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BIEN LE BONJOUR D'ANDRE

un retraité qui prend le temps d'écouter et d'analyser tout ce qui fait notre quotidien... qui prend aussi le temps d'écrire... qui adore chiner... et qui adore les gravures anciennes... Un retraité qui aime vous transmettre ce qu'il aime, au hasard de ses souvenirs et de ses découvertes. Musique, cinéma, théâtre, arts plastiques, cuisine, littérature, voyages, tourisme, histoire, humour etc...

ORAN SOUVENIR DE MON ENFANCE / SOUVENIRS DE JEUNESSE

Publié le 20 Juillet 2018 par Andre Obadia in SOUVENIR, TOURISME, HISTOIRE, ECRIT PERSONNEL

ORAN SOUVENIR DE MON ENFANCE / SOUVENIRS DE JEUNESSE

 

SOUVENIR DE LA SIESTE SOUS LE SOLEIL

Je me souviens de la chaleur des après-midi d’été, lorsque nous étions bien loin de l’école, et que notre seule activité consistait à jouer.

Ma mère nous imposait de faire la sieste après le repas, mais nous étions déjà trop grands pour pouvoir dormir, et nous obtenions de nous reposer à l’ombre, couchés dans des chaises longues. Très vite, lorsque la maison reposait sous le silence et le poids du soleil, nous quittions nos places pour reprendre nos histoires où nous les avions laissées, le matin.

Le soleil pesait lourd à ce moment de la journée, et il n’était pas rare que la transpiration coule le long de nos visages, mais nous nous sentions bien.

Ce que je préférais par-dessus tout, c’était la fin de la sieste, lorsque ma mère reparaissait, aussi transpirante que nous, et qu’elle me demandait d’aller acheter de “l’agua lemon” ou du “créponnet”!

Ces deux rafraîchissements, à base de citron, me donnaient l’occasion de partir me promener.

La distance ne devait pas être énorme, mais dans ma mémoire, je revois la rue à descendre, elle était fraîche, parce qu’ombragée par la taille des immeubles, puis c’était un plus grand boulevard, absolument désert, où pas une voiture ne se hasardait sous le feu du soleil, et où seul un enfant partait chercher sa glace, avec un bocal en plastique mou pour la ramener, aussi vite que possible, pour le goûter.

Il fallait donc être rapide au retour, mais à l’allée, j’avais le temps de m’arrêter devant un petit magasin de jouets, la porte était toujours ouverte, mais l’intérieur baignait dans le noir profond de l’ombre salvatrice.

Dans la petite vitrine, je choisissais infiniment le petit soldat que j’allais acheter pour compléter mes armées, et ce n’était pas facile de choisir entre les marins en blanc, les chasseurs en bleu et la légion en beige, cette légion qui me fascinait lors de ses défilés au pas lent, sous sa musique aux accents graves, musique qui voulait ressembler à une menace...

J’adorais le chasseur blessé, courbé en arrière, la main sur son ventre que j’imaginais ensanglanté...

D’ailleurs, bien des années plus tard, quand j’ai racheté ce même petit soldat pour ma collection, je m’étais empressé de peindre, autour de la main posée sur le ventre, des traces de sang bien rouge, sûrement pour exorciser ce souvenir, et cette douleur de mon enfance, cette blessure que les hommes se font sans cesse, pour assouvir des haines que je ne comprenais pas, et que je ne crois pas encore comprendre...

La haine et la violence, sont d’ailleurs restées dans mon esprit, très liées à la peur;
D’abord la mienne, mais j’ai eu, en grandissant, l’impression que c’était aussi celle des autres.

Je devais avoir onze ans, dans les rues d’Oran, lorsque j’ai croisé la mort pour la première fois. Et tout de suite je ne l’ai pas aimé.

La mort était jeune, elle était bleue, comme la couleur du bleu de travail de l’arabe qui avançait vers moi, et que je trouvais grand, et que je trouvais fier...

Lorsqu’elle me croisa, la mort était vivante, et ne me regardait pas, puis j’entendis un cri, petit, mais douloureux...

Quand je me retournais, l’homme en bleu de travail vacillait, il venait d’être frappé de plusieurs coups de couteaux, et son corps n’en finissait pas de tomber dans le caniveau, pendant que plusieurs garçons, à peine un peu plus vieux que moi, se sauvaient en courant...

