortifié par l’image qui se présenta à lui, la fripouille n’eut pas le temps de se voir administrer une correction. Les yeux exorbités, la bouche béante, il courut partout dans les rues du village en hurlant des mots incompréhensibles devant une foule en liesse.
Les doigts sardoniques désignaient l’ahuri dans sa course folle tel un pantin qu’on ballade de part en part, les petits comme les grands vivaient un moment jubilatoire. C’était divin !

On sut par la suite que cette scène avait été fomentée par le Maire lui-même, et de nombreuses lettres de remerciements affluèrent à l’Hôtel de ville afin de féliciter l’élu pour ce divertissement inoubliable. La photo du mois parue dans la gazette municipale décrivait la tête du bougre au moment précis où il soulevait le kilt.

Le coquin resta cloîtré chez lui pendant plusieurs semaines complètement abattu. Cet événement remettait en question tout ce qu’il avait « appris » du dessous des jupes par le passé.

Bien plus tard, certains l’avaient vu entrouvrir sa porte, guettant si la peuplade étrangère s’en était bien allée. Le choc avait été rude et les jupes de septembre ne trouvèrent aucune main exploratrice cette année-là. Les villageoises en furent presque frustrées.

Une fois seulement, les plus anciens avaient vu « Ce coquin de Félix » avec une femme, une jeune touriste allemande. Malgré son court séjour au village, on eut le temps de la baptiser « La génisse bavaroise » en hommage à son embonpoint qui n’était pas du goût des habitants ; la ventripotence des autochtones était tolérée, pas celle des étrangers. Elle quitta les lieux par peur des représailles et plus personne n’entendit parler de l’unique amour de Félix. Aux yeux de tous, l’amour semblait un bien grand mot pour qualifier l’union de ces deux êtres : un couple aussi laid ne pouvait avoir accès à ce sentiment suprême ; l’amour doit être beau et plus les gens sont beaux, plus l’amour est grand....."

Published by ANDRE - LITTERATURE, LIVRES, LOISIRS

commentaires

Velidhu - Que Lire ? 16/06/2015 14:30

Je l'ai dans ma pile à lire. Il est prévu au programme de mes lectures de juillet. D'après l'extrait, ça à l'air assez bien !

andré 16/06/2015 14:34

Bonne lecture

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

"un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. "

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