C’était un jour de “ratonnade”, un jour de mort, un jour de deuil, un jour où un blanc avait été assassiné quelque part dans Oran, et où des blancs avaient juré de se venger en assassinant à leur tour, au hasard...

Le hasard de la mort était passé tout près de moi, et par la suite, bien que bénéficiant d’un physique tout à fait Européen, lorsque je marchais dans les rues, j’avais peur d’être pris pour un Arabe, oubliant que la mort pouvait aussi venir d’un Arabe me prenant pour le Français que j’étais.

Après cette première rencontre avec la mort, mais aussi avec la haine, et surtout avec la peur, la guerre civile s’était installée dans la ville, et dans mon souvenir, elle raisonne encore comme des balles de ping-pong, bruit auquel me faisaient penser les tirs d’armes automatiques.

Je me cachais souvent dans les toilettes, et j’entendais le bruit de cette balle de ping-pong qui rebondissait si vite, et à laquelle d’autres rebonds répondaient, parfois interrompus par une explosion sourde d’une bombe au plastique.

Et chaque jour amenait son lot d’informations contradictoires, de morts épouvantables, de voisins “communistes” ou membres de “l’OAS”.

Et je vivais cela sans comprendre, sans savoir où était la juste cause, sans même savoir où était mon camp.

Une seule chose était certaine, la mort rodait autour de nous, mais la vie, obstinée et inconsciente, continuait!


 

 

SOUVENIR DU DEPART D'ALGERIE

Jean regardait le petit Paul jouer avec son train Brio depuis un long moment…

Cela lui inspirait un rapprochement avec le fruit de ses pensées, et la conviction qu’il avait depuis toujours, que chacun suit un chemin immuable de son premier à son dernier jour.

Jean imaginait alors qu’il devait y avoir des infinités de trains lancés à grande vitesse sur leurs chemins de fer, que certains entraient en collision, que d’autres formaient un nouveau convoi sur une ligne unique, que certains ne se rencontreraient jamais, et que d’autres enfin, après s’être mis en convoi se séparaient à nouveau…

Il se mit à imaginer cette incroyable fourmilière de trains, et se plaisait à observer le sien, en marche depuis plus de cinquante ans, sans savoir combien d’années encore il poursuivrait sa route…

Paul adorait provoquer des accidents, en particulier quand ses trains passaient sur un pont. Il semblait trouver un réel bonheur à les voir dérailler, et inlassablement, il remettait sa locomotive sur les rails, puis raccrochait les wagons. Du haut de ses trois ans, Paul vivait déjà comme on vit sur son réseau ferroviaire privé, réseau comme Jean se plaisait à l’imaginer…

Jean ne se revoyait pas à trois ans…la première gare dont il se souvenait était celle de l’école primaire…ses parents ne s’étaient pas bousculés pour le mettre à l’école, et il ne découvrit ce monde social qu’à six ans, en cours préparatoire. Son premier jour d’école avait été difficile, car l’après-midi, sa maîtresse avait changé ! Ne supportant pas cette première émotion, il était reparti de l’école en courant, et sa mère avait dû le ramener.

En fait, la maîtresse était bien la même que le matin, mais elle avait changé de chemisier…Jean n’était pas physionomiste !

Jean n’était pas vraiment un enfant adapté ! Il se souvenait encore de son premier carnet, dont il était très fier, mais pour lequel il avait subi une effroyable vexation.

Il se revoyait encore courir dans la rue chaude de soleil, en fin d’après-midi, hurlant à sa mère qui venait à sa rencontre, « je suis 22 ! »…

La réaction ne fut pas celle qu’il attendait, et il mit bien longtemps avant de comprendre qu’il valait mieux être premier que vingt-deuxième de la classe !

De cette époque lointaine de la petite école, le cours préparatoire restait la première station dont il se souvenait. Sa vie en Algérie s’était doucement écoulée, comme ces après-midi d’été, aux heures de la sieste, lorsqu’il avait le droit d’aller acheter de la glace ou de l’Agua limon rue de Mostaganem. Il aimait cette moiteur, ce silence, et les rues blanches de son enfance...et rien ne semblait pouvoir troubler le cheminement de la vie.

Bien sûr, son train s’était ensuite arrêté dans d’autres gares de souvenirs, comme celle où l’instituteur de CE1 qui ressemblait à Gregory Peck l’avait surnommé « fauteuil relax »…encore une vexation ! « Tu écris comme trente-six cochons »…Ils en avaient toujours après lui, mais cela ne le dérangeait pas vraiment…son train avançait lentement, mais sûrement.

Paul continuait de faire circuler son train Brio et Jean continuait de voir défiler le chemin parcouru sur les rails de sa destinée, entouré de ses parents et de ses deux sœurs.

L’ainée, Josiane dont le chemin s’était éloigné lui était aujourd’hui encore une parfaite inconnue, et il était persuadé qu’elle circulait sur une de ces voies qui ne pouvait plus croiser la sienne, ni sur le plan de l’affection, ni sur celui des idées. Contrairement à ses parents, Josiane était ancrée à droite, et lui avait toujours ou presque, voté socialiste.

Sophie, de deux ans sa cadette, avait longtemps partagé ses jeux, dans ce qu’ils appelaient le poulailler, dans le fond du jardin.

Il avait l’impression qu’ils avaient partagé le même wagon durant toute leur enfance.

Il aimait lui faire peur avec un gant noir au bout d’un bâton qu’il passait dans l’entrebâillement de la porte lorsqu’elle essayait de faire la sieste. Cela durait jusqu’à ce qu’elle crie et que leur mère intervienne en rage…

Ils s’inventaient des histoires en construisant des villes aux rues tracées par des livres, où les personnages étaient de carton, avec une photo d’artiste collée dessus…

Ils refaisaient le tour de France cycliste, chacun avec son idole, elle, Charlie Gaul et lui André Darrigade. Ils habillaient les capsules de bouteilles de limonade ramenées de la brasserie de l’oncle Maurice, avec des ronds en papier qu’ils coloriaient aux couleurs des coureurs.

Le parcours était tracé à la craie, avec de grandes pointes étroites pour figurer les cols, et les voisins profitaient des crissements des ronds de bouteille depuis le matin à l’aube…

A cette époque, les cousins avaient beaucoup d’importance, et tout le monde se retrouvait après l’école, rendant les devoirs difficiles à faire, la tête et le cœur n’y étaient pas…il fallait s’en débarrasser pour rejoindre ceux qui jouaient déjà…

Bien sûr, les classements en souffraient à l’école, surtout pour Jean, Sophie n’avait pas les mêmes désagréments que son frère.

Jean éprouvait une agréable sensation, il avait l’impression de se tenir à la fenêtre de son train, et de voir les images de sa vie défiler.

Il se disait que vraiment, cette enfance ne lui avait pas laissé de traces déplaisantes, en tout cas durant les premières années.

C’était à la gare de ses dix ans que Jean avait commencé à percevoir des ombres dans ses paysages.

Le soleil se mélangeait avec des fumées noires, avec des bruits de bombes et de balles de pistolets mitrailleurs, avec son père en uniforme de la territoriale, pour les patrouilles du soir. Les nuits résonnaient de bruits de casseroles à cinq temps, le cri lancinant de l’Algérie Française…

L’insouciance avait laissé la place à un mélange de peur et de colère.

Il n’y avait plus de jours paisibles, écrasés de soleil…

Chaque jour apportait son message de douleur… "On l’a retrouvé égorgé derrière son comptoir "… "La grenade était quadrillée, il y a au moins cinq morts" …

Ces phrases nouvelles pesaient lourd dans sa petite tête légère, son cœur supportait mal ces échos de la guerre civile qui s’installait. Il ne pouvait pas savoir alors, que la France avait mis un ver dans le fruit de ses colonisations. Il ne savait pas que le pays symbole des libertés était aussi la terre de certains tortionnaires, et qu’il vivait au milieu d’une haine orchestrée par des années d’oppression d’un peuple qui ne demandait qu’à respirer.

Cette oppression, Jean avait commencé à la ressentir en lui, comme une gêne insidieuse, comme quelque chose qui vous empêche de respirer…

Aujourd’hui encore, il ressentait l’entrave à son bonheur, à sa sérénité.

De la fenêtre de ses souvenirs, les images lui revenaient nombreuses.

Elles avaient une odeur, cette odeur particulière de la sueur sous le soleil, de la transpiration provoquée par l’angoisse.

Prévert parlait du « petit bruit de l’œuf sur le comptoir d’étain… », lui se souvenait du petit bruit qui ressemblait au bruit des balles de ping- pong dans le jardin, mais un bruit accéléré…c’était le bruit des rafales de mitraillettes…un bruit en ricochet…une réponse à un autre bruit…et la peur toujours là, attentive, angoissante, surtout pour l’enfant qu’il était.

Jean n’avait pas aimé rencontrer la mort dans les yeux du jeune Arabe qu’il venait de croiser, digne dans son costume en jeans bleu foncé, la chéchia bien installée sur la tête. Derrière lui la « ratonnade » fut brève, ils étaient quatre ou cinq Français adolescents mandatés par la haine, par la bêtise, par la violence aveugle. Il entendait encore le petit cri aigu de l’homme poignardé sans raison, simplement pour sa gueule…ce jour-là, il ne fallait pas être Arabe à cet endroit

Et demain, ce serait le tour de qui ? De l’un de ces courageux assassins, ou bien encore d’un homme innocent ?

Il n’était pourtant pas vieux alors, mais il découvrait le dégoût de la violence absurde, peut-être parce qu’il se voyait mort lui aussi, pour rien…

Pendant deux ans, il se souvenait d’avoir été le témoin impuissant de toutes sortes de manifestations ridicules, qui n’avaient qu’un seul point commun, l’incompréhension.

Pourtant, son train continuait d’avancer, mais les arrêts aux gares de ses souvenirs devenaient plus tristes, plus chaotiques.

Les freins du train crissaient violemment à chaque fois, et des gens restaient sur le quai…Puis la foule s’agitait au rythme des sirènes d’ambulances, de police ou des pompiers. Les attentats se multipliaient, au nom du FLN, de l’OAS, de l’Algérie Française.

Et puis il y avait eu le putsch des Généraux d’Alger, Salan, Zeller, Jouhaud. Jean avait vu l’armée s’installer dans son Lycée Lamoricière…Les nouvelles les plus folles traversaient les rues de la ville. « Les paras ont sauté sur Paris »… »De Gaulle a démissionné »...

Et la révolte s’était éteinte, le général Massu avait repris les choses en main, les généraux putschistes étaient en fuite, et l’OAS préconisait la politique de la terre brûlée…

C’est à ce moment-là que les choses s’étaient précipitées. Les parents parlaient de départ…l’exode s’organisait…on ne pouvait emmener que deux valises par personne, et encore fallait-il trouver une place dans les paquebots qui allaient et venaient à travers la méditerranée. L’embarquement avait lieu au fort de Mers-El-Kébir, ce même fort qui avait connu des heures tragiques à la fin de la deuxième guerre mondiale.

 

 

 Dans cette folie, le petit Jean n’avait compris qu’une seule chose, c’était que son père ne partait pas avec eux, il restait là, pour le travail…

Un sentiment inconnu surgissait dans l’âme de Jean, la déchirure…

Mais au milieu de tout cela, il subsistait une part de drôlerie. Ils avaient dû attendre le deuxième jour pour partir, et pour ne pas perdre son tour, on dormait sur place, dans la cour du fort, dans les voitures. Jean était à l’arrière de l’aronde Simca, avec Sophie, mais ils ne dormaient pas. Ils guettaient l’oncle Maurice, assis à la place du conducteur, qui résistait à la fatigue, mais qui, lorsqu’il lâchait prise, tombait sur le klaxon et réveillait tout le monde en sursaut…

Cela aidait à oublier les pincements au cœur que chacun devait ressentir.

C’est en voyant le quai s’éloigner, que Jean avait commencé à grandir, à ressentir les choses, à avoir envie de les exprimer.

 

Dernière image...le bateau s'éloigne du quai...

Quelques jours plus tard, cela lui avait valu sa première vraie satisfaction scolaire, à Grenoble où ils s’étaient transplantés, lorsque le professeur de Français avait annoncé qu’il avait la meilleure note en rédaction. Il avait raconté son départ d’Algérie, et par la suite, ses notes en Français s’étaient maintenues à un bon niveau, lorsqu’il écrivait, il avait quelque chose à exprimer…

 


 

Textes d'André Obadia

 

 

ORAN SOUVENIR DE MON ENFANCE.avi.

